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Gaëlle Héaulme & Jean-Christophe Pagès

HOMES (Fin)

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Je ne me souviens pas de mes toutes premières écoles, sauf d’un fulgurant coup de règle en fer sur le bout des doigts pour un S oublié
et
en Bretagne, laissée là par mes parents, j’allais un mois dans la classe unique du village, section mouettes.
École communale de Carry-le-Rouet, les garçons dans la cour et faire la vaisselle après la cantine.
École Alphonse Daudet, je reçois un caillou sur la tête et je m’évanouis.
Lycée Buffon, je vais à pied car je me suis fait agresser dans le métro.
Collège Arc-de-Meyran, rien, personne, j’ai des boutons.
Collège Jas-de-Bouffan, Gertrude me crie par une fenêtre de sa classe qu’elle a eu ses règles. Plus tard, je suis renvoyée.
Collège Rocher-du-Dragon, mon ami est noir et habite dans une caravane.
Un an de cours par correspondance.
Collège du Sacré-Cœur, mon prof d’histoire-géo me plaît. Après mon bac, nous avons une aventure.

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sentier des champs, il y a une salle de jeux. C’est au bout du couloir 1er étage. La pièce fait exactement la même surface que la salle à manger dessous. On y met une table de ping-pong, j’y déballe mes légos, une vieille télé avec console (ancêtre). Les joueurs sont des traits et la balle un carré. On se démène quand même. A côté, il y a la pièce noire. Je n’y vais jamais. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans. Le mieux est de garder la porte fermée.

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mon amie Gertrude part vivre à Paris, je quitte la rue Aumône-Vieille et m’en vais rue Joseph-Ravaisou, où nos parents ont loué deux appartements pour la durée des travaux : un pour nous les trois sœurs et un pour les adultes. Au lieu de militer nous allons en boîte, la Grignothèque, gratuite pour les filles. Ils ne sont pas contents. Au milieu de la nuit nos talons claquent dans l’escalier.

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Je fouille. Dans toutes les maisons, je fouille. Trouve des trucs que je ne devrais pas. Sauf nourrisson square de Lorient je ne fouille pas. Engoncé dans ma barbotteuse, je ne fais pas du 4 pattes dans les placards. Je cherche quoi pourquoi ? Les cachettes sont diverses, parfois savamment élaborées. J’espionne, j’écoute. Le bureau ou la chambre, les tiroirs. Tout remettre exactement comme c’était. Le garage, les cartons du fond. Je fouine. L’explorateur ou l’agent secret. Je trouve des magazines. Faire coulisser la planchette où sommeille le trésor. J’ai du temps. Là, des diapos. Pas gêné quand même le garçonnet. Une fois, je suis pris en flagrant délit. Mais, comme toujours, ma mère se tait.

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1 Rue Chabrier.
Je collectionne les amoureux.
Une copine habite l’appartement en dessous : avec un système de cordages nous nous faisons passer des choses par les fenêtres. Je lui prête ma belle table en bois mais elle oublie une bougie dessus, et ma table brûle. Il n’y a pas de salle-de-bain, je me lave dans l’évier de la cuisine. Je travaille dans une clinique, on me vole ma mob : je fais du stop au petit jour. Nous n’avons pas le téléphone, pas la télé. Je laisse un mot d’amour sur ma sonnette à un Bertrand, et c’est un autre Bertrand qui le lit. Le midi, je déjeune avec ma grand-mère qui habite en face, 3 rue Méjanes. La vie est assez amusante, surtout avec le pastis.

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Liste des amoureuses que j’invite chez mes parents :
Jane, une Anglaise correspondante. Photo de nous deux assis sur mon lit. Je suis en short tee-shirt bleus. Elle polo lilas et blue-jean retroussé. En fait, ma vraie correspondante, on dit correspondante, ou corres’, ma corres’, celle qui dort chez moi, chez mes parents, sentier de la mare des champs, est laide. Grande avec des dents.
En revanche, celle de Sandrine, amie collégienne, est jolie Jane. Je suis donc tout le temps fourré chez Sandrine pour voir Jane dont je tombe amoureux. J’oublie ma corres’, jusqu’à son prénom, je la refourgue à d’autres. Quand Jane retourne en Angleterre, je pleure longtemps derrière le bus. Je ne l’ai jamais revue.

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Mes chambres 1 : Paris, la Celle-Saint-Cloud, Carry, je partage de petites chambres avec mes sœurs. À la Kérié, je ne sais plus. À Paris, j’ai ma première chambre en tant qu’aînée, j’écoute Pink Floyd toute la nuit. Mont-Robert est un château, je change souvent d’endroit. Au Pey-Blanc, j’ai une mezzanine. À Saint-Mitre, il y a des araignées sur le mur et des serpents sous le lit. Dans les appartements d’Aix, j’ai ma chambre, elle est parfois dans le salon. Paris, première vie de couple, la chambre contient à peine le matelas posé par terre. Rue Saint-Maur, je fabrique une étagère au-dessus du lit et elle tombe sur nous pendant la nuit, avec les livres.

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Comme je l’attrape maladroitement par le cou, je manque de l’étrangler. Jane écrasée contre ma clavicule d’ado chevelu. J’ai par ailleurs une étrange croix autour du cou. Quant à elle, on voit sa braguette et le pull marine habilement noué sur ses épaules. C’est dans ma chambre du haut. J’ai mon lit d’enfant et un couvre-lit vert écossais. Le papier peint n’a pas encore été posé, c’est du placo brut. Avec du recul, je dois confesser que, sur ce cliché, elle n’a pas le regard brillant. Mais elle glisse gentiment sa petite main sur mon flanc droit. La chose ne serait pas aussi aisée aujourd’hui. J’aimais sa coupe ondulée et l’épaisseur de ses lèvres. On pouvait bien s’embrasser. Reste la question : qui était dans ma chambre ce jour-là pour nous photographier ?

Illustration de Dominique Laronde pour Homes

En terre & contre tous

Roman-feuilleton par Pascal Pietri

(Esther s’explique…)

Elle paye le resto.
– Ne discute pas. Tu me raccompagnes ? Ce n’est pas très loin.
Quelques amoureux vadrouillent sur la berge.
– Comment as-tu connu les frères ?
– Marcello, le copain d’Aricie, militait dans le même grou-puscule que moi. Je travaillais à l’époque comme toiletteuse pour chiens. On glissait des messages dans la muselière de son bouledogue. ça nous amusait.
Les frères adoraient leur petite sœur qu’ils surnommaient Miss Dynamite. La police française l’avait un jour soupçon-née du plasticage d’une antenne de relais de la télévision. Ils l’auraient défendue contre vents et marées.
Elle ralentit le pas et baisse curieusement la voix.
– Aricie l’a rencontré au Festival de Douarnenez où se croi-sait toute la fine fleur de sel des contestations minoritaires. Il travaillait dans le cinéma. Un beau gosse, une vraie binette de cinéma à la Marlon Brando.
– Et alors ?
– Marcello l’a transportée en Italie et lui a fait un enfant.
– Patricia…
– … de son vrai prénom, Lilith.
– Lilith, c’est un drôle de prénom…
– C’est la première femme, paraît-il, créée par dieu en même temps que l’homme, c’était aussi le titre d’une revue féminis-te de l’époque à laquelle sa mère collaborait. Aricie est deve-nue mon amie. Mais Marcello a été arrêté et le salaud a ba-lancé très rapidement à tort et à travers, son bouledogue s’est même retrouvé en fourrière.
– Tu étais dans la liste ?
– Antoine et Albert m’ont recueillie. Ce sont des avocats. J’ai eu de la chance. Ils m’ont hébergée quelques temps, j’ai obte-nu grâce à eux un droit d’asile et un permis de séjour. Je voulais m’installer à mon compte mais en France j’ai déve-loppé une allergie aux poils de chiens. J’ai trouvé au début quelques heures par-ci par là, dans l’enseignement. De toutes façons, je ne peux plus revenir en Italie.
– Et Aricie ?
– Quand Marcello s’est repenti, elle s’est immédiatement réfugiée en France avec sa fille.
– Lilith voit encore son père ?
– Elle a peur que ses anciens camarades le retrouvent pour lui tirer une balle dans la tête. Les frères les pressent actuelle-ment pour qu’ils viennent s’installer en France.
Elle s’arrête.
– Marcello se planque dans le Latium mais il ne peut plus travailler dans le cinéma.
– Lilith avait, quand je l’ai vue à Rome, une vilaine balafre sur la joue. C’est lié à cette histoire ?
– Pas du tout. En stage en Angleterre, juste après la mort d’Aricie, elle a eu un grave accident d’auto qui lui a abîmé le portrait.
– Elle n’arrivait pas à s’habituer à la conduite à gauche ?
– Très drôle… Le père et la fille vont passer très prochaine-ment sur le billard, Marcello va se faire modifier le portrait. Les frères voulaient le meilleur pour leur nièce qui voulait le meilleur pour son père. La clinique de Michael Jackson, plaisantent-ils à moitié, mais qui coûtait la peau des fesses.

Impasse de Russie. On est en bas de chez elle.
– Est-ce que tu m’en veux toujours ?
Est-ce que je lui en veux toujours ?
Elle a le triomphe assez modeste comme son nouvel apparte-ment mais elle attend pourtant que je sois bien calé dans un canapé
– Le temps de préparer un café.
qu’elle sert avec un spéculos et une pépite de chocolat noir.
– Comment écris-tu spéculos ? , me demande-t-elle.
Je fais semblant de réfléchir.
– Avec deux o, comme Waterloo. Je vais me laver les mains.
Sur le radiateur de la salle de bain toute une collection de petites culottes italiennes, verte pelouse brillante, couleur lait, rouge tomate, en train de sécher. Quand je regarde dans la glace, je les vois dans mon dos se gonfler légèrement comme des montgolfières prêtes à s’envoler. Madonna ! Je retourne illico presto au salon. Sur le canapé, Esther s’assoit à côté de moi, à deux millimètres, juste en dessous d’une myriade de petits rubans colorés où s’accrochent par de petites pinces à linge multicolores des cartes postales dont certaines, plutôt salées, de filles ligotées avec les pattes écartées, la chatte à l’air plutôt chinoise ou japonaise, c’est difficile à dire, et des bâtiments industriels, genre château d’eau, usine à gaz ou chevalet de mine avec des tas de tuyaux.
– Ma small press, me susurre-t-elle avec des yeux à la Cra-nach alors qu’estomaqué je leur jette un coup d’œil.
C’est brutal mais dans la légèreté ; je les vois trembler imperceptiblement sous le foehn imperceptible d’un radiateur invisible. La bibliothèque qui me fait face a ses rayons aussi saturés de livres que de miel les rayons d’une ruche. Sur le mur qui lui est perpendiculaire, au-dessus d’un bureau de verre sur lequel trône un grand compotier de poires, une horloge noire et ronde dont le verre est comme embué.
– Temps troublé, elle m’a été offert. Les poires sont goûtues, gorgées de sucre.
Goûtues ?
Pas le moment de me lever. Tout près de moi trônent trois dahlias irritants au milieu des jasmins agaçants. Elle me tend une pochette de disque.
– Je mets le Stabat mater de Pergolesi. Le soprano est un garçon.
Elle baisse le store électrique, la fenêtre donne sur une école maternelle, une espèce d’aquarium à moitié illuminé avec, peints sur ses grandes parois vitrées, des tournesols à lunettes, un éléphant, des souris bleus et une vachette sous le soleil dans une prairie verdâtre sur son transat en train de siroter une briquette de lait avec une paille en attendant le boucher. Pov’ mômes !
Début du Stabat. Elle revient s’asseoir à côté de moi.
– Où en étais-je ?
– Tu disais au restaurant « Le plus extraordinaire… ».
– J’y arrive, c’est une histoire qu’ils m’ont racontée cent fois. Après le cambriolage, Lilith regagne Rome par avion alors que son copain fait le trajet en voiture avec les assiettes dans le coffre. Les frères étaient inquiets, même s’ils ne disaient rien ouvertement. Un accident est toujours possible, de plus son copain est de Naples et ils se méfient des napolitains.
– Lilith habite où, à Rome ?
– Pas très loin du Janicule. Dans l’appartement de son père, dans le Trastevere, via della Luce, près de San Francesco a Ripa. Tu es passé pas loin en allant récupérer les assiettes.
Le week-end suivant son retour, elle va comme prévu à Na-ples chez les parents de son copain Erri. Le dimanche matin, ils se promènent dans le quartier espagnol. Alors qu’ils vont visiter le cloître de San Gregorio Armeno, deux lascars, le regard terreux, montent en courant la rampe d’accès au couvent en faisant le geste avec le pouce, en les croisant, de trancher une gorge. Ils battent comme plâtre à l’entrée une pocharde entre deux âges qui hurle.
Lilith et Erri se réfugient alors dans le jardin du cloître. Ils sont happés dans l’ombre d’une chapelle par une minuscule sœur bleue qui leur montre une pièce au-dessus de la nef de San Gregorio Armeno entièrement tapissée d’ex-voto en lai-ton, des seins, des cœurs, des jambes, des yeux… Elle leur parle dans un souffle de Santa Patrizia qui est enseveli dans l’église de San Gregorio Armeno, en contrebas.
ça sentait l’encens. Une prière murmurée, O prodigiosa Vergine Santa Patrizia, mia avvocata e Protettrice…, montait de l’église au travers d’un claustra.

Quae moerebat et dolebat

Les voix du Stabat s’enlacent et se délacent, se croisent et décroisent avec la voix sourde d’Esther.
– Lilith sort effarée. Elle ne se sent pas dans son assiette, elle est pâle, elle se réfugie pour s’asseoir dans le réfectoire où les petites sœurs servent à la louche une plâtrée de joue de bœuf aux flageolets aux vrais Napolitains qui se signent et s’as-soient. C’est le début de la cour des miracles ou du purgatoi-re. Une sœur glisse une portion devant eux. Elle la repousse et se sauve comme une voleuse, suivie d’Erri, son copain, alors que les autres la dévisagent les yeux ronds comme des hosties.
Le soir même la cicatrice de sa joue gonfle et se rouvre. Les saignements reprendront le jeudi suivant dans la nuit puis chaque jeudi des semaines suivantes.
– Comme des stigmates ?

Et flagellis subditum

– Les frères sont effondrés. Pourquoi maintenant ? C’est lui qui a proposé à Lilith de prendre dans cette affaire le nom de Patricia. « On ne joue pas impunément avec les noms, culpabilise-t-il. Ils sont tirés, il faut les boire. »
C’est à ce moment là qu’Antoine tombe de l’échelle.

Eja, Mater, fons amoris
Me sentire vim doloris
Fac, ut tecum lugeam

– Quant à moi, tient-elle à préciser, je n’aimais pas du tout mais alors pas du tout cette paléontologique histoire de mulier dolorosa.
Lilith a alors examiné à la loupe l’anatomie de la Belle Patricia sur l’assiette à la demande express des frères. Sou-vent les peintres en faïence dissimulent un défaut par un ajout décoratif, une fleur, un papillon, une feuille de laurier, un rocher… Le médaillon surmonté d’une guirlande lui faisait naturellement une espèce de nimbe. Pas plus. On était en plein délire.
– La fin des haricots, la revanche des Don Camillo, c’est n’importe quoi ! , fulminaient les frangins chaque jour un peu plus rouges. La blessure la fait souffrir. Au début le médecin ne l’a pas crue, mais le troisième jeudi, elle l’a appelé pour constater. Comme il est de la Démocratie Chrétienne, elle n’a pas insisté. Imagine qu’il alerte l’Osservatore Romano ou Radio Vatican !
– Pas très catholique !
– Che fare ? Nous serons plus à l’aise dans la chambre. De plus l’assurance ne voulait pas payer avant d’être certaine que les dessins soient du Léger. L’expert tardait…

Fac, ut ardeat cor meum…

Il pleut dehors, ça brasille sur les cailloux effervescents d’une terrasse ou d’un toit. Soudain une espèce de rideau de fer dé-gringole. Parfaitement net et sec. Le grésillement s’éteint. Un avion bourdonne dans le ciel. Elle me tend alors ses jambes déchirantes pour que je lui délace ses hauts talons. Elle a la voix de Jeanne d’Arc, des pieds troublants, les ongles nus les plus étonnamment beaux que je connaisse.

Inflammatus et accensus

On fait rôtir à petit feu ma chair de crétien sur un barbequiou alors que de pourpres diablotins violettent tout autour d’elle avec des fourchettes.
– Nous avons alors hésité pour le rendez-vous, me chuchote-t-elle dans l’oreille, entre la colline du Janicule où Giuseppe n’est pas en odeur de sainteté et le cloître de Sainte Sabine sur l’Aventin, retiré, à l’abri des regards indiscrets, mais aux horaires d’ouverture toujours problématiques. On était, en plus, pas sûr du bellâtre Marcello…

(à suivre)