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Liminaire

Écrire c’est bondir hors des rangs des assassins.
Journal de Franz Kafka, 27 Janvier 1922

La douceur de cet automne
Nous invitait à retenir les mots
Qui frissonnent sous les fougères
Et à donner rendez-vous aux terrasses des arbres
Qui se défeuillent.

Beyrouth, Paris, Bamako, Tunis, Jos,
Amères vendanges !
La stupeur usurpe notre raison
Nous laissant sans voix
– tentation du silence solidaire…

Mais nous avons juré d’écrire
De bondir hors du rang des meurtriers 
De courir sur les brasiers du monde
Et publier les murmures du vent
Sur l’escarpe du temps …

PARTIR !

Notre dossier était alors en marche
Prêt au voyage, à toutes les partances
Avec ses poètes arracheurs de silence : Daniel, Jules, J.Jacques, J.Pierre, Atiq, Philippe, André, Céline, Sylvia, J.Christophe, Colette, Dominique, J.Michel, Léo, Patrice, Marie-Paule, Célia.

Une Grappe offrande pour clore une année sans pareille
Par-delà les frontières cruelles réelles imaginaires
Et le cycle des saisons fuyantes qui portent nos mémoires irréductibles.

Daniel Abel

Daniel Abel Poète, plasticien, (dessins, collages, sculptures) publié dans de nombreuses revues, confie certains de ses textes à La Grappe.


PARS

Pars
arrache-toi à tout bloc de silence
étreins à pleins bras la lumière
sois le fils du vent
l’enfant chéri de la tempête
mets en miettes ton passé
dresse en phare l’avenir

Pars
pratique la césure
d’avec les interdits les censures
brise tous les miroirs
invente des nids d’aigle au revers des paupières
capte la foudre ceinture de chasteté du tonnerre
renverse l’amphore où s’est blotti l’océan
emporte dans ton sillage
les forêts vierges de tout fer mutilant
sois le grand tamanoir la loutre joueuse le tapir
l’anaconda géant dans la mâchoire du caïman
sois avenir

Pars
sur l’aile de l’aurore boréale
avec les migrateurs
flèche vers le plus lointain ta voyance
prends le parti des condors contre les vautours
domine la mêlée des gladiateurs en l’arène
séduis les cariatides
sois vainqueur de tout seuil

Pars
chaque instant soleil ivre
roulant sur le flanc des collines
allant chercher sous les robes des cascades
jambes fuselées d’astérie
vente haletant de sirène
sexe d’étoile de mer.

Pars
vêtu d’oripeaux de magie
changeant de peau d’apparence
selon l’humeur du torrent
catapulté par les marées équinoxiales
vers les falaises
que tu désarçonnes
d’un coup d’épaule magistral

Auprès du cratère
qui éructe son trop plein
pars avec les strélitzias rouges au bec d’obsidienne
sois effervescence incandescence efflorescence
évade toi des asiles l’infini à ta boutonnière
toutes les galaxies en une perle de rosée du côté de ton cœur
sois la voie lactée en la gorge du serpent
la tempête sur la langue du fourmilier
comme la murène hors des madrépores
avance une tête tueuse
triomphe de la Gorgone de la Méduse
accomplis en riant
les mille travaux d’ Hercule
nettoie toutes les écuries des phraseurs
brise mille lances contre les cracheurs de morale
sois immortel dans la seconde
vêtu des habits d’opaline du grand large.


Exode par Dominique Laronde

MON EXODE (1940)

Le directeur d’école activait la manivelle essayant de démarrer la Citroën. Son épouse émergeait de la maison, encombrée de bagages.
Le vieillard se tenait à l’arrière du véhicule avec Linda la chienne.

Il fallait partir.
«  ILS ne sont pas loin, on entend la canonnade…
– C’est du côté de Charmes…ou de Bayon. »
Ma mère, postière, « réquisitionnée » par le gouvernement, mon père au front il avait été décidé que je partirais avec mon directeur d’école, son épouse, le vieillard, la chienne…Partir, vers le Sud.
«  Où ILS ne sont pas, du moins pas encore. »

Il me restait quelques minutes pour dire au revoir au paysage de mon enfance.
L’école des garçons, en face celle des filles, l’escalier de la mairie sur lequel la « Tribu » le soir se réunissait…
Nous regardions rêveusement les étoiles.
«  La Grande Ourse !
– La Petite Ourse.
– Les Gémeaux !
– Une filante !
– Vite, formuler un vœu, moi je veux être, plus tard…»

Il fallait partir.
Maman me serra contre elle :
«  Surtout prenez-en soin.
– Soyez sans crainte, comptez sur nous. »
Nous voilà bientôt pris dans la longue chenille des voitures de l’exode. En route vers le Sud. Où ILS ne sont pas.
Dans le Sud il y a la Ville blanche. Où l’on ne connaît pas la guerre, où l’on ne saurait mourir.
Les kilomètres se succèdent, par les hameaux, les campagnes… La nuit les pinceaux lumineux des phares tirent de l’obscurité une fantasmagorie, révélant des formes étranges, un bestiaire fabuleux… Mon imagination d’enfant vagabonde.
Nous dormons dans des granges de hasard au lever du jour les cheveux ébouriffés de paille nous nous livrons à une toilette sommaire.
Nous rejoignons la longue file de voitures. L’avance cahin-caha se poursuit, nous croisons des véhicules arrêtés sur le bas côté, capot soulevé, moteur fumant, le conducteur, penché sur le moteur, rajoutant de l’huile, de l’eau…
De hameau à hameau de village à village…
Partir.
Fuir.
On nous appelle « les réfugiés ».

Tout à coup un vrombissement dans le ciel, un terrifiant bruit de sirène.
«  Les stukas ! »
Vite, un abri de fortune, ornière, cabane, pan de mur…
Vite, le plus petit possible, invisible, indécelable…
La femme du directeur me précipite dans un fossé, elle se couche sur moi le directeur par dessus nous deux en ultime rempart…
«  Tac tac tac…» la mitraille, La lame de la faucheuse qui nous frôle, la mort qui passe, en talons hauts…
Le cauchemar terminé…
«  Papa ! Papa ! »
Le vieillard erre sur la route, hébété.
«  Linda ! Linda !»
La chienne blottie sous la voiture, poil hérissé toute tremblante…
Quand donc parviendrai-je à la Ville blanche ?

Enfin une bourgade du Sud. Une famille d’accueil, avec un fils, André, nous devenons aussitôt frères…
Une main de mère borde mon lit le soir, une seconde maman m’embrasse sur la joue.
«  Beaux rêves, mon petit ! »
Je rêve à la Ville blanche.
L’armistice signé, mon père nous rejoint, hâve, amer, en son uniforme d’artilleur.
«  Nous avons été trahis par nos chefs, nous ne disposions même pas du matériel adéquat… »
Il n’a qu’une idée en tête : trouver un passeur pour que ce dernier nous aide à franchir la ligne de démarcation qui sépare le Sud, la zone libre, où nous nous trouvons, de la zone occupée où réside la mère. Cartes étalées sur la table, palabres à la lueur de la lampe…
Un matin…
«  Bonne chance ! »
Le passeur en tête, le directeur avec deux valises, sa femme, le vieillard, Linda, la muselière, tenue en laisse… nous avançons dans la pénombre, enjambant des clôtures, côtoyant des marécages. Coassement des grenouilles, l’aile d’un oiseau de nuit nous effleure le visage… Le vieillard tousse, de façon répétitive. «  Chut ! Chut ! ». Courbés, silencieux comme des ombres.
«  Halte ! »
Des projecteurs sont braqués sur nous, des molosses montrent leurs crocs… Nous voici prisonniers. Pour un jour seulement car ILS nous relâchent non sans avoir…
«  Pas de prochaine fois n’est-ce pas sinon… »
Il en faut bien d’avantage pour décourager mon père.
Palabres sous la lampe, carte déployée, étude d’un itinéraire…
De nouveau par les sentiers embrumés, menés par le passeur, longeant des marécages… Cette fois, nous sommes passés, nous avons franchi la ligne de démarcation, nous voici en zone occupée…
«  Maman !
– Mon petit ! »

Il me faut retrouver…L’école des garçons, l’école des filles, la rue que nous empruntions, Hubert et moi, pour nous rendre à l’Avière près du lavoir à l’eau fluente, sur les galets une aria musicale…
Hubert, Philippe, Marianne, Françoise, Georgette… La Tribu ? Ses membres éparpillés dieu sait où… Nous nous étions promis, de toute notre foi naïve d’enfant….
«  Un pour tous tous pour un.
– Juré craché promis… »
Quand donc parviendrai-je à la Ville blanche ?

Jules Supervielle

Jules Supervielle naît à Montevideo en 1884 dans une famille originaire d’Oloron-Sainte-Marie. Orphelin à huit mois, il est élevé par son oncle et sa tante et fait ses études lycéennes et universitaires en France. Il voyage beaucoup et partage son existence entre Paris, où il s’installe en 1912, et l’Amérique latine où il s’est marié avec Pilar Saavedra en 1907. Après la guerre, il publie des poèmes remarqués par Gide et Mallarmé. Il ne cessera d’écrire romans et poésie. Ami de Henri Michaux et Paul Valéry, il est le poète de la nature, des animaux, des plantes et parvient à mêler passé et présent, perceptions quotidiennes et extraordinaires. Il compose sa poésie avec une apparente simplicité qui la rend proche de nous. En marge du surréalisme, il confie ses textes à la NRF et dans les revues dont Europe. En 1939 la guerre le surprend alors qu’il séjourne en Uruguay où il restera sept ans. Il revient en 1946 à Paris où il est nommé attaché culturel honoraire auprès de la légation d’Uruguay et continue son œuvre. En 1960, année de sa disparition, il est élu prince des poètes par ses pairs.


DÉPART

Un paquebot dans sa chaudière
Brûle les chaînes de la terre.

Mille émigrants sur les trois ponts
N’ont qu’un petit accordéon.

On hisse l’ancre, dans ses bras
Une sirène se débat

Et plonge en mer si offensée
Qu’elle ne se voit pas blessée.

Grandit la voix de l’Océan
Qui rend les désirs transparents.

Les mouettes font diligence
Pour qu’on avance, qu’on avance.

Le large monte à bord, pareil
A un aveugle aux yeux de sel.

Dans l’espace avide, il s’élève
Lentement au mât de misaine.

Gravitations – © Éditions GALLIMARD 1925


FAIRE PLACE

Disparais un instant, fais place au paysage,
Le jardin sera beau comme avant le déluge,
Sans hommes, le cactus redevient végétal,
Et tu n’as rien à voir aux racines qui cherchent
Ce qui t’échappera, même les yeux fermés.
Laisse l’herbe pousser en-dehors de ton songe
Et puis tu reviendras voir ce qui s’est passé.

Les amis inconnus © Éditions GALLIMARD 1934

Jean-Pierre Boulic

Jean-Pierre Boulic, poète vivant en Bretagne, a publié de nombreux recueils.


S’EN ALLER

C’est une pauvre sente
De glaise et passereaux
Où le ciel vient dresser
Un bouquet de nuages
Les genêts éclaboussent
De toute leur lumière
Et mon désir se creuse
La terre est si légère
Je ne sais où j’en suis
J’ignore le chemin
Je pense qu’on le trace
Au fur et à mesure
Vers toi tu veux que j’aille
Parole inaperçue
Je crois que tu façonnes
À la brise légère
Un secret que tu donnes
En langage d’amour
Ce que tu fais de moi
Allant je ne sais où.