Bleau en Poésie 2018

Rencontre et lectures

Voici la mosaïque de notre 13ème rencontre de Bleau en Poésie dans une clairière secrète
et ensoleillée du site de « La Canche aux Merciers ».
Cette rencontre « Poétique » a rassemblé de multiples « Ardeurs » avec notamment des poèmes lus à deux voix en français/arabe et français /suédois, sans oublier de rendre hommage à #Metoo.. !!!

Lisons, écrivons, vivons en poésie
fuyons les esprits douaniers… !
Telle est notre ardente devise !

Oui lire, écrire, vivre en poésie, c’est notre devise !

Pourquoi ?
Si on ne lit pas on s’enlise
Si on n’écrit pas notre mémoire s’ratatine
Si on ne vit pas en poésie notre cerveau finira artichaut

Et pour finir en beauté :
Une superbe vidéo de 13″ sur la fameuse grimpeuse Stéphanie Bodet dont Franck
nous a lu un texte :

et l’émission de France-Culture sur son livre : A la Verticale de soi

Bienvenue à Bleau en Poésie 2017 !

À toutes et à tous…
Bienvenue à Bleau en Poésie !

Et tout de suite nos félicitations, oui nos félicitations les plus sincères pour avoir atteint, sans vous perdre, amis présents, amis fidèles cette clairière tenue secrète jusqu’au denier moment… !
Encore bravo pour votre courage, votre ténacité, votre bravitude  ! En effet si vous êtes là parmi nous, c’est que ce RdV vous importe, vous transporte et oui jusqu’à nous pour ce 13ème rendez-vous à Bleau !

Et nous, pauvres, simples, très simples instigateurs de cette rencontre nous sommes là devant vous – nus et sans défense – perpétuant désormais avec vous ce rituel annuel
pour :
– Partager nos émotions printanières !
– Ouvrir ensemble la canopée de la poésie !…

avec :
– Ces blocs de grès pour témoins
– Ces sentiers de sable étincelant
– Ces landes de bruyère frémissante
… et le vent frais du matin qui souffle au sommet des grands pins !

Toutefois il ne faut pas croire que cette secrète clairière symbolise un rendez-vous de secte suspecte … Non ! notre rendez-vous n’est pas élitiste !
Non ! Bleau en Poésie n’est pas réservé aux versificateurs qui passent à vue du 8b+
pas plus d’ailleurs qu’aux rimailleurs du dimanche…
Affirmons le haut et fort car… il plane « grave » dans les réseaux sociaux un doute persistant, une ombre malfaisante :
Choisir le 22 avril la veille d’une élection présidentielle n’est-ce pas booster l’abstention ? Nourrir l’indifférence ? « Désespérer » Billancourt en quelque sorte ?
Et plus encore en proposant les Afriques pour thème n’est-ce pas ourdir une provocation funeste?

Et bien non ! Nous avons fait le pari que seule la poésie peut nous rassembler, reconnecter notre espèce en pièces… reboiser l’âme humaine …
nous mobiliser encore et toujours, avec la voix, les mots, les sons, les corps…

Oui nous voulons clamer nos poèmes !
Oui nous voulons nous joindre aux palabres Africaines !
Pour ce 13ème rendez-vous à Bleau en Poésie
Rien n’est trop Bleau, nous voulons dire rien n’est trop Beau ! Oui trop Beau !

Soyons dignes de nos ancêtres et de leurs gravures rupestres
Randonneurs, arpenteurs, grimpeurs, escaladeurs : tous unis ! Oui unis !
Et soyons dignes de nos rêves… !

Je déclare la séance ouverte !!!

NOIR ET BLANC

de Jean-Pierre Tanguy

J’aime pas le blanc
Le blanc à fric
Pilleur brutal
J’aime pas le noir non plus
Le noir corrompu
Dictateur fatal
Dilapidant l’Afrique
Ce continent sauvage
Qu’ils se partagent
Sans ambages
Cimetière des éléphants
Dans peu de temps.

Du rythme tribal
Et d’esclave descendu
Le jazz s’est répandu
Militant musical
Contre la haine raciale
Mais chez nous aussi, sans raison
L’Africain est certain
Qu’on le discrimine
Sans façon
Et peut-être pire demain.

Pourtant au fond des mines
Assommoir sans espoir
Dans la moiteur de dangereux et ténébreux boyaux
Sous le joug capital de puissants maîtres
Toutes les gueules sont noires
Même les blanches de peau
Et nôtre lointain
Universel ancêtre
Est Africain.

Petites nouvelles du front qui plisse mais ne rompt pas

Andreï Balandine, graphiste, peintre, né en 1968 à Ekaterinbourg dans l’Oural en Russie, a suivi les cours de l’école supérieure des Beaux Arts, a présenté différentes expositions en Russie, notamment à Moscou.
Invité en France en 1991 dans le cadre du Festival du Verbe et de la Création au Mée-sur-Seine (77350), il a rencontré Théophile. Ils ont commis à deux un livre : Petites nouvelles du front qui plisse mais ne rompt pas (textes de Théophile, dessins d’Andreï Balandine).Cette œuvre  sera éditée par le CRAC.
Théophile, (né en RDA pendant la deuxième guerre mondiale, sa mère ukrainienne était internée par les allemands dans un camp de travail russe où elle a rencontré son père réfugié espagnol déporté par les français), était considéré comme le chansonnier freak de l’amer et du marginalisme. Il avait obtenu le prix de l’humour noir.
Petites nouvelles du front qui plisse mais ne rompt pas, CRAC éditeur – Centre de Recherche Culturelle et Artistique – 4 Seauve, 23700 Arfeuille Châtain. Chèque de 20 € à l’ordre du CRAC.

Proverbe russe : C’est en fonctionnant qu’on devient fonctionnaire. C’est en militant qu’on devient militaire et c’est en résistant qu’on finit ver de terre

La bonne parole du Curé MESLIER

Monologue théâtral de Jean-François Jacobs
Edition ADEN, 70 p, Bruxelles 2016, 10 €
.

Un curé athée philosophe
et révolutionnaire au 17ème siècle !

Voici un délicieux petit livre qui nous rapproche du fameux Curé d’Étrépigny,
un petit village des Ardennes de 400 paroissiens, près de Charleville, qui n’est certes pas le plus beau village de France, mais toutefois considéré comme : “le berceau de l’athéisme de France” grâce à son valeureux curé …

Intrigant n’est-ce-pas ce bizarre personnage glorieusement inconnu au bataillon des hommes célèbres du … 17ème siècle !
Eh oui le bonhomme est bien né le 15 juin 1664 au cœur des Ardennes. A quelques kilomètres du village d’Étrépigny où il mourra à l’âge de 65 ans après avoir officié pendant quarante années dans sa paroisse. Pas mal non ?

Mais comment croire qu’un petit curé de Champagne si longtemps enraciné dans sa cure campagnarde soit désormais considéré comme un « prophète de la révolution » (A. Soboul 1971) ou comme un « communiste athée de presbytère » (J.P. Deschepper 1971) en raison de son testament rédigé en secret et resté soigneusement oublié ?

Curé Janus ?

Est-il possible d’avoir une telle double vie ? Ce qui nous ébahit aujourd’hui !
Comment faisait-il pour officier le jour et, la nuit, laisser cours à son athéisme radical, son anticléricalisme militant ? Et finalement laisser à la postérité un Mémoire, et quel mémoire :
Un monstre de plus de milles pages manuscrites à la plume d’oie (…) une bombe philosophique d’après notre grand philosophe contemporain : Michel Onfray dans sa Contre-Histoire de la philosophie parue en 2008.
Donc un vrai et grand mystère qui passionne toujours plus chercheurs et curieux de l’histoire des idées…!

Bien entendu ni vous ni moi n’imaginons aujourd’hui pouvoir « brûler sur un bûcher » si on s’affiche athée, mais du temps de Jean Meslier l’affaire était brûlante si j’ose dire. Un athée a bien été brûlé à Reims dans son archevêché à cette période, et plus tard en 1766 le Chevalier de la Barre a été supplicié et brûlé pour bien moins que cela précise Serge Deruette professeur d’Histoire des idées en Belgique dans la préface de La bonne parole du Curé MESLIER.

En fait le monologue théâtral de J.F. Jacobs propose une mise en scène en 3 actes (12 scènes) lors de sa création au Théâtre-Poème de Bruxelles en mars 2016, et d’autre part sa préface par Serge Deruette donne un condensé habile du copieux Mémoire du curé dont la lecture est longuette il faut bien l’avouer.

Révolutionnaire avant 1789 et 1917 ?

La saga du fameux Mémoire est aussi incroyable et savoureuse que celle de son auteur si longtemps méconnu. En effet il a failli disparaître totalement de la circulation. Trois des quatre manuscrits conservés à la BNF ont d’abord voyagé clandestinement avant d’être authentifiés.
On doit d’abord à Voltaire la connaissance d’un abrégé du mémoire en 1762, qui l’ampute carrément et le trahit en écartant prudemment les passages montrant la pensée matérialiste et athée du curé d’Étrépigny, le présentant même comme un déiste suppliant Dieu ! Eh oui Voltaire s’est mouillé avec l’affaire du Chevalier de la Barre, mais il y a parfois des limites…

La saga du mémoire

Le Mémoire disparaît alors pendant un siècle (!) et réapparaît grâce à un hollandais dans une édition complète en 1864. Nouvelle éclipse du Mémoire avant sa traduction intégrale en russe en 1924 qui est à l’origine, tenez-vous bien car vous ne voudrez pas me croire : de l’inscription de Meslier en 1919, par les bolcheviques, en 7ème place sur L’obélisque des penseurs socialistes à Moscou dans le jardin Alexandrovski… !
Ah si DADA ou les surréaliste avaient été tenus informés à cette époque ! Vous imaginez les poèmes fulgurants à la gloire du singulier curé !

Obélisque des penseurs socialistes où figure Meslier en 7e place, dans le jardin Alexandrovski, à Moscou.

Pendant ce temps là en France, il faudra attendre l’ouvrage capital de Maurice Dommanget, en 1965, au titre évocateur :
Le curé Meslier, athée, communiste et révolutionnaire sous Louis XIV
et préfacé par Marc Blondel libre-penseur.
J’ai lu l’ouvrage en bibliothèque, passionnant mais trop copieux. Le Mémoire est désormais disponible en ligne (merci internet).

Un cureton qui ne manque pas de sel !

Avouons la grande séduction qu’exerce ce petit curé de campagne qui, à plus de trois siècles d’écart, fait ressentir dans son Mémoire par ses mots et sa plume d’oie le poids formidable, terrible, écrasant, de l’absolutisme politique et religieux de son temps.
Son testament qui rime avec bombe à retardement vient donc éclater jusqu’à nous. Et presque tout le monde de nos jours y trouve un improbable ancêtre de nos espoirs socio-politiques plus ou moins en berne.

Pour certains le curé n’y va pas avec le dos de la cuillère en écrivant :
Que tous les Grands de la terre et que tous les nobles fussent pendus avec les boyaux des prêtres ! une formule hardie qui inspirera des candidats à la politique du 20ème ou 21ème siècle !
D’autres voient encore dans le Curé Meslier un des fondateurs de la modernité radicale, tandis que d’aucuns ne voient qu’un utopiste traditionnel qui relève du communisme agraire et de l’égalitarisme paysan. Soit plus un prophète de la révolution qu’un pur révolutionnaire (A. Soboul 1971).

De nos jours, le PCF des Ardennes présente à la « Fête de l’Huma » une exposition sur le curé communiste et révolutionnaire, et dans « Le Monde Libertaire » beaucoup trouvent que des curés comme Meslier, “ ça mérite le détour “.
Ou bien : “Le radicalisme de Meslier annonce avec pas mal de longueurs d’avance les discours anarchistes sur la liberté, la propriété, l’action révolutionnaire… et l’internationalisme. «Unissez-vous donc, peuples !», lance Meslier d’outre-tombe. Venant d’un cureton, ça ne manque pas de sel ”.

Jean Meslier curé qui défend ses ouailles contre le hobereau local ? Révolté ? Indigné ? Athée utopiste ? Penseur socialiste ? Communiste ? Révolutionnaire ? Prophète ?
Lequel préférez-vous ?
Avant de vous décider allez rendre visite à son village, et empruntez en 2017 lors de son 353ème anniversaire, le « Chemin du curé Meslier » qui relie Étrepigny à Balaives : 5 kilomètres entre sources et collines boisées…
Vous ne serez pas loin de Boulzicourt où est né le poète du « Grand Jeu» René Daumal, et vous pourrez même apercevoir le petit village de Boutancourt où passe la «Route Rimbaud Verlaine».
Je vous le dis : Étrépigny, berceau de l’athéisme et de la poésie… !

Lecture à la médiathèque l’ARCATURE

Sous l’égide du poète belge Werner Lambersy, La GRAPPE avait ouvert grandes
les portes et fenêtres de la médiathèque l’ARCATURE à Vaux-le-Pénil :

Si on ne peut pas donner rendez-vous au vent
on peut toujours laisser la fenêtre ouverte… !

Devant une mini foule d’ami(e)s et de passionné(e)s La Grappe
n’a pas lâché sa promesse de lectures à quatre voix,
dont l’audacieuse voix de Léa Jourdain comédienne.
Des lectures suivis de rencontres et autres agapes gustatives…
On reviendra c’est promis !

Les 4 lecteurs de La Grappe

Léa Jourdain – comédienne
Dominique Laronde
Colette Millet
Jean-Jacques Guéant

Lecture publique, vendredi 18 novembre

Vous êtes invités à 19H à venir assister à une lecture des textes et extraits de textes des dossiers : Partir, le goût.

Jean-Jacques Guéant, Colette Millet, Dominique Laronde, lecteurs de La Grappe seront heureux de partager ces textes avec la comédienne Léa JOURDAIN à l’ARCATURE la Bibliothèque Municipale de Vaux le Pénil (77) : 1, rue Charles Jean Brillard

Lecture publique titrée : «  Ne lâchez-pas La Grappe ! » le vendredi 18 novembre à l’ARCATURE, de Vaux le Pénil. Venez nous rejoindre !
Lecture publique titrée : «  Ne lâchez-pas La Grappe ! »

Salon du livre, samedi 19 novembre

Samedi 19 novembre 2016, de 10H à 18H, au Salon du livre du Mée-sur-Seine Le Mas, La Revue La Grappe présentera :

  • ses numéros spéciaux
  • sa dernière parution La Grappe N°92
  • ses textes d’auteurs autour du dossier: le goût

Et bien d’autres textes et illustrations…

Vente de Marques-pages de Dominique Laronde
Venez nous rendre visite en famille et avec vos amis !!!

Hommage à Yves Bonnefoy

Hommage à Yves Bonnefoy décédé le 1er Juillet 2016

Yves Bonnefoy
Yves Bonnefoy

Nous avions enregistré une lecture-rencontre d’Yves Bonnefoy
avec Marc Blanchet au printemps 2011 dans le jardin du Musée départemental Stéphane Mallarmé à Vulaines en Seine (77870).

Dans le jardin en fleurs du Musée Mallarmé une cinquantaine de personnes ont pris place sous un vélum blanc où les chaises numérotées s’alignent autour d’un petit podium. Cinquante curieux passionnés et attentifs. Il fait beau, la température est propice.
L’introduction de Marc Blanchet est amicale et documentée pour célébrer la rencontre d’Yves Bonnefoy – 88 ans – sur les lieux où vécut le Prince des Poètes il y a un peu plus d’un siècle.
La sono (très) défaillante, capricieuse, ajoutera une tension d’écoute aussi exigeante qu’imprévue, et le vent printanier fera le reste : la voix profonde, caverneuse d’Yves Bonnefoy s’élèvera et flottera, évanescente avec le parfum suave des roses alentours.

Marc Blanchet introduit l’après-midi en évoquant l’exposition en cours du musée : Femmes de Mallarmé, qui présente divers objets reliés aux figures féminines qui ont accompagné le poète : éventails, dessins, gravures…etc.

La suite est dans Lecture-rencontre avec Yves Bonnefoy

En hommage au poète Yves Bonnefoy, décédé le 1er juillet 2016, voici une lecture qu’il réalisa, en 2002, pour un disque édité par Gaster Oprod / ERE Prod.
Désigné par le poète comme un apologue, « Les planches courbes » est issu du recueil éponyme qu’il publia, en 2001, aux éditions du Mercure de France :

Thierry Baudin

« Il entend la lumière qui jaillit en pointillé
du débarras encombré de la campagne gesticulante »

Crépitements de tâches rougeâtres sur le chemin de la soirée, émiettement, émiettement………
Le soleil perce la mousse, larges plaies béantes suintantes : longues langues alléchantes, larges et longitudinales en formes mouvantes.
Les arbres rouges de coquelicot, les haies verdâtres cristallines, grises, jaunes luisent en dedans de ses mains. 
Les cailloux de la route raisonnent.
Silence.
Le vert moucheté en paillette déborde le champ de ses yeux.
La soirée d’automne coule en sirop d’ocre d’orge et mémoire de feuilles sur les dernières photos jaunies de sa route.


L’énorme rouleau gris se déploie, cicatrise sa peau.
Oh ciel des incertitudes, poumon liquide !
La plaine en pate étalée suffoque, compressée.
Le duvet des houles caresse le rugueux velours de la campagne.
Homme de peu de patience, les ombres disparaissent.
Le souffle de la terre le berce.
La pluie gicle de partout.
Nul part ou se cacher.
Nul endroit pour le recevoir.
Fuir, courir ou bien se laisser damner.
Il pleut.
Il marche.
Il plante son regard sur le chemin qui dégouline tout devant lui.


Enveloppé de terre, vêtu d’un long manteau vert et gris, l’homme de peu de patience s’enfonce dans ses souvenirs.
Il veut refaire surface.
Il respire petitement et s’agrippe à des certitudes.
Il ne sait plus très bien pourquoi il est parti, ni véritablement pourquoi il revient.
Son chapeau à large bord laisse dégouliner un flux ininterrompu.
Il se berce des musiques humides.
Il cache ses mains dans ses poches comme des coupables.
Son pas s’enfonce.
Accroché entre arbre et terre, ses chaussures connaissent le chemin.


Les arbres chantent le vent, ventre de l’homme qui marche.
Il aime, les buissons, les arbustes courageux, le sifflement strident, le silence des oiseaux, la plainte tranquille du long chemin, les cailloux enivrant, les hautes haies, la légèreté adolescente des poteaux télégraphiques, les troncs rougeaux, la lèpre des nuages, le claquement des grenouilles et la légèreté de ses pensées.
Les nuages empêchent-ils tout espoir ?
Il est heureux comme un enfant, un enfant batifolant dans les flaques d’eau au retour de l’école.
Il ne sait pas pourquoi, mais son regard chante le soleil, l’ivresse et le bonheur.
Il a envie de hurler.
Comment faire ?
La pluie en bourrasque bat la campagne avec une telle rudesse qu’elle freine les ardeurs de l’homme impatient.
Il se retient.
Il se tait.


Il se tait depuis tellement longtemps, qu’il ne sait pas s’il retrouvera sa langue un jour : le jour.
La seule chose dont il est sûr s’inscrit sur le chemin.
Il est parti.
Il retourne chez lui.
Dans cette maison, comme un amant.
Quelque chose à dû arrivé pour qu’il parte.
Il entend encore la chanson des murs, du jardin.
Où êtes-vous, large bruissement languissant des enfants au loin dans les rues collées aux murs, cris étouffés et paroles envolées ?
Sa solitude devenait tolérable. Où êtes-vous ?


Ces instants de bonheur comme il aimait les nommer, emplissaient sa vie tranquille.
Il n’avait besoin de rien.
Des morceaux de verre brisant le cristallin de son cœur s’échappent.
Reviens la route comme une amie de longue date.
Longue marche dans le brouhaha de la nuit éclatée.
Ses épaules traversent le décor.
Il marche.


La plaine, la montagne et la forêt se prosternent et se plient aux traces que ses longs compas laissent au cœur de la terre.
Il ne pense pas.
Il marche sans regarder au dehors ni au dedans de lui.
Son œil se ferme.
Sa mémoire entame son cœur.
De longues heures mauves, lézardées, coupées par des instants de clarté fugace, et de rires incontrôlés le bousculent.
La texture pâteuse des nuages l’enveloppe.
Il s’adosse aux arbres de la route.
Les arbres de la route lui chantent un rêve lointain.
L’homme impatient se fait feuille et virevolte.


Un feu dans l’épaisseur du matelas, se colle à ses yeux.
Ses grands yeux dessinent l’art du vivant à travers la lourdeur de l’instant.
Le petit feu clignote comme une petite timide qui ferme les yeux devant l’homme.
Les longs corps disgracieux des poteaux télégraphiques se plient au-dedans puis se détournent pour laisser zigzaguer la petite lueur.
Les arbres, les arbres de son enfance !
Ils sortent de sa tête comme des militaires.
Il n’est pas sûr.
Serait-ce une étrangeté de l’œil offerte par la fatigue des kilomètres allongés derrière lui depuis le temps qu’il marche ?
23h30, le long de la route.
Il se fie à son souffle accompagnant les bruits de la nuit orageuse.
Il entend la lumière qui jaillit en pointillé du débarras encombré de la campagne gesticulante.
Les bras de la belle et longue nuit s’allongent (oh éphémère espoir de l’incertitude du soir).
Il pressent l’avenir comme une douleur qui va se jeter sur lui.
La pluie tourbillonne encore et encore.
Le halo de lumière disparaît, réapparaît.
Un carré de vie surgit tout près de ses yeux étonnés.
Il s’arrête dubitatif.
Il se frotte les yeux.
Tout près de lui, sur le chemin une petite fenêtre ose bravée les cieux déchainés.
Il hésite.
La maison semble si pauvre.
Il frappe doucement à la porte et recule.
La pluie ralentit son travail.
Elle se fait légère, tendre et amoureuse.


Les murs de la maison le regardent avec étonnement : « mais pourquoi diable, attend-il ? ».
Il se rapproche de la porte.
Il s’arrête, recule, reprend son souffle, scrute la fenêtre d’où provient la lumière.
Il lance son poing contre la porte.
Un son de tambour vient résonner dans sa poitrine.
Pas un bruit à l’intérieur, pas un souffle de la maison.
La pluie a disparu.
Le vent a pris la porte.
Il flanque de larges claques aux humains encore debout, dans la tourmente.
Toujours pas un bruit de la maison.
Seul le vent enveloppe les derniers souvenirs de la route.
Pas un murmure des murs.
La lumière est faible mais vivante.
De longues rafales tiraillent les survivants de la nuit.


Il lève les bras mais les laisse retomber sans savoir pourquoi.
Inutile d’en faire plus.
Ils n’ouvriront pas.
La peur.
Pas un chuchotement du ventre de la demeure, rien ne filtre, rien ne se faufile à travers les pierres.
Seule la lumière faible et figée s’accroche à la vie.


Il se détourne, reprend sa route et oublie cette petite lueur éphémère.
Il s’arrête, lève les yeux et tente de lire dans les nuages son avenir.
Il ne voit rien, pas de lumière.
Il repart, pencher en luttant pour avancer.
Il lui semble ne faire que quelques mètres par heure.
Le temps se rallonge de façon inexorable.
Les nuages se sont tus.
Rien ne lui est apparu.
Pas un mot, pas un signe des mastodontes dansant au-dessus de sa tête.
Le vent se pose, s’adoucit, siffle, chante, se cache derrière les arbres et s’allonge devant lui sur la route.
L’homme de peu de patience se redresse et son regard pointe l’horizon sans mot dire.
Un petit sourire éclaire son visage.
La pluie et le vent se sont éclipsés comme deux invités pressés de rentrer chez eux.
L’homme impatient se dresse plus haut : Images du passé s’entrechoquant en ligne cassée mélangeant les instants, les lieux, les personnages.


Il voit des ombres aux airs abrutis, à l’alcool sans fin, aux injures faciles, aboyant sans raison debout.
Son visage bouffi envahit la couleur de ses yeux.
Oh vengeance, toi qui traine les feux de l’homme au creux de ta tristesse, laisse le tranquille.
Il se souvient.
Il revient pour lui régler son compte et dormir enfin tranquille.
Nul doute qu’il a eu peur.
La haine emprunte la route de signes certains.
Ses poings se serrent.
Ses lèvres s’enferment sur des histoires sordides.
Son œil se plante dans l’horizon.
Il sait pourquoi il revient. Il ne lâchera pas son affaire sans explication ou alors……..


Aiguisez son couteau, aiguisez son regard.
Il se rappelle : les rues timides, les arbres immenses, le café du coin, les bruits familiers.
Cette petite ville se faufile dans son esprit.
Il la voit dans l’horizon du chemin, dans la lumière croisée sur le bord de sa mémoire.
Il rentrera tôt le matin dans la petite maison. Il se glissera dans la cuisine.
Il attendra.
Il pointera son couteau et ses yeux luisant sous le soleil.
Il le reconnaitra.
Il aura peur. Mais enfin qui aura peur ?
Il le fera parler. Mais enfin qui parlera ?
Il sait que s’il ne le tue pas c’est lui qui le tuera.


Il sait maintenant pourquoi il est parti.
La peur verte.
Il ne dormait plus.
La peur.
Tous les bruits devenaient des dangers.
Tous les bruits devenaient des signes à interpréter.
Tout était lourd.
Le vent qui frappait dans les volets, la pluie qui filait dans la rue et les arbres, tout se modifiait, s’amplifiait, se tordait, s’exagérait.
Les yeux ouverts, il scrutait le noir de sa chambre.


A 8h30, il partit.
Il en était ainsi et il valait mieux partir.
Notre homme s’enfonça dans une pièce humide.
Dans le bureau carré, envahit par la fumée du cigare rance, la lumière blafarde collée au plafond, les volets fermés comme dans une pièce dont on a honte, le chef enfoncé dans sa chaise de mauvais goût, plus vieille que les vieilles, regardait notre homme avec un air de gaz oïl.
Notre homme n’osait pas avancer plus.
Il restait figer.
Pas un mot, pas un geste, pas un signe.
Le chef rota, éructa, cracha et s’essuya la bouche avec son mouchoir immense comme un océan.
Sans attendre un je ne sais quoi, notre homme s’excusa du dérangement et disparut dans la nuit noire.
Les images de cette situation se mêlaient dans sa tête de gueux.
Il pensait que cet homme lui refusera tout aide.
Il devait partir.


Sur, tous les gens du village sont contre lui.
Il sait que son retour sera un signe de violence.
Il doit faire attention.
On le reconnaîtra malgré les années.
On le chassera.
On tentera de le faire repartir.
On le tuera peut-être.
Peu importe, il faut régler ses comptes.


La lune est ronde maintenant, jaune, parfois blanche, des petites tâches rougeâtres et bleuâtres picotent son nez de complice.
Elle est visible, largement grossit dans le ciel devenu serein et paisible comme une petite musique de ruisseau d’été.
Une belle douceur de couleur généreuse enveloppe l’homme de peu de patience.
La lumière de la nuit s’étend tout au long du chemin en terre.
On y voit comme en journée.
Au loin, il remarque des champs parsemés de gros arbres.
La ville est loin encore.
Le paysage est teinté d’une douce auréole se glissant le long des longues routes de la campagne.
Le vent a disparu. La pluie s’est tut, faute de nuages.
Il sourit.
Son pas s’allonge léger sur la terre du chemin.
Il sent la bonne terre humide.
Il voit loin dans l’horizon.
Le geste est heureux.
Tout lui semble beau.
Il voit la résolution de ses problèmes dans les grandes lignes courbes et généreuses de l’horizon qui se dessine dans la clarté lunaire.
La lune accompagne son pied.
Elle lui montre l’ombre des arbres, les images des gens de la ville.
Le dégradé subtil du tableau nocturne en gris royale caresse ses yeux.
En scrutant longuement les signes et les êtres de la nature, il y voit les réponses à ses questions.
Il ira le voir.
Les étoiles l’accompagnent.
Il pense que sa haine ne vaut pas de se battre.
Dans le village, comme les lumières accrochées au plafond de la nature, certains seront d’accord avec lui.
Le maire du village servira d’intermédiaire.
Cet homme est bon comme le petit vin qui se lève tout en volupté, l’entourant de ses bras tranquilles.
Cet homme marié qui a des enfants connait la vie, a de l’expérience, sait de quoi il en retourne, saura trouver les mots et il l’aidera dans ses démarches.
Il ne veut plus se venger.
Il marche rapidement, sans se soucier des oiseaux nocturnes qui hululent joyeusement tout autour de lui.
Le monde lui appartient.
Il retrouvera les voisins qui l’accueilleront chaleureusement.
Ses habits humides virevoltent dans le rythme du pas cadencé imprimé par notre joyeux larron qui chantonne une vieille très vieille chansonnette qui remonte de son enfance :
« Avec quoi faut y chercher l’eau chère Elise, chère Elise, avec quoi faut y chercher l’eau ? Avec un seau mon cher Eugène, avec un seau mon cher Eugène. Mais le seau, il est percé chère Elise, chère Elise, mais le seau il est percé, faut le boucher mon cher Eugène, faut le boucher. La, la, la, la, la, la ».
Tout doucement ses yeux rentrent en lui comme des loupes s‘enfonçant dans son village.
L’immense maison de son oncle surgit, blottit dans ce tout petit village, battu par la grosse horloge de la petite église.
Il voit les courses sans fin dans l’immense parc entourant la maison en L.
En rentrant, les gros arbres empêchaient de voir la maison.
Toute la famille devait faire le tour des gros ormes et des chênes centenaires qui gardaient l’entrée.
Déjà les enfants que nous étions criaient, gesticulaient, battaient des mains et des pieds et enfonçaient leurs rires, leurs joies dans les couloirs et les grandes salles de la vieille maison.
On entendait plus qu’eux.
L’oncle vivait seul dans cette immense et vieille maison et toujours les accueillait sans formalités.
Cette maison était la maison des enfants.
Regardez-les, les voilà déjà partit dans le verger, le poulailler, auprès de l’étang et dans les grands vignes riches en rêves et histoires.
Le ciel est toujours bleu dans ces instants de velours tendre, crémeux et sans fin.


Chatoiement des oiseaux multicolores dans les yeux des enfants qui courent le long des vertes vallées avec de l’espoir toujours dans les mains et la voix.
Les arbres, les hauts arbres, les arbres élégants, les arbres s’enfoncent dans le ciel et y trouvent les anges de l’imaginaire.
Notre homme de peu de patience danse sur les nuages.
Son pas est souple, ample, léger, dansant.
Il dévore le chemin avec gourmandise.
Tout est chaud, sucré, limpide.
Tout s’arrangerait, il le savait, le sentait et le humait dans l’air de la nuit qui doucement lui caressait le bout de son nez.
Il sent que l’aube n’est plus très loin de ses pieds. Le village est là au bout de son rêve.


Il va réussir à dormir.
Il sait qu’il n’aura plus de cauchemars.
Il ouvre ses bras, prend la nuit comme une femme tendre et tranquille.
Son corps respire avec ampleur.
Le grand ciel s’ouvre à lui.
La terre le soulève et l’emporte.
Ses mains tripotent le reste de pain qui l’avait emmené avec lui.
Son ventre croasse.
Les appels de la faim le font sourire.
Il demande un peu de patience.
Il laisse chanter les tensions.
Ses yeux s’enfoncent dans les couleurs de la nuit mais ne voient pas ce qui arrive.
Bruissement des petites feuilles effeuillant les couleurs des arbres debout comme des gardiens aux aguets.
Lèchement par vague vagabonde des frémissements du vent sous les cotillons des branches porteuses de souvenirs.
Le village dort.
Notre bonhomme se recroqueville, sentant en lui, monter de la terre comme une rumeur de ville, un frisson incertain, sans âme, sans raison et, sans couleur.


Sa joie dessine un masque étrange sur son visage : un automne entre ocre, vert, jaune fiancée, langue d’azur au creux des routes, longues traces laissés par les feuilles écrites.
Le pied se ferme et s’enferme.
Dans le ciel de minuscules nuages invisibles s’avancent et rient aux éclats.
Il croit aux étoiles.
Les étoiles filent comme des anguilles dans les mains des enfants.
Soudain, plus rien, ou peut-être des larmes et des rires.
Le pied avance avec prudence sur le chemin.
La route se faufile, serpentine en filets légers tournoyant devant ses yeux d’acrobate. Il voit des maisons au cœur des hautes haies.
6h30, devant lui.
La nuit dégouline lentement le long des verts et bruns coulant le long de ses yeux.
Il a vu la pointe de l’église, là-bas dans l’arbre solitaire.
Le jour monte à ses joues.
Il cherche profondément en lui.
L’horizon se dérobe.
Il sait que sa mémoire le retient.
Il veut piocher des morceaux, pécher des morceaux de puzzle et reconstruire une belle image.


Il plante sa main dans sa poche et creuse la mie de pain.
Il sort le bout de farine durcit.
Il grignote.
Il croit que la faim l’empêche de penser.
Il accélère le pas.
Il essaie de se secouer.
« Ca va revenir, pense-t-il ».
Le puits semble vide.
Rien à tirer de l’homme impatient qui se met à accélérer, à marcher de plus en plus vite.
Il ne doit pas avoir peur.
Il pense à ces cauchemars.
Une image furtive de maison immense et de lui courant à vive allure, éperdue dans des salles vides, immenses, sans fin, le soleil dans les yeux, brulant la rétine, lui crevant les yeux.
Il fait un bond dans le vide et puis plus rien, et puis le noir intense de sa désolation coulant le long de son front, butant contre sa volonté.


Il ne veut plus vivre comme un homme perdu.
Plus rien ne le fera revenir en arrière.
Ses bras nettoient l’espace.
Il s’arrête, trouve une pierre et s’assoit.
Il sort son mouchoir et s’essuie.
Ses mains sont pleines de mie de pain humide.
Il se frotte les mains, les regarde, cherchant dans les lignes, le chemin à suivre.
Il ne voit rien, ne comprend rien et reste hagard.


Creuset de main accueillant sa tête brûlante comme un soleil de midi.
Au loin des bruits.
Lui assis comme une pierre.
La tête dodeline légèrement, vaguement, repoussant le mal qui est en lui.
Les petits nuages timides se transforment en roulement de tambour.
La grosse artillerie déboule en fanfare dégoulinante le long de ses bras.
L’eau tombe sèchement comme une mitraillette.
Il est assis depuis longtemps.
La pluie a pris possession de son être.
Il a le cœur trempé de souvenirs.
Il revoit la tête de son ennemi.
Il a très chaud, veut se lever mais retombe.
Notre homme chasse ses images de son esprit.
Il lance devant son visage ses longs bras, chopine de la tête, se balance de devant en arrière, de droite à gauche et gesticule pantin d’éponge sans pouvoir échapper à la pluie qui redouble de combat.
Elle veut nettoyer le terrain, faire table rase et avancer sur un terrain sec.
Soudain, il se fige en image de possession.
Le rictus sérieux, l’œil lointain, le naseau à l’écoute, le sourcil armé, les bras collés le long du corps, il se lève d’un bloc.
Sans âme, notre homme avance droit devant lui.
Il s’enfonce dans le tout petit jour qui pointe son nez au loin.
Les gros pachydermes collés aux cieux font place à de légères gazelles qui se faufilent entre les étoiles.
L’eau fait marche arrière. Trempé jusqu’à plus soif, il repart comme si rien ne s’était passé.
Son regard à reprit le chemin des fantômes.
Il sent l’odeur de la pierre de village.
Il tremble.
Le virage annonce le lever du jour et les premières maisons à toit de tuiles plates et rouges.
Soudain, sa maison se dresse devant lui.
Elle porte de drôles de cicatrices qu’il ne lui connaissait pas.
Elle a un sourire étrange.
Son comportement ne ressemble à rien.
Une ou deux choses ont changé.
Il ne saurait dire quoi.
La peinture qui a vieillit, les volets qui ont changé de couleur, les parterres de fleurs qui se sont fanés, les arbres qui ont disparu.
Elle est là debout devant lui, se tenant fière comme un voilier, belle comme une forêt de hêtres.
Son esprit se réveille, ses oreilles se dressent, sa tête se contracte, il écoute les bruits du matin clair.
Il attend.
Il n’ose pas avancer.
Il veut se cacher.
Il a entendu un bruit provenant de sa maison.
Il se faufile derrière la haie.
Aux aguets, notre homme scrute les fenêtres et la porte.
Il lui semble que quelqu’un va sortir.
Pourtant rien ne se passe.
Une longue plainte suinte des murs.
Il se cramponne à son désir d’en finir une bonne fois pour toute.
Il veut clore cette histoire.
Il veut régler ses comptes avec l’homme qui lui a volé sa vie.
Il sait qu’il est dans cette maison.
Il le voit dans son lit, dans son fauteuil, dans sa cuisine, partout aller et venir sans scrupule, sans remord.
Notre homme avance doucement vers la fenêtre la plus proche.
Le volet est légèrement ouvert.
Collé contre le mur, il regarde à l’intérieur. La pauvreté de la pièce le laisse dubitatif. Il n’y a plus rien de ce qu’il avait connu.
L’intérieur ressemble à l’extérieur.
La colère s’installe en lui.
Il doit payer.
Il tâte son couteau et son regard dans sa poche intérieur.
Il les sort.
Il s’approche de l’angle du mur pour se cacher et se jeter sur son homme dès qu’il sortira.
De là où il est, il ne peut pas le manquer.
Une énergie nouvelle s’installe en lui.


Il entend du bruit dans la maison.
C’est mon homme, pense-t-il.
Il se contracte, se blottit contre la maison, s’appuie contre le mur, se baisse légèrement, enfonce ses doigts dans le manche du couteau, le voilà prêt à bondir.
Il entend une chaise qui tombe, un bruit lourd et massif, une table qui s’écrase contre le mur, un bruit de verre qui s’éclate au sol, la maison tremble comme si elle avait reçu un coup de tonnerre comme si elle digérait.
Soudain la porte s’ouvre.
Un homme s’effondre sur les marches.
Crachant, vomissant, râlant l’homme de la maison dans un spasme ridicule s’écroule de tout son long.
Baignant dans son sang, il se fige dans une posture ridicule comme mort.
Notre homme fixe longuement cet homme qu’il reconnait parfaitement.
Que faire maintenant ?
Il est pris bizarrement d’un sentiment de dégout et de pitié mélangé à une haine toujours vivace.
Mais que faire maintenant ?
Il aurait aimé le tuer de ses propres mains, gentiment, doucement, lentement sans faire de bruit et repartir.
Mais que faire maintenant ?
Le jour s’est levé.
Le bruit de cet homme dans la rue a alerté le vent et la pluie.
Il n’est plus question de tarder dans les environs.
Il faut partir.
Notre homme de peu de patience comprend immédiatement qu’il n’a plus à rien à faire dans ce monde.
Fermant les yeux se recroquevillant sur le matelas de son rêve, il enfonce son couteau et son regard au cœur de sa pensée.
Il ouvre les yeux.
La maison, la maison……
8h20.
Il se lève.
Il doit partir.

La Grappe N°90

Couverture "La Grappe N°90"

Sommaire n°90

Liminaire : Une nouvelle Grappe par Colette Millet

Hommage à Denecourt : Le banquet chez Bonvallet par Jean-Claude Polton

Clin d’œil à la revue Rétro-Viseur :
Introduction par Dominique Laronde et Jean-Jacques Guéant
Petite histoire incomplète d’un Rétro-Viseur… par Pierre Vaast
Bernard Desmaretz (Atelier, Vois ces ouvrages élevés)
Marie Desmaretz (Trouble)
Daniel Abel (Désert, Pantanal)
Hervé Lesage
Pascale Roche (Tenir)
Jean-Pierre Nicol (Longtemps marcher)
Alain Lemoigne (Les marcheurs)
Pierre Vaast (À Brigitte)
Jean-Jacques Nuel (Schisme et autres textes…)

Chronique(s) du mauvais œil par Dominique Laronde

Dossier : Hommages
Sophie Miquel (Jeanne Barret@voyageuse du monde.com)
Richard Taillefer (Avant que ne gronde de nouveau l’orage dans ma tête)
Daniel Abel (Ferveurs)
Brigitte Daillant (Bons baisers de Russie)
Léa Jourdain (Toi, Mon frère, ma sœur)
Colette Millet (hommage Contre hommage)
Jean-Jacques Guéant (Épicerie sociale)
Jean-Christophe Pagès (à Melun, Burnout, Tutu & claude, Je ne suis pas anna)

Le goût des mots (n°2) de Jacques LUCCHESI : C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes

Ateliers d’écriture : Ralentir : Écrits en Travaux !

Rendez-vous : Café-littéraire au Sénart Café (Cesson)

Notes de lecture :
« La langue fraternelle » par Yvon Le Men
Jean Bensimon Corbelle

Liminaire: Une nouvelle Grappe

Une nouvelle Grappe 90 semestrielle de 90 pages avec Denecourt, les amis de la Revue Rétro-Viseur et bien d’autres…
Amis Lecteurs, vous avez entre les mains une Grappe qui a pris du poids ce printemps ! Et ce n’est pas rien pour notre petite équipe d’augmenter d’un tiers l’habituel format de notre revue. Mais quel plaisir de vous livrer ce numéro partagé en quatre grands espaces !
Pas loin : une forêt de Fontainebleau* littéraire en diable (de Sylvain !) avec le récit par son historien Jean-Claude Polton de l’Hommage à Denecourt en 1855 par une quarantaine d’auteurs connus à l’époque. Leurs textes célébrant autant la forêt que l’homme qui travaillait pour l’ouvrir au public, ont été publiés dans un recueil pour en témoigner au-delà de la réunion d’un jour. L’homme avait besoin du soutien de ses contemporains, de leur légitime reconnaissance pour croire en la réalité de ses actes.
Au Nord : un clin d’œil amical à la Revue Rétro-Viseur ayant cessé de paraître en 2009, nous invite à lire ou redécouvrir les textes de neuf de ses auteurs, avec une présentation qu’on aime subjective (c’est son mot !) de cette Revue par Pierre Vaast, son fondateur.
A l’Ouest : un voyage lointain parmi les textes du Dossier intitulé hommage, toutes sortes d’hommages. Se souvenir qu’au Moyen-âge l’Hommage était la cérémonie de vœu de soumission d’un vassal à son suzerain explique que le mot garde une marque de grand respect manifesté sous des formes diverses. De quoi intimider plus d’un des auteurs sollicités, d’autant que l’hommage, partage de mémoire, de douleur ou de joie, dévoile un peu, beaucoup, passionnément ceux qui l’écrivent.
Tout près d’ici : le terrain de jeux des premiers ateliers d’écriture animés par deux Grappeuses, avec quelques textes produits et de croquis, précédant le meilleur de nos rendez-vous chroniqués et notes indispensables à la vie d’une revue.

Colette Millet

* La Grappe revient à ses amours : voir notre parution de 2005 La Forêt  Voix de traverse … encore disponible.

Hommage à C.F. DENECOURT

Claude-François Denecourt
Explorateur de la forêt de Fontainebleau
1855 – 2015

Vous avez tous marché dans la forêt de Fontainebleau, temple de la nature, un jour de printemps. Entre les piliers de ses arbres, entre ses blocs de grès échoués sur une mer de sable fossile et des flots de bruyère.
Comme 12 millions de visiteurs annuels vous avez foulé quelques uns des sentiers dits “ Denecourt ” balisés en bleu, pour vous guider ou peut-être vous perdre délicieusement dans cette forêt de symboles…
Savez-vous que vous devez votre incursion dans le règne de la beauté à la passion d’un homme autodidacte ? Qui a tracé à partir de 1840 un labyrinthe de cent cinquante kilomètres de chemins pour l’itinérance, votre enchantement ou pourquoi pas l’éveil intérieur, approcher la pulsation des grandes sources naturelles ?
Vous êtes invités à découvrir avec Jean-Claude Polton pour guide : Le Banquet chez Bonvalet. Invités à participer comme il y a 160 ans déjà, à vous glisser anonymement parmi les célèbres convives qui vont festoyer, applaudir, chanter… et s’enivrer quelque peu pour oublier la chape autoritaire du second empire.
Auriez-vous imaginé une seconde, en ce mois de juin 2015, pouvoir ainsi côtoyer Théophile Gauthier, Henri Murger, Nadar ou Gustave Courbet ? Admirer le geste de ce dernier consacrant solennellement C.F. Denecourt “Sylvain de la forêt de Fontainebleau ” en lui posant une couronne de feuilles de chênes sur le front à l’appui des 42 auteurs de l’Hommage ! Sans oublier la lettre de soutien à lui remise avec 1500 signataires, dont Jules Michelet, excusez du peu … !

Laissons à Denecourt le dernier mot, et quel mot !

Croyez-moi, lecteur, la forêt de Fontainebleau, ce jardin comme Dieu seul sait en planter, est elle-même, à propos de poésie, le plus beau, le plus intéressant de tous les livres…

Oui, venez à Fontainebleau visiter son magnifique palais, ses sites variés, mais surtout ses délicieux points de vue d’où les regards charmés planent alternativement sur mille perspectives dont les beautés ont inspiré tant d’artistes, tant de poètes, amants passionnés de la féconde et merveilleuse nature »
C.F. Denecourt

« Ces longues promenades, ces jours entiers au grand air sont toujours de mon goût, et cette profonde solitude, ce solennel silence à quelques heures de Paris sont inappréciables »
George Sand

Homage denecourt

Jean-Claude POLTON, professeur agrégé d’histoire-géographie à Fontainebleau pendant plus de trente ans, doctorat en histoire (1985) pour une thèse publiée au CTHS : Tourisme et nature au XIXe siècle, guides et itinéraires de la forêt de Fontainebleau, vers 1820 vers 1880. Conférencier en ville et en forêt, il a publié plusieurs ouvrages et des articles en rapport avec l’histoire culturelle et touristique de Fontainebleau. Il est secrétaire général de l’Association des Amis de la forêt de Fontainebleau.

Le banquet chez Bonvallet

de Jean-Claude POLTON

Une fête de l’écriture ?

1855, L’Hommage à C-F Denecourt, mélange de textes composé en l’honneur du créateur des sentiers pittoresques de la forêt de Fontainebleau, a été remis, lors d’une fête donnée en l’honneur de Claude-François Denecourt (1788-1875) qui a réalisé la plus grande partie de son œuvre, alors qu’il vient d’avoir soixante-sept ans. Après seize ans d’activités, il a édité plus de cinquante guides touristiques, des cartes et des gravures, tout en traçant 154 kilomètres de sentiers balisés, agrémentés d’aménagements pittoresques (passages, grottes, fontaines, tour d’observation…)(1).

Afin de remettre dignement l’ouvrage de 368 pages, publié par Louis Hachette, une fête est organisée à Paris – et non à Fontainebleau, ce qui demande une explication. Si le choix de la capitale s’explique par le lieu de résidence des convives, on peut se demander pourquoi le restaurant Bonvalet, situé au 29 du boulevard du Temple, au coin de la rue Charlot, a été choisi pour héberger la fête. Outre le fait qu’il s’agit d’un établissement relativement simple – il est classé dans les restaurants de troisième ordre par le guide Paris-Restaurant qui en indique quatre – le restaurant Bonvalet est connu comme étant « le rendez-vous des républicains »(2). Or, le banquet demeure un bon moyen pour se réunir, sans risquer d’ennuis, à une époque où les libertés publiques ont été restreintes par Napoléon III et certains des convives peuvent craindre la police de Badinguet…

En arrivant au restaurant, Denecourt est accueilli par une vingtaine de convives, représentants du monde des arts, des lettres et du journalisme. A table, non loin du héros du jour, les trois organisateurs de la fête sont en bonne place : le jeune poète
Fernand Desnoyers (1828-1869), l’initiateur de L’Hommage, Auguste Luchet (1809-1872), qui a connu Denecourt à Fontainebleau, alors qu’il était gouverneur du château au début de la Seconde République(3) et enfin le journaliste Philibert Audebrand – qui collabore à une vingtaine de journaux – est le rédacteur en chef de la revue Tam-Tam.

Théophile Gautier domine l’assemblée, du fait de sa notoriété. Depuis sa participation véhémente à la bataille d’Hernani, vingt-cinq ans auparavant, il déploie une grande activité littéraire et journalistique. D’autres écrivains présents occupent une place non négligeable dans la vie culturelle de l’époque : Henri Murger, auteur de Scènes de la vie de Bohême, le chansonnier Pierre Dupont, auteur de chansons populaires (Les Bœufs…) et surtout de nombreux journalistes (Charles Asselineau, Benjamin Gastineau, Alfred Busquet, Georges de la Landelle, Jules Janin et le chroniqueur gastronomique Charles Monselet). Les arts graphiques sont représentés par le graveur Pothey, le photographe Adrien Tournachon – frère de Félix, plus connu sous le pseudonyme de Nadar – et la chanson par Jules Lefort(4).

Le banquet s’ouvre bientôt, ponctué par des discours évoquant les différents paysages de la forêt de Fontainebleau où les travaux de Denecourt ont été effectués. Les orateurs prennent soin de signaler avoir emprunté les sentiers balisés, autrefois décriés par d’autres, comme Alexis Durand, le menuisier-poète de Fontainebleau décédé depuis deux ans.

Après le dessert, Fernand Desnoyers se lève : c’est un garçon maigre et pâle, frappé d’une calvitie précoce, qui domine l’assemblée de sa haute taille. Il remet à Denecourt un exemplaire de L’Hommage magnifiquement relié et doré sur tranche, dont le long titre apparaît quelque peu énigmatique :

HOMMAGE
A C-F DENECOURT
FONTAINEBLEAU
PAYSAGES-LEGENDES-SOUVENIRS-FANTAISIES

A côté des grandes figures du Romantisme (Lamartine, Musset, Victor Hugo, George Sand), l’Hommage fait une place à de jeunes auteurs en rupture avec ce courant : les « nouveaux poètes » (Théodore de Banville, Gustave Mathieu et Charles Baudelaire) en quête de sensations nouvelles, mais aussi des auteurs « réalistes » (Champfleury, Henri Murger, Louis Lurine…). Pour sa part, Théophile Gautier a composé un texte original intitulé « Sylvain », nom qui sera dorénavant accolé à celui de Denecourt.

Parmi les quarante-deux auteurs qui ont donné des textes – qu’il s’agisse de reprises ou d’originaux – dix sont présents chez Bonvalet. Le nouveau Sylvain ne se lasse pas de parcourir la table des matières, où il retrouve les noms des auteurs qui ont apporté leur contribution, mais la fête n’est pas terminée…

Son ami Auguste Luchet s’avance vers lui, pour lui remettre une lettre de soutien, revêtue de plus de 1 500 signatures, si l’on en croit Georges de la Landelle. A côté des « 1 200 notables de Fontainebleau » dont les noms ne sont pas cités, on trouve des personnalités très connues du monde des lettres, des arts et des sciences. La peinture est représentée par Horace Vernet (1789-1863) – peintre officiel de Napoléon III – et surtout par des paysagistes qui peignent « sur le motif » en forêt de Fontainebleau (Corot, Narcisse Diaz et Isabey) ou deux peintres installés non loin de là : Decamps (1803-1860) à Fontainebleau et Rosa Bonheur (1822-1899) à By-Thomery. L’historien Jules Michelet (1788-1874), absent de L’Hommage, signe la lettre, d’autant qu’il a pu découvrir l’œuvre du Sylvain, lors d’un séjour à Fontainebleau qui lui a permis de visiter des lieux emblématiques de la forêt (Franchard, Mail Henri IV, Malmontagne, Rocher d’Avon, Mont Merle, Apremont) en septembre 1850(5).
Les scientifiques témoignent pour la première fois en faveur de Denecourt, par l’intermédiaire de deux membres de l’Académie des sciences, le géologue Elie de Beaumont (1798-1874) – qui a publié Notice sur les systèmes de montagnes en 1852 – et le biologiste Pierre Flourens (1794-1867). Dans son article de L’Abeille de Fontainebleau, Georges de la Landelle ne peut citer les noms de tous, mais précise qu’on trouve parmi les signataires des musiciens, des architectes, des ingénieurs et des officiers. Même si l’on peut penser que le journaliste, ami de Denecourt, a pu exagérer le nombre des signataires, il est certain que le Sylvain a su rallier à son œuvre d’éminents représentants du monde des lettres et des arts, ainsi que des membres des nouvelles classes moyennes (commerçants, fonctionnaires, professions libérales…).

Fernand Desnoyers et Gustave Courbet se dirigent ensuite vers le héros du jour. Le peintre, Franc-Comtois comme Denecourt, défraie la chronique artistique la même année, pour avoir présenté chez lui des tableaux que l’Exposition officielle lui a refusés, dont l’Atelier du peintre, véritable « manifeste réaliste ». Gustave Courbet s’avance vers Denecourt, pour lui poser une couronne de feuilles de chênes sur le front, afin de le consacrer solennellement « Sylvain de la forêt de Fontainebleau ». Les yeux humides, le récipiendaire remercie les convives, d’une voix mal assurée. Il emploie « des termes simples, mais chaleureux » et son émotion dissimule la fierté d’être entouré et honoré par autant de personnes aussi prestigieuses.

L’ami Auguste Luchet prend enfin la parole. En des termes très personnels, il résume l’œuvre de Denecourt, tout en stigmatisant les sceptiques qui doutent de son utilité, notamment à Fontainebleau.

L’après-midi avance et, le champagne aidant, l’atmosphère devient de plus en plus gaie. C’est le moment choisi pour distribuer aux convives La Complainte de Fontainebleau, « chant héroïque » en 536 vers, composée pour l’occasion par Amédée Métivié, un typographe de Fontainebleau, qui travaille chez Jacquin, l’imprimeur de Denecourt :

Il était un petit homme
Qui par amour des beaux-arts
Sur les traces de lézards
A percé des sentiers comme
Un matelot, une fourmi
A travers bois et parmi
Les rochers et les broussailles,
Les sables et les cailloux

La suite de la Complainte relate, dans le même style approximatif, les travaux du « père Denecourt, bonhomme gris, rond et court » qui révèle des « sites délicieux », aménage des grottes – dont une qu’il appelle sa FOLIE – et des fontaines. Après les applaudissements nourris des convives, Pierre Dupont, entonne la « Vierge aux oiseaux », chant dont le texte est inclus dans L’Hommage. Les convives, vraisemblablement assez gris, reprennent une dizaine de chansons, souvent plus proches des canulars des artistes de la « bohème » que de la création artistique, comme ce couplet qui rappelle les chansons des peintres paysagistes de l’auberge Ganne à Barbizon :

L’éléphant et la baleine
Evitent Fontainebleau ;
Veut-on y voir un chameau ?
Il faut d’abord qu’on l’y mène ;
Le tigre et le léopard
Se promènent autre part

L’arrivée de nouveaux convives, dont le « mousquetaire » Guichardet et le photographe Nadar, fait monter l’ambiance d’un cran. On se moque de ceux qui ne sont pas là, alors qu’ils avaient promis de venir, comme Champfleury et Gustave Mathieu, qui ont pourtant donné chacun une contribution à L’Hommage. Plutôt que de parler directement des vrais motifs de leur absence – que nous découvrirons plus tard -, on préfère esquiver la question en supposant qu’ils « se sont égarés [dans Paris], faute de n’avoir pu être guidés par les marques bleues que Denecourt trace en forêt ! ».
Est-ce une simple plaisanterie ou bien est-ce une façon de sous-entendre que Champfleury et d’autres n’apprécient que modérément les marques tracées sur le grès des rochers ?

La remise de l’Hommage chez Bonvalet, lors d’un banquet est-elle une véritable « Fête de l’écriture » (6) ? Denecourt peut le croire, s’il se fie à la qualité et à la diversité des écrivains représentés. Il peut estimer être – enfin – reconnu à sa juste valeur, lui qui voulait tant faire reconnaître son activité éditoriale et ses travaux sylvestres comme une œuvre d’art. Cette dernière est cependant toujours contestée par certains, comme le montrera bientôt le feuilleton à charge publié par Chamfleury dans Le Moniteur, sous le titre Les Amis de la Nature(7). En matière d’écriture, les 1 500 signatures de la lettre remise à Denecourt ne sont pas de trop pour lui apporter soutien et réconfort…

Pour en revenir à ces Mélanges offerts à Denecourt, on peut se demander s’il s’agit vraiment d’un véritable hommage ou plutôt d’une réunion de circonstance dont la personne de Denecourt aurait été l’élément fédérateur. Le décalage manifeste entre le déroulement chaotique de la fête et la qualité littéraire du livre reçu par le Sylvain le laisserait à penser. Les plaisanteries du banquet ne traduisent pas un jugement critique de l’œuvre du Sylvain, malgré une attitude condescendante envers le « bonhomme Denecourt ». Nous croyons plutôt que ces farces rappellent la bohème de la jeunesse des convives, du temps où leurs espérances pouvaient se réaliser comme ils l’avaient cru au début de la Révolution de 1848. Après que leurs idéaux se soient heurtés au réel, la mise en place de l’Empire autoritaire de Napoléon III va les séparer. Certains acceptent de participer à la prospérité de la « Fête impériale », alors que d’autres veulent rester fidèles aux idéaux de jeunesse, quitte à vivre dans la pauvreté.

Cette « fête de l’écriture » est aussi une cérémonie des adieux à la jeunesse, une dernière rencontre autour de Denecourt qui symbolise quelque part par ses origines et sa destinée un personnage représentatif du « Quarante-huitard »(8).


Editions Pôles d'Images
Editions Pôles d’Images

L’Hommage publié et remis à C.F. Denecourt en 1855 a été réédité 152 ans plus tard à Barbizon en 2007 par les Editions Pôles d’Images.
L’ouvrage, toujours disponible, peut-être commandé auprès des deux associations suivantes au prix d’environ 10 euros :
AAFF : Association des Amis de la Forêt de Fontainebleau
26 rue de la Cloche – BP 14 77301 Fontainebleau Cedex
ANVL : Association des Naturalistes de la Vallée du Loing et du massif de Fontainebleau – Station d’écologie forestière – Route de la Tour Denecourt 77300 Fontainebleau


Deux extraits de l’Hommage à C.F. Denecourt

Sylvain

« Sylvain, que l’on croit mort depuis deux mille ans, existe, et nous l’avons retrouvé : il s’appelle Denecourt. Les hommes s’imaginent qu’il a été soldat de Napoléon, et ils en ont les apparences ; mais, comme vous le savez, rien n’est plus trompeur que les apparences. Si vous interrogez les habitants de Fontainebleau, ils vous répondront que Denecourt est un bourgeois un peu singulier qui aime se promener en forêt. Et, en effet, il n’a pas l’air d’autre chose ; mais examinez-le de plus près, et vous verrez se dessiner sous la vulgaire face de l’homme la physionomie du dieu sylvestre : son paletot est couleur bois, son pantalon noisette ; ses mains, hâlées par l’air font saillir des muscles semblables à des nervures de chêne ; ses cheveux mêlés ressemblent à des broussailles ; son teint a des nuances verdâtres, et ses joues sont veinées de fibrilles rouges comme les feuilles aux approches de l’automne ; ses pieds mordent le sol comme des racines, et il semble que ses doigts se divisent en branches ; son chapeau se découpe en couronne de feuillage, et le côté végétal apparaît bien vite à l’œil attentif. »

Théophile Gautier, 1855

Les Papillons

Le papillon ! fleur sans tige,
qui voltige,
Que l’on cueille en un réseau ;
Dans la nature infinie,
Harmonie
Entre la plante et l’oiseau !…

Quand revient l’été superbe,
Je m’en vais au bois tout seul ;
Je m’étends dans la grande herbe,
Perdu dans ce linceul vert.
Sur ma tête renversée,
Là, chacun d’eux, à leur tour,
Passe, comme une pensée
De poésie ou d’amour !

Gérard de Nerval, 1853


Présentation des 42 auteurs de l’Hommage

dans l’ordre de la table des matières, leur âge en 1855 et leurs activités, le titre de leur article dans l’Hommage et leur destinée après le 2 décembre 1852.

Auguste LUCHET (1809-1872) 46 ans, journaliste et publiciste Républicain et franc-maçon, exilé sous la monarchie de Juillet. Disciple du socialiste Pierre Lerieux. Gouverneur du château de Fontainebleau en 1848. « Pour qui ce livre est fait ». Journaliste au Siècle (variétés, viticulture)
Fernand DESNOYERS (1828-1869) 27 ans Employé de banque, poète et républicain (le Nouveau journal en 1850) écrit « Ébauche de la forêt ». Journaliste au Figaro et auteur de théâtre de boulevard
Théodore de BANVILLE (1823-1891) 32 ans Poète opposé au matérialisme de son époque, culte de la beauté, disciple de Théophile Gautier. Recueils de poésies : Les Cariatides (1842) et Les Stalactites (1846). Il écrit « A la forêt de Fontainebleau » Poursuit une œuvre riche qui annonce le Parnasse : Odes funambulesques (1857)
Alfred de MUSSET (1810-1857) 45 ans « Souvenir » Poète reconnu, venu à Fontainebleau avec George Sand (1833-1835)
Comte Ferdinand de GRAMONT (1815-1897) 38 ans « Sonnets » Poète, traducteur de Plutarque
Victor HUGO (1802-1885) 53 ans « A Albert Durer » Ecrivain reconnu, républicain depuis 1848 en exil depuis 1851. Revient d’exil en 1870.
Auguste VACQUERIE (1819-1897) 36 ans Antigone (1844) « L’heure du berger » Les drames de la grève (1855) Théâtre
Gérard de NERVAL (1808-1855) 47 ans Poète, ami de Théophile Gautier « Les papillons » Se pend en 1855
Pierre DUPONT (1821-1870) 34 ans Républicain socialiste, en semi retraite après le 2 décembre (chanson rustique) « La vierge aux oiseaux » Continue à se tenir tranquille (chansons)
Auguste BRIZEUX (1803-1858) 52 ans Les Bretons, poème (1844) « Le chant du chêne » Bretagne… (53 notices) [Romantique]Cl
Clara de CHATELAIN Née Clara de Pontigny« To the ermit of the forest » (traduction François de Châtelain (1802-1881) Contes pour les grands et petits enfants, trad. De l’anglais, 1878
Arsène HOUSSAYE (1815-1896) 40 ans Poète et journaliste, rachète L’Artiste de Th. Gautier en 1843… Républicain : se présente dans l’Aisne, administrateur de la Comédie française (1849) « Vision dans la forêt » Feuilleton au Moniteur, journal impérialiste, spéculateur fortuné cf. Les confessions d’un demi-siècle
Jules VIARD (1803 -1865) 52 ans Collaborateur de Proudhon au Représentant du peuple, Pierrot marié Polichinelle célibataire épopée pantomime féerique en 3 parties et 19 tableaux (1847) Républicain socialiste « La forêt et la mer » La France parlementaire en 1861 jugée par le socialisme. Discussion des adresses du Sénat et du Corps législatif… [Prospectus]
Charles MONSELET (1825-1888) 30 ans Les aveux d’un pamphlétaire, 1854 « Soleil couchant » Les chemises rouges, 1857, Rédacteur en chef du journal Le Gourmet, 260 notices BNF
Gustave MATHIEU (1809-1877) 68 ans Jean raisin, revue joyeuse et vinicole… 1ère année [1854] « Le bâton de houx » La Légende du grand étang, veillée, poésie de Gustave Mathieu… (1855), Le Simple almanach de Mathieu (de la Nièvre)… pour 1866 [-1870, 1872, 1877]
Charles BAUDELAIRE (1821-1867) 34 ans Poète Demi-frère juge d’instruction à Fontainebleau « Les deux crépuscules » Les Fleurs du mal (1857)
George SAND (1804-1876) 51 ans Ecrivaine. Républicaine socialiste (disciple de Pierre Leroux). Histoire de ma vie (1854) « Fragment d’une lettre écrite à Fontainebleau »
Hippolyte CASTILLE (1820-1886) 35 ans Petits romans populaires (Les Ambitieux, 1851), journaliste pamphlétaire, Républicain socialiste « Sur la solitude » Directeur du Courrier de Paris, 26 févr. 1859-24 mai 1860 [BNF + 89 notices]
Jules JANIN (1804-1874) 51 ans Journaliste brillant favorable au romantisme. Chroniqueur au Journal des Débats depuis 1836 « Le Bas-Bréau » Continue ses chroniques au J des D jusqu’à sa mort. Académie française en 1870
Henry MURGER (1822-1861) 33 ans Ecrivain : Scènes de la vie de bohême en 1847-1848 Adeline Potrat (1851), Le Bonhomme Jadis, comédie en 1 acte, en prose, par Henry Murger. [Paris, Français, 21 avril 1852.] « La mare aux fées » [BNF = 271 notices]
CHAMPFLEURY (1821-1889) 34 ans N’a pas publié avant ? « Vision dans la forêt » Chef de l’école réaliste cf. Les aventures de mademoiselle Mariette et Le Réalisme (1857), Les Amis de la Nature (1859) et publiciste discuté [BNF = 203 notices]
Joseph MERY (1798-1865) 57 ans Pamphlétaire anticlérical, participe à la révolution de 1830, journaliste (Le Globe…) Un amour dans l’avenir, Paris : G. Roux, 1854 « Un concert dans la forêt » Romans, théâtre, feuilletons : 15 août, 15 ans. Fête de S. M. l’empereur Napoléon III. Poésie de M. Méry, Lyon, (1865)
Paul de SAINT-VICTOR (1828-1881) 27 ans Ancien secrétaire de Lamartine « Un paysage historique » Théâtre
Amédée ROLLAND (1829-1868) 26 ans Le Nouveau journal, 1850, Au fond du verre, 1854 « Lantara » Pièces de théâtre, poèmes [BNF = 73 notices]
Louis LURINE (1816-1860) 39 ans Écrivain Le bonheur d’un amant malheureux, Le livre des feuilletons, (1846), Le Cauchemar politique (1831) Journaliste (Le Siècle, Le Courrier français) « Le chasseur d’ombre » Nombreuses comédies [BNF = 75 notices] Président de la Société des gens de lettres [L]
Benjamin GASTINEAU (1823-1904) 32 ans Écrivain : Comment finissent les pauvres, étude sociale, Les Veillées littéraires illustrées. T. III, 1849 « Ce que l’on trouve dans la forêt » La France en Afrique et l’Orient, illustré par Gustave Doré 1864, Les Courtisanes de l’Église, 1870 [BNF = 83 notices]
Alfred BUSQUET (1820-1883) 35 ans Ecrivain « L’Amant de la forêt » Comédies [BNF = 11notices]
Clément CARAGUEL (1819-1882) 36 ans Une rencontre sous un chêne, Paris : De Vigny, [1843], Le livre des feuilletons, [T. IV] (D). – Extr. du « National », Le Bougeoir, comédie en 1 acte, par M. Clément Caraguel. (Paris, second Théâtre-Français, 21 mai 1852.) « Un enterrement de bohémiens dans la forêt de Fontainebleau » Comédies [BNF = 20 notices]
Guillaume de la LANDELLE (1812-1886) 43 ans Lieutenant de vaisseau, romancier, journaliste : La Flotte, Union catholique, L’Abeille de Fontainebleau « Le Val fleuri » Défend Denecourt dans ses articles
Charles VINCENT (1826-1888) 36 ans Poète et auteur de chansons « Le chasseur de vipères » L’enfant du tour de France, drame en 5 actes, mêlé de chant [1857] [BNF = 3 notices]
Antonio WATRIPON (1822-1864) 33 ans Journaliste républicain, [BL, ami de Baudelaire] fonde La lanterne du quartier latin (1847), L’Aimable faubourien, journal de la canaille (1848), emprisonné. Converti au journaliste léger…« Le petit capitaine » « Tombe dans l’insignifiance » (Pelloquet) Publia aussi des romans, des poésies et chansons, des pièces de théâtre et des études historiques [BNF = 23 notices]
Gustave HUBBARD (1828-1888) 27 ans Economiste, élève de l’Ecole d’adminis-tration fondée par Carnot en 1848. Républicain, s’exile en Espagne après le 2 décembre (jusqu’en 1855). « Christine et Monaldeschi » Défend les Sociétés de prévoyance et de secours mutuel, publie dans le cadre de la Société d’instruction républicaine. Franc-maçon.
Edouard PLOUVIER (1821-1876) 34 ans Auteur de chansons, de contes et de comédies La Chanvrière, comédie en 3 actes, mêlée de chant, [Paris, Folies dramatiques, 27 avril 1852.] Contes pour les jours de pluie, préf. George Sand, 1853. «Menus propos des carpes à l’étang de Fontainebleau » [BNF = 112 notices]
Georgine ADAM-SALOMON (X-1878) moins de 40 ans ? Femme du statuaire Anthony-Samuel Adam-Salomon (1858-1881) Artiste (médaillons) et manuel de morale féminine. « Souvenir » De l’Éducation d’après Pan-Hoei-Pan, précédée d’une préface par M. de Lamartine, Paris : Michel Lévy, 1856
Théodore PELLOQUET (1818-1867) 37 ans Secrétaire de la rédaction du National : libéral puis républicain, se retire de la politique après le 2 décembre (« mi résigné, mi rageant »). Guides touristiques chez Hachette (pseudo : Frédéric Bernard) « La forêt de Fontainebleau de M. de Chateaubriand » Critique d’art et littérature (pseudo : Frédéric Richard)
Philibert AUDEBRAND (1815-1906) 40 ans Journaliste « multiforme » (J Borie) Le chevalier noir, Paris : De Vigny, 1843, Le livre des feuilletons, Vol. 2 (B). « La Salamandre d’or » « Le dernier chapitre » Derniers jours de la bohème : souvenirs de la vie littéraire, Paris, Calmann-Lévy, (1905) [BNF = 78 notices]
C. TILLIER (1801-1844) Décédé à 43 ans Fils de serrurier, bachelier sans emploi, Républicain pamphlétaire emprisonné en 1835. Mon oncle Benjamin (1844) « Comment le chanoine eut peur »
Charles ASSELINEAU (1821-1874) 54 ans Journaliste (Revue de Paris, L’Artiste, La Revue française…) « Fontainebleau avant François 1er » « Critique judicieux et délicat » (L du XIXes) Attaché à la bibliothèque impériale en 1859 Mélanges tirés d’une petite bibliothèque romantique.
Georges BELL (1824-1889) 31 ans Etudes littéraires, chansons La ferme de l’Orange et Héva, précédée d’une Etude littéraire sur Méry Paris : Baudry, 1853« Pauline à Fontainebleau » Études contemporaines. Gérard de Nerval, Paris : V. Lecou, 1855, Extrait de l’″Artiste″. Mars et avril 1855
Théophile GAUTIER (1811-1872) 44 ans Ecrivain romantique (« bataille d’Hernani » en 1830), mais adepte de la beauté pure (cf. Préface de Mlle de Maupin en 1836). Ecrivain reconnu (Emaux et Camées en 1852…) « Sylvain » Collabore au Moniteur à partir d’avril 1855 = « rallié »
Alphonse de LAMARTINE (1790-1869) 65 ans Ecrivain romantique (Ac. Fr. 1829), républicain (membre du gouvernement provisoire de 1848), retiré après le 2 décembre « Les Adieux de Fontainebleau »
BERANGER (1780-1857) 75 ans Poète et chansonnier populaire, séjourne à Fontainebleau en 1835-1837 où il rencontre Denecourt « Lettre »

(1)Voir notre Claude-François Denecourt, L’amant de la forêt de Fontainebleau, Editions des Sentiers bleus, 2011, notamment les chapitres 6 et 8.

(2)Des opposants au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte s’y étaient d’ailleurs réunis comme le note Victor Hugo dans Choses vues.

(3)C’est un disciple de Pierre Leroux, fondateur d’un socialisme chrétien, nouvelle « religion de l’humanité qui favorise le lien social ».

(4)D’après l’article de Georges de la Landelle publié le 17 juillet 1859 dans L’Abeille de Fontainebleau.

(5)Le séjour dure six jours, mais il restera cinq mois en 1857.

(6)Selon le titre de l’ouvrage de F.W. Leakey, A Festschrift of 1855 : Baudelaire and the « Hommage à C.F. Denecourt », cité par Jean Borie, op. cit., p.133.

(7)Denecourt croit s’y reconnaître, sous les traits de Gorenflot, un rentier manique qui a entrepris de créer un succédané de Nature près de la demeure où il s’est retiré.

(8)Selon l’expression de Maurice Agulhon, Les Quarante-Huitards, Paris, Gallimard-Julliard, 1975.

Clin d’œil à la revue Rétro-Viseur

Tout passe, rien ne disparaît…(1)

À l’automne 2009, la revue Rétro-Viseur a disparu…
Chaque fois qu’une revue disparaît c’est un peu pour moi un arbre qui meurt, une brutale trouée dans la forêt des mots dressés vers la lumière.
On est saisi par la nouvelle. On était si habitués à cette publication saisonnière, ce retour attendu d’un panier empli d’émotions de découvertes qui entrent dans le rythme de nos jours de nos années.
Bien sûr on se dit que l’arbre mort, foudroyé ou sénescent, laisse sa place à une jeune pousse prometteuse. Mais est-ce si sûr ? Comment savoir si la régénération en marche sera créative ou réduite à un clone numérisé ?
Les revues passent, plus ou moins vite. Au compteur variable de leur numérotation on pressent leur possible déclin. Pour en avoir le cœur net j’ai récemment entrouvert à la BNF le mémorial des revues disparues. L’avis des récents décès surprend : des jeunes, des moins jeunes et des vénérables. La revue Trace par exemple enterrée en 2012 avec un bel hommage avait tout juste 50 ans ! Et Action Poétique 62 ans au même moment disparue dans un silence sidéral … Quand à la revue Sud, prenant la suite d’Autre Sud avait l’âge de 42 ans environ.
Avec ses 25 ans passés dans le Nord Rétro-Viseur était donc une jeune revue pleine d’espoir… Mais je crois que rien ne disparaît. Parce que les auteurs vivent toujours après leur passage dans une revue. Cela j’en suis certain. Mais où sont-ils ? De mystérieux imprévisibles liens d’amitié nous permettent de les saluer en fraternité. Rétro-Viseur n’échappe pas à cette intuition…

J.J. Guéant


Je rebondis sur le terme « amitié ». Si parfois les mots ont un sens caché, un double sens, voire un sens interdit, le mot amitié ne porte pas à confusion.
En arrivant par hasard entre les pages de Rétro-Viseur, je m’y suis tout de suite senti bien. Qui dit amitié dit fraternité. Et sans se connaître, j’ai pu et su illustrer les textes de Pierre Vaast et Jean-Jacques Nuel. Nous avons, nous allons faire connaissance pour de nouveaux partages. D’autres auteurs ont aimé emprunter les sentiers suivis par nos deux revues complices.
Camarades, on a hâte de reprendre la route du Nord en votre compagnie, poésie en bandoulière et fleur au fusil !

D. Laronde

(1)Titre d’un entretien de la revue Vacarme avec J.C. Bailly en 2010

Petite histoire incomplète d’un Rétro-Viseur…

Pierre Vaast

Voilà pas qu’il veut me refaire crapahuter du stylo (de l’ordinateur !) le Dominique Laronde. Pour sa revue La Grappe. Heureusement qu’il ajoute : « On a décidé de t’accorder un page pour présenter Rétro-Viseur ». Tant mieux. Un page, ça me suffit amplement. Parce que tu crois pas que je vais en faire plus, Dominique ! Je ne suis pas le genre à me pencher sur les années défuntes. C’est passé et bien passé. On passe à autre chose. Rétro-Viseur ? Dans les oubliettes de la petite histoire de la poésie. N’ayez crainte, je vais pas vous faire le coup de Georges Pérec : « Je me souviens…. » Pourtant bien pratique lorsqu’il s’agit de se souvenir. Et comptez pas sur moi, pour être lyrique « C’était le bon temps ! On était jeunes et beaux. On voulait transformer le monde, et créer une école poétique.» Je n’ai jamais cru que le monde était amendable et je n’ai jamais aimé les écoles. Je vais être forcément partial et subjectif… Rétro-Viseur, ça part d’une amitié qui se transforme en aventure et en brisure.

Bon, je fais un petit effort (parce que c’est toi Dominique !). Rétro-Viseur, déjà avec une faute (originelle, c’était conscient). Rétroviseur s’écrit sans trait d’union. Pour les intégristes de l’orthographe ! Un rétroviseur pour regarder en arrière le petit monde bien-pensant des poéteux nombrilistes qui s’agitent dans leur chapelle en croyant qu’ils sont indispensables à la société (et à la poésie). Qui vont et viennent d’une revue à l’autre, d’un marché de la poésie à l’autre, d’une soirée poétique à l’autre avec leurs petites plaquettes géniales (le plus souvent autoéditées) dans les mains. Avec leurs rêves d’un autre monde, plus humain, plus écolo, plus fraternel, un monde de concorde universel, mais qui dans leur vie quotidienne sont le plus souvent en contradiction avec les valeurs (un mot à la mode !) qu’ils prônent dans leurs écrits.

Un titre, comme un gag au début (je ne l’ai jamais trouvé bon) parce que le format était celui d’un rétroviseur. Et que j’envoyé dans mon courrier gratuitement. (Sauf contre des timbres pour ceux qui voulaient avoir l’incommensurable plaisir de le lire tout au long de l’année.) Si bien que je recevais des demandes de renseignements ou de documentation pour des bagnoles, des camions et même des chars d’assaut. C’était bien la preuve que je faisais fausse route. Je déteste les bagnoles et encore plus les chars.

Première époque donc du n° 1 à 14. Naissance en octobre 1984. Un petit canard mensuel ronéoté, format lettre, envoyé dans mon courrier contre des timbres postes. C’était rigolo. Parce que du courrier, quand t’es revuiste, en veux-tu en voilà, c’est fou ce que les poètes peuvent vous écrire : « Il est beau le poème que je t’envoie, hein ? » Avec Jean-Pierre Nicol (un poète fada de chanson française), Jean-Claude Dubois (un as de la critique de plaquettes), Hervé Lesage (un roi de la mise en page). Ça plaisait pas trop à Hervé, cette histoire de timbres, ça ne faisait pas sérieux pour les autorités officielles, on ne pouvait pas obtenir le n° de CPPAP qui permettait de réduire les frais d’envoi. Fallait évoluer.

Deuxième époque. Format A5 du n° 15 à 54 bimestriel. Que je ronéotais. Des nuits entières avec ma dudu à manivelle (un duplicateur à stencils que je perforais avec une machine à écrire) puis avec ma dudu électrique (parce que j’avais des tendinites dans les bras !). C’était fou. Délirant. Névrotique. Alain Lemoigne et Bernard Desmaretz viennent s’ajouter à l’équipe. À peine un numéro paru, qu’arrivait le suivant. Et le samedi, réunion (avec les compagnes respectives…) Une ronde autour de la table pour la reliure. Partie de plaisir. Anecdotes. Rigolade. Et un gueuleton, arrosé de Champagne (souvent offert par Alain Lemoigne entre autres.) Ici je ne peux pas m’empêcher de rendre hommage à ma Bibiche (Brigitte). C’est qu’elle nous en a concocté des repas : j’ai pas compté, au bas mot : une bonne centaine… (On allait aussi chez l’un ou l’autre). Mes enfants (Julien et Céline) participaient en préparant l’apéro ou le dessert. Ils naviguaient dans un bouillon de culture. C’est un moment fort de leur enfance. Ils m’en reparlent souvent…

Troisième époque. Format magazine trimestriel jusqu’au n° 114 (décembre 2009). Hervé nous présente une nouvelle maquette. Impression chez un imprimeur. Paul Roland intègre l’équipe. Nombre d’abonnés : quelque 250. On tire à 300 exemplaires. Moi j’en pouvais plus. Au bord du suicide ! Et puis professionnellement je passe un concours de l’Éducation nationale (cf. bio). Nouvelle fonction qui engloutit tout mon temps. Mais pourquoi ne pas l’avouer : lassitude aussi du revuiste, comme l’impression vertigineuse d’en n’avoir jamais terminé. Alors je cède bien volontiers et avec soulagement ma place de directeur de la publication (bof !) à André Campos-Rodriguez (mais la greffe ne prendra pas !) puis à Bernard Desmaretz. Qui nous quitte brutalement pour le paradis des poètes le 21 décembre 2006. Parce qu’il avait un cœur gros comme ça ! On aurait dû arrêter à ce moment-là. On a continué… par fidélité à Bernard. Mais divergences, discussions, distorsions, crispations. Sans Bernard qui savait si bien temporiser et calmer le jeu. Quelle orientation prendre ? Je sentais bien que l’aventure devait s’arrêter ! Je l’ai écrit clairement dans mes lettres à un jeune revuiste (parues en 1994) au chapitre « De la chute » : « Quand t’es revuiste, faut savoir crever avec panache, en beauté sur le champ de bataille de l’inutilité. Couler en capitaine. Écrire le mot « fin » sans regret. […] D’autres revuistes prendront la relève en créant leur revue. Quant à moi, je passe à autre chose ! Je ne suis pas indispensable à la poésie. Elle me survivra ! »


Mini-biobibliographie par Pierre Vaast

Comment « faire simple » quand on a déjà pas mal de printemps derrière soi. Il est vraiment exigeant, le Dominique Laronde ! Bon je cède, parce que c’est lui. Je suis un enfant du demi-vingtième siècle. Facile pour compter mon âge. Un enfant du baby-boom, donc un vieux du papy-boom (avec cinq petits-enfants : je ne m’ennuie pas !). Né au bord d’un terril (classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, pas grâce à moi !) dans le grand nord. Bienvenue chez les chtis ! La région la plus polluée de France, où le nombre de chômeurs est le plus élevé, où l’espérance de vie est inférieure de trois à quatre ans à la moyenne nationale. Une terre de gauche qui vire au bleu marine. La honte. L’écœurement… La faute à qui ?

Université de lettres de Lille jusqu’à la maîtrise. Je croyais naïvement qu’on allait m’apprendre à écrire. Voyez le résultat ! On me faisait gloser sur les grands auteurs. Mais jamais on m’a enseigné comment écrire un poème, un article ou un récit. Un jour je me suis dit : « Pierre, si tu veux écrire, tu prends un stylo (une machine à écrire) une feuille et tu écris… » Concours de l’Éducation nationale. École normale (nationale d’apprentissage) donc prof de lettres (-histoire) en lycée professionnel. Découverte du monde du travail : je trouve que tous les profs devraient faire des stages dans des entreprises (surtout ceux qui adorent le grec et le latin !) Formateur (du temps où les profs étaient encore formés). Et reconcours : inspecteur de l’Éducation nationale (lettres) dans l’académie de Lille. Jusqu’à la retraite en 2011.

Je suis un touche-à tout. Toutes les formes d’écriture m’intéressent. Je ne vais pas citer tous les titres de mes bouquins. Une soixantaine. Ce serait fastidieux et ça fait prétentieux. J’ai commencé par des recueils de poèmes à Rétro-Viseur ou en tant qu’auteur-éditeur comme avec les lettres à un jeune revuiste. Et comme j’étais prof de français, j’ai publié en collaboration avec des collègues des manuels chez les éditeurs Fernand Nathan et Hatier. Puis j’ai créé ma propre maison d’édition : Les éditions P.V. (Pierre Vaast) où je publie tous les livres que j’ai envie d’écrire : des livres scolaires encore comme les Outils d’analyse littéraire (un best-seller !) , ou je lis douze fables de La Fontaine… mais aussi de petits romans ou des recueils de nouvelles pour mes élèves adolescents (ils avaient entre 15 et 18 ans) ou encore des essais comme La poésie M’sieur ça sert à rien qui traite de l’enseignement de la poésie. Ou encore des récits de vie : le dernier sorti s’intitule Hubert, mort pour la France (en 1916). Je raconte les deux années de guerre de mon grand-père paternel disparu à Verdun. (Catalogue sur simple demande !) Pour l’heure, je travaille à un cahier de lecture à destination des élèves de lycée professionnel : « Je lis Vous subissez des pressions » de David Pujadas, le présentateur du journal de 20 heures sur France 2, joliment illustré par Dominique Laronde.


Les auteurs présents de la Revue Rétro-Viseur

Pierre Vaast a eu la gentillesse de mettre la Grappe en contact avec quelques anciens compagnons de route qui ont contribué à la bonne marche de la revue et des éditions associatives du Nord Rétro-Viseur.
Ils mènent tous une carrière d’auteurs et leurs créations sont régulièrement récompensées par des prix littéraires. Difficile ici de transcrire leurs bibliographies riches et variées. Nous espérons une nouvelle rencontre qui fera la part belle à leurs talents multiples ; dans ce numéro, un aperçu de leur écriture.

Bernard DESMARETZ, décédé en 2006, professeur, collaborateur de nombreuses revues de poésie, critique, animateur de lectures-spectacles et d’ateliers d’écriture avec ses élèves (romans) et en milieu carcéral.
Colporteur d’enfance, Ed Airelles, 2007.

Marie DESMARETZ, son épouse, participe à des animations littéraires en divers lieux, se passionne pour les jardins, la photographie, la peinture et le dessin.
Mots et chemins, Ed Henry, 2012.

Hervé LESAGE, retraité prématuré de la fonction publique, se consacre désormais à la littérature par de nombreuses contributions dans les revues les plus diverses et la publication de poèmes, aphorismes, nouvelles.
Passage des humbles, poèmes, Ed Rétro-Viseur, 2005.

Pascale ROCHE enseigne les lettres classiques à Roubaix, passionnée de photographie.
Le veilleur de nuit, Ed Airelles, 2008.

Jean-Pierre NICOL, carrière et syndicalisme dans le secteur bancaire, maintenant colporteur de mots et d’images. A mené des ateliers d’écriture et de pratique poétique avec la population du bassin minier et des détenus, a été en résidence d’auteur en GB, Belgique, Irlande et le Nord.
Telle est l’île, poèmes, Ed Henry, 2014.

Daniel ABEL, ancien professeur de lettres et d’arts plastiques, poète, conférencier, propose lectures publiques et expositions d’art contemporain dans la région parisienne.
L’appel indien, prose poétique, Ed les Cahiers bleus, 2007.

Alain LEMOIGNE, ancien professeur de lettres et chroniqueur à la Bretagne à Paris, poète, romancier, préfacier, essayiste, récitant et conférencier.
Vers l’horizon, chansons ; musique et interprétation : Roger Lahaye.

Jean-Jacques NUEL, auteur de poèmes, aphorismes, nouvelles, récits, se consacre à l’écriture de textes courts et à sa maison d’édition lyonnaise le Pont du Change.
Portraits croisés, Ed le Pont du Change, 2015.

Bernard Desmaretz

Bernard DESMARETZ – en 2007, après le décès de l’auteur, les Éd. Airelles ont publié la 1ère partie de ce recueil sous le titre Colporteur d’enfance. – En liminaire de son manuscrit, Bernard Desmaretz indique que tantôt il parle aux adolescents qu’il a fréquentés tout au long de sa carrière d’enseignant et tantôt qu’il ne parle à personne d’autre que lui.

À Jean-Baptiste Desmaretz, à la mémoire de celui qui fut grand maître en son

Atelier

L’atelier de grand-père était le temple de l’ouvrage. Dans le coutil sacerdotal, le grand prêtre officiait au maître autel de hêtre, corroyant l’acacia entre la griffe et le valet. Pour accéder à ce séjour des dieux, il fallait montrer âme blanche, et nul n’y pénétrait que revêtu d’obligation, investi de manque et d’urgence.
Dressés de longue lutte, les outils prévenaient les désirs de ses mains. Une étrange complicité leur faisait assister la vigueur de son souffle, la rectitude de sa mire ; et l’ouvrage courait sans que l’homme en eût traces, hormis ces quelques « han ! » échappés des moustaches, cette furtive éponge de la manche sur l’écorce du front. Et notre admiration se partageait entre l’homme dans ses œuvres et l’ouvrage qui naissait de l’homme.
Devant tel ordre praticien, nous nous sentions les naïfs de ces lieux. Y faire acte de main se méritait – ô rémunération du sage ! – par cette obéissance aux vieilles règles de la poigne et de l’index, par cette soumission aux exigences des lames et des fers, par cette allégeance aux espèces dont chacune avait force de bois.
Convives du regard, nous y étions promus parfois à des fonctions de haute grâce : nous tournions la meulière en complainte mouillée jusqu’au fil du biseau, nous activions le feu où blanchissait la couronne d’une roue, nous démêlions des toisons de copeaux, pour déjouer la ruse de quelque goupille… Et notre ardeur justifiait cette présence, dans le crépuscule du maître.

Extrait du recueil L’épreuve de l’épure, éd. Rétro-Viseur, 1992.


Vois ces ouvrages élevés

Vois….
depuis la nuit des hommes
on le cherche en tous lieux
dans la terre et le feu
dans la mer et le ciel
dans la pierre des temples anciens
dans les fissures du Mur des Lamentations
sous les pieds nus des mosquées
et sur les vitraux des églises
où il peut toujours s’inviter
          dans un grain de lumière.

Et certains même – le sais-tu ?-
          prétendent l’avoir rencontré.

Et toi ?
Crois-tu en être quitte avec ton inquiétude
par une pirouette, un haussement d’épaules
une paupière close ?

Chaque silex à ta semelle
rallume un feu de quête
et te rappelle à la question.

Vois ces ouvrages élevés
pour exprimer notre désir et notre manque.

Quoi d’autre là
que la négation du néant
l’affirmation du grain de sable qui veut être
au-delà de cette dune
          qui apparaît et disparaît ?
Et toi, lorsque tu poses
-te dépouillant un peu de ton ego-
le moindre geste en gratuité
qu’est-ce donc qui t’appelle
qui t’inspire, t’insuffle
et te fait être souffle
pour mieux élever l’homme ?

Inédit Extrait du recueil La peine de vivre

Marie Desmaretz

Trouble

Parfois
– dans la brûlance de l’été –
après l’effort d’un matin de mirabelles
ou de bûches à scier          à empiler
il reposait paisible
sous l’haleine légère du catalpa

Moi je ne voyais
que le papillon de sang
qui palpitait à son cou …
et cela troublait mes sens.

Inédit Extrait du manuscrit Des jours simples


Et Mozart et Schubert
nous ouvrent des clairières
et Chagall et Cadou
nous livrent des colombes
nous soufflent des vitraux.

De grands théiers-fontaines
allument nos jardins
La laine des gibiers
se sauve à travers bois
Nous courons le grémil
ses perles d’allégresse.

Nous courons
nous dansons
nous volons.

Nous nous arrêterons
à l’orgasme du jour.

Extrait du recueil Du soleil sur les marches Éditions Éditinter
Prix du Val de Seine 2004

Daniel Abel

Désert

À fleurir d’une lèvre un port quelque part flèche heureuse du voyage une berge un rivage la source sur laquelle tu te penches pour te désaltérer désert y implanter un verger d’incorruptible sève désert tous les visages même visage un seul promesse de fontaine ayant si longtemps cheminé ai-je démérité d’Ariane ?

En le désert par les dunes de silence de seuil à seuil ne déboucher que sur la lumière aérer la pénombre une paupière un visage un sourire un regard en le désert de colline à colline Sisyphe véhiculant obstinément son grain de sable en le désert assoiffé d’étreintes de corps à corps avec le plaisir avide d’une langue de rosée d’une bouche de fraîcheur d’un verbe vivifiant en le désert est-ce mirage de noria le parfum du désert est de sel le silence est blanc en le désert le chemin se succède à lui-même on n’en finit de marcher sans parvenir à amenuiser la distance aucune main ne se tend généreuse si une adolescence ne fait fleurir une ombre éclore un murmure une tige avec un peu de… vert.

Où commence finit le chemin le paysage succède au paysage grain à grain mot à mot le silence fait écho au silence des troupeaux ont migré des caravanes sont devenues sable. Tous les chemins qui mènent au désert doivent préserver au cœur du voyageur un espoir de traversée heureuse un souhait d’arriver entier à un port une rive une halte d’eau vive et de verdure frémissante palmes haleines nervures tous les chemins dans le désert se ressemblent si n’apparaît tout à coup une fleur, tige et corolle, corolle et visage, visage et souffle de vie…

En le désert les chemins se perdent si l’esprit du vent se déchaîne si au soleil ne s’appose au cours de l’errance un brin de verdure une clarté joueuse si un puits ne se présente à l’assoiffé dans le désert le silence a épaisseur de muraille densité de matière enlisée en le désert tous les sentiers divergent ne mènent nulle part il faut qu’une oasis apparaisse qui ne soit mirage dérobade au terme dans le désert à fleur de peau tu tentes d’avancer nu et fragile humain et solitaire en le désert tu te perds parole de sable épaule de dune en le désert l’empreinte des pas tôt effacée la nuit froide et coupante les étoiles lointaines si tu n’as près de toi une chair tiède une fontaine de fraîcheur tu deviens… désert.

Daniel ABEL

Pantanal     sud-ouest du Brésil

Ailes battantes sur les corolles des orchidées sauvages, des népenthès
toutes livrées éclatantes les papillons en nuée chatoyante, rétractable, infiniment extensible…
Ailes encore, tantales, spatules, grandes aigrettes, ibis…
Sur terre iguanes et râles de Cayenne, ordalies du Chaco s’éparpillant en caquetant
coatis s’élançant vers la forêt
milans à bec mince buses des savanes figés dans la pose du veilleur l’oeil fixé sur les étangs sur les berges desquels des jabirus en quête d’anguilles enjambent les caïmans faussement somnolents…

Le plus riche sanctuaire d’oiseaux des marais d’ Amérique
s’entrecroisent les flux migratoires
tantales des pampas argentines, tyrans des pentes occidentales des Andes, balbuzards, goglus
chevaliers à pattes jaunes des marécages d’ Amérique du Sud
palpitent les ailes d’insoumission à tout esclavage, enivrées d’azur, de grand large et follement follement…
libres

Peuples des aires de liberté
cardinaux, tyrans, kiskidis, fourniers, hirondelles des rivages
obstinément un pic vert martèle temps de hantise
des perruches souris tressent leur nid en forme de nacelle
un oiseau vacher scintille tel un émeraude…

Hervé Lesage

Un horizon perclus de pluie
le sourire inquiet d’une fenêtre
derrière son volet de brume.

Le dur noyau de l’arbre
où le regard échoue
à forcer un passage.

Et le goût du sel
qui vient de plus loin
que le souvenir.

Un calendrier brûle
entre les pages épaisses
des souffrances.

Rien ne rattrape
plus vite
l’odeur du feu
que celle de la cendre.

Écrits pour le feu, 1990


Lents et pensifs
des troupeaux se rendent
au point d’eau

Les suivent des bergers
aux yeux bandés d’étoiles
et de sommeil

Ils s’agenouillent
parmi bêtes et pierres
et de leurs mains tendues
puisent l’eau calme de la nuit
pour de mystérieuses ablutions

Si bref l’été, 2003

Pascale Roche

          Florence me ressemble un peu, je crois, avec ses coulées d’or et d’ombre, ses contrastes et sa belle unité, ses excès et sa mesure humaine. Avec ce qu’il faut de pierre et de poids, ou de portes de bronze, pour l’angoisse, toujours à débusquer ; avec son large fleuve qui s’étire ; ses jardins suspendus.
Et toujours ses ruelles ambrées, ses places en équilibre, sa lente puissance de joie. Florence théâtre des passions anciennes, apaisées, pétrifiées, devenues beautés pures, Florence déchirée qui se détourne de ses déchirures, Florence qui garde sa splendeur avec fierté et célèbre la permanence des choses, contre toute logique, contre le temps qui fuit, Florence la sereine sur laquelle le soir tombe dans la rousseur des tuiles, et qui dérive lentement dans la mémoire au parfum de lauriers.

Extrait de Quatre voyages à Florence
Éd. Airelles, 2005


TENIR

Peu de choses te tiennent
Tu tiens à peu de choses

Mais tu y tiens
comme on se tient debout
bien appuyé au chambranle
des valeurs fortes

un amour, des amis
une demeure en dur bâtie jour après jour

et surtout cette conscience
qui te garde les yeux ouverts la nuit

vaste cercle
où tu veilles le feu qui manque
– combien trop –
aux hommes d’aujourd’hui

Extrait de Le Veilleur de nuit
Éd. Airelles, 2008

Jean-Pierre Nicol

Longtemps marcher

(extraits)

Gésir dans les ténèbres
à moins d’un prompt jailli
d’une trace espérée
qui ne fut qu’éphémère

*
Ainsi le bleu
de perpétuelle errance
s’assigne comme un feu
cette neige salvatrice

*
Qui témoigne de la foudre
n’a plus conscience d’espérer

Qui, par le vent tressaille
accepte son chemin

*
Sous une viorne
regard d’insecte

blanc
comme celui d’une mante

qui croise l’archipel des mots durcis

Pétrification d’une langue
d’où saignent en silence
les bleus de Giotto

*
Dans l’écart
comme dans le saillant
toute infortune te désigne
et t’accompagne

*
Rêve coupé du jaune
aux vastes étendues en sommeil
que je n’ose plus nommer friches

Montagnes qui se chevauchent
jusqu’à
               l’éblouissement du blanc

*
La faim du regard
ruine le paysage
auquel je m’attable

En sursis
l’olivier éclairé par le vide
redevient verbe

puis prend chair

*
Plus d’horizons possibles
Le manque ne traduit pas le vide
mais l’épure

*
Qui se courbe sur la pierre
ô guetteur épanché complice de sa mort

n’est plus qu’une tour régnant
en ses châteaux défaits

à chaque heure du jour
comme conquise au désert

*
Ni grain ni preuves ni gain
Ni souffle éperdu
Ni aveu de faiblesse

Perdurant
l’éteule oblitère le regard
d’un champ couché
gagné à de neuves espérances

A tout égal
répondre par
la cendre dispersée.

Alain Lemoigne

Les marcheurs

Nous avons enduré
les pampas puis la steppe
franchi les fleuves à gué,
c’était l’immensité
des talus de conquête
des faveurs étoilées,
et le sol martelait
notre marche mendiante
nous n’étions que des chiens,
mais les villages offraient
la libre la tremblante
fraternité du pain.

Nous avons traversé
les serments les fatigues
dormi sous les orages,
les arbres au loin raclaient
leurs chanfreins de résine
ils devenaient présages,
et le sol répondait
à toute certitude
assise dans son droit,
une étoile étonnait
dans notre servitude
l’encens d’un feu de bois.

Nous étions douze ou treize
compagnons camarades
en peine d’horizon,
à l’abri de nos braises
nous demeurions nomades
nos mains faisaient fusion,
et le sol annonçait
bien d’autres déchirures
pourtant nous le savions,
l’odeur du temps montait
comme une architecture
dans le lien et l’union.

mis en musique par Roger Lahaye
Vers l’horizon, 2014


Complète en toi l’amour
et deviens passerelle.
Renonce à la durée
à ses lésions lugubres.
Élude le laurier
atteins la ligne rare
entends sentir en toi
s’élever l’Éternel.
Surprends ta vigilance
précède l’incertain :
qui n’écoute que ses yeux
conspire à l’exil
volant de ses cendres.

in Passages du témoin, 2004

Pierre Vaast

À Brigitte…

Tu dis :
          Ne cherche pas à percer l’ambiguïté du crépuscule. De la page à ton corps, il y a tout l’empan de ma présence. Tu pétris tant d’opacité entre tes doigts. Tu as en toi la plainte incessante de l’innocence, toutes les mises à mort et l’enfance à fleur de lys.
          Depuis longtemps, tu as décelé l’impuissance des mots, et chaque phrase ajoutée à ton poème ne charrie en son âme que le piège d’une cicatrice.
          Quand la terre, trop harassée se dérobe, tu risques un éclat d’amour à la volée de l’aube.
          Moi, je suis débitrice d’émotions fécondes, et je sais seulement que quelque part, entre deux étoiles, nous appartenons à la même lumière.
  

Tu dis :
          Pourquoi décliner ton identité ? Relever tes empreintes ? Signer tes poèmes ? Penses-tu posséder la force d’inverser les saisons ? Les mots n’ont pas la grâce des mésanges ni la douceur des colombes.
          Laisse-moi te regarder. Ta vie sera toujours inachevée. Tu ne l’épuiseras pas, tu ne parviendras jamais à l’orée de ta faim. Ton ignorance sera toujours ce chant de sirène, cette fuite fragile et vaine, cette tentation troublante des livres à immoler.
          Ne regrette rien de la légèreté des sabliers. Invente la neige et l’étincelle de ton poème s’imprimera à l’horizon de mon sommeil.
  

Tu dis :
          Les Hommes s’étourdissent le corps pour mieux se protéger le cœur mais ils ne vont qu’à la nuit.
          Ils ont le dos voûté et le front las. Ils voyagent pour oublier leurs rides. Il y a tant de morts au fond de leurs pupilles. Ils n’ont jamais su déposer les armes pour sonder leur solitude. Leur soif de poésie est le signe même d’une trahison lointaine qu’ils ne parviennent pas à conjurer. Ils investissent l’inconnu, prennent possession des offrandes et naviguent au large de leur nostalgie.
          Ils s’inventent des ports et plantent d’insolites décors aux miroirs déformants. Quand ils auscultent leur visage, ils comptent leurs souvenirs.
          Un jour, leur corps échoue sur une plage : et les mouettes se rient de leurs folies.
  

Tu dis :
          Des poètes, peu importe celui qui va venir ; il suffit de savoir que l’un d’entre eux doit venir. Ils ont les mêmes soifs d’oiseau, de femme et de tendresse. Ils lisent la mémoire des arbres et le sang des herbes sauvages. Sur leurs parchemins d’insomnie s’enracine le lierre de leurs meurtrissures.
          Ils savent se taire pour ne pas entamer le partage des solitudes. Ce sont des porteurs de silences.
          Ils guettent dans la paume de la nuit le retour des hirondelles, ils ont l’espérance des étoiles où ils amarrent leur amitié et leur regard. Leur vie est à la ressemblance de leurs poèmes. Ils ont la gaîté simple des poignées de mains et le souffle vif des voleurs de feu. Ce sont des marcheurs d’éternité qui traînent parfois derrière eux de lourds paysages d’oubli.
          Comme toi, ils ont mal aux rêves des Hommes.
  

Tu dis :
          Il est un amour qui brûle l’amour des autres. Qui se met au service des momies dans l’immobilité des arrière-pensées. Qui forge le cercle infernal des servitudes.
          Il est un amour qui trompe le regard des passants. Pour quelle résurrection ? Pour quel avenir douteux ?
          Ne vis pas de cet amour. Ouvre la parole, étreins le monde, apprivoise les sourires : alors tu m’aimeras vraiment. Au bout de tes poèmes, tu trouveras la victoire d’une vendange et la chaleur d’une moisson.
          Car vois-tu, m’aimer, c’est sauvegarder cet habit de candeur dont tu vêts chaque être de rencontre. C’est rejoindre la marche du vent dans la griserie du grand large.
  

Tu dis :
          Nos enfants, ils oublient volontiers notre nom. La nuit, ils lancent de petits graviers de silence contre nos fenêtres. Ils se moquent de nos peurs, se jouent de nos angoisses sur la margelle des averses. Ils ont l’éternité de leur avenir dans la prunelle de leurs yeux.
          Ils s’éloignent de nos visages. Ils voyagent dans des contrées qui nous sont inaccessibles. Ils abordent des rivages qui nous sont interdits. Et nous racontent de très vieilles légendes tirées des océans et des temps indécis où ricochent les marées de l’hiver. Puis, ils remontent sur leurs joues la chaleur des songes et s’assoupissent entre deux images. Ils sont alors invincibles : l’obscurité ne tient pas sur leurs paupières.
          Nos enfants gardent jalousement le mystère de leur farandole avec la nuit.
  

Tu dis :
          Nous ignorons tout du désarroi. Entre toi et moi revient sans cesse la respiration lente d’un refrain qui a su briser la carapace des prières, déplomber la duperie des ombres. Ce qui importe, ce n’est pas tant de vivre pour nous que d’irriguer les silhouettes avec la passion d’une sève qui déferle.
          Regarde nos mains : libres, elles ont la nudité des funambules sur l’écume des vagues millénaires. Elles ont hissé la patience à la hauteur de nos espérances. Elles ont délesté l’horizon de nos poèmes incurables. Elles sont prêtes désormais à prendre le printemps en flagrant délit d’amour au creux des cerisiers en fleurs.
          L’erreur serait de croire que les nuages dérivent sans but.
  

Tu dis :
          Il est au cœur de chaque être une énigme : comme une musique, une coulée d’oppression suffocante, qu’attisent de violents orages.
          Il est au cœur de chaque être une sonate corrosive obsédante, une mélodie migratrice, au rythme syncopé, ciselée sur la portée inerte d’une argile pétrifiée.
          Il est au cœur de chaque être une échappée de souffrance, issue des ressacs lointains et solitaires, qui censure toute éclaircie.
          Seule la migration d’un sourire parvient parfois à briser les sortilèges.
  

Tu dis :
          Il est inutile de cristalliser l’instant dont la mémoire incrédule ne gardera nulle trace. Pour aimer, il faut nommer les êtres, engranger leur brisure, endosser le jour au risque des ronces.
          Grimpe tout en haut de ta folie, mène ton poème sur la voie lactée, arrête les comètes et redescends, l’âme apaisée. Laisse donc le ciel se charger de notre survie, laisse-le graver nos combats dans la transhumance des cendres, et nous prolongerons à l’infini notre transparence.
          Notre vie est une brèche qui se nourrit de l’inconnu.
  

Tu dis :
          …Non, ne dis plus rien. Je sais tout cela. Tu m’as appris la parole ponctuée d’une salve de vie, l’embellie des portes grandes ouvertes aux passagers de la nuit.
          Tu as moissonné tous les mots à magnifier, marié nos visages à l’ivresse des sources. Avec toi j’ai pacifié la peur, purifié les incendies, pardonné aux brises-larmes. Et j’ai reçu, en partage, la promesse des marées transgressées.
          Tu as distillé dans mon sang la semence des fleurs, marcotté sur mes mains la fascination des feuilles, tatoué dans ma tête l’allégresse des arbres et ranimé dans ma cage thoracique, la rage des racines.
          Tu m’as offert, à l’amorce du soir, tout le secret d’une naissance.

Jean-Jacques Nuel

Schisme

Nos deux peuples révèrent un seul dieu, d’une perfection mathématique, et l’appellent du même nom, en deux syllabes et quatre lettres : ZÉRO. Ce nom sacré est identique dans les deux langues, à la seule exception de l’accent aigu qui n’existe que dans la nôtre ; la prononciation se révèle aussi légèrement différente, notamment pour le R que nous roulons davantage. ZÉRO. Mais le symbole pour représenter la divinité – une sorte de cercle ou de rond évidé ou de lettre O majuscule – est universel.
La discorde, survenue il y a plus de mille ans, porte sur l’un des attributs de notre dieu. Pour nos théologiens, qui s’appuient sur la tradition, ZÉRO est un nombre pair. Pour les schismatiques de l’autre peuple, ZÉRO serait un nombre impair. Nous ne sommes plus au temps des guerres de religion, des massacres et de l’inquisition, et la querelle est aujourd’hui largement apaisée, même si nous regrettons de voir ces étrangers persister et prospérer dans l’erreur. Mais que dire des impies, chaque jour plus nombreux, qui prétendent que ZÉRO n’existe pas ?

La galerie des glaces

Dans l’entrée du château, la suite de tableaux richement encadrés n’était pas composée, comme c’est la coutume, des portraits des ancêtres du propriétaire, mais de ceux du châtelain lui-même, répété maintes fois, représenté à différents moments de sa longue existence. Les œuvres, signées par de prestigieux peintres dont la plupart étaient morts, s’alignaient de gauche à droite dans l’ordre chronologique, de l’enfance à la vieillesse. On y voyait l’avancée inexorable du temps, son travail sur la chair, la peau, les cheveux et les poils, l’apparence d’un homme à travers les âges depuis la première toile jusqu’à la dernière, qui n’existait pas.

La piste aux étoiles

Un soir de grande lassitude, et après avoir vidé quelques bouteilles de bière, le funambule et le dompteur décidèrent d’échanger leurs rôles, sans prévenir le directeur du cirque. « Ce sera une surprise pour lui ! » dit le premier. « Je vois d’ici la tête qu’il fera ! » ajouta le second. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le dompteur devenu funambule tomba du fil tendu à dix mètres de haut sans filet et se brisa les vertèbres à réception sur la piste. Le funambule devenu dompteur, tournant un instant le dos aux fauves, fut attaqué et déchiqueté par les tigres.
Appelés deux fois à la rescousse, les sapeurs-pompiers ne manquèrent pas leur numéro, en grands professionnels. Le public leur fit une ovation. Nul ne songea à réclamer le remboursement de son billet ; cette soirée, pour les spectateurs qui eurent la chance d’y assister, fut inoubliable, riche en surprises et en émotions. En outre, ce double accident – qui permit au directeur de remplacer, sans indemnités de licenciement, deux ivrognes patentés – se révéla par sa large couverture médiatique une excellente publicité gratuite pour le cirque.
N°90 Nuel

Pendant les travaux la vente continue

Pendant les trois mois que durèrent les travaux de réfection de la boutique de lingerie, les clients devaient entrer par la petite porte de derrière et sortir par le même chemin ; il leur fallait de plus rejoindre cette entrée de service en faisant le tour par une ruelle sombre et d’une propreté douteuse. Plus de la moitié des habitués du magasin, qui avaient reçu une stricte éducation, ne pouvaient se résoudre à emprunter ce passage malcommode, et le chiffre d’affaires s’effondra. Même après la fin des travaux, malgré l’installation d’une large porte vitrée sur rue à double battant et une intense publicité vantant le nouvel espace de vente, clair, agrandi et rationnel, la boutique de dessous féminins ne retrouva jamais le succès passé ; sa réputation, jadis la meilleure de la ville, avait inexplicablement baissé d’un cran.

Halte péage

Au nord de l’agglomération, de l’autre côté du boulevard de ceinture, s’étend le faubourg extérieur de La Camarie. Les piétons ne peuvent y accéder que par une seule passerelle, étroite et vétuste, qui enjambe le périphérique. À l’entrée de ce petit pont branlant une bande fait la loi. Ses membres, sous prétexte d’une surveillance continue de l’ouvrage, ont institué un droit de péage qui n’est qu’une façon nouvelle de rançonner les voyageurs. La police ne fait rien, elle hésite même à se déplacer dans cette zone de non droit où tout représentant de l’ordre se fait caillasser. Bien que le faubourg de La Camarie ne soit distant que de trois kilomètres du centre ville où nous demeurons, nous rechignons à nous y rendre, courant le risque d’être détroussés par ces voyous, version moderne et non édulcorée des bandits de grands chemins. Voici bien longtemps que nous ne sommes plus allés rendre visite à nos vieux parents, restés là-bas dans la maison familiale.

Impromptu

Un jour de l’hiver 2012, mon ami d’enfance Isidore Ducasse et moi fûmes invités par une bibliothécaire du deuxième arrondissement de Lyon à lire nos textes en public. « Avec plaisir, répondis-je, sensible à cette attention. Que nous proposez-vous comme date ? » « Eh bien, après-demain », précisa-t-elle. Nous comprîmes alors, Isidore et moi, que cette invitation au dernier moment ne visait qu’à boucher un trou de la programmation, le poète initialement prévu s’étant décommandé. Notre lecture croisée de ses Chants de Maldoror et de mes propres textes, compte tenu des délais trop courts, ne pouvait être annoncée dans le magazine bimestriel de la bibliothèque, ni même sur son site internet. Cette absence de publicité fut la cause probable de notre insuccès : au jour dit, on ne comptait que trois personnes dans la salle, entrées là par hasard, et sur lesquelles on referma les portes. Nous étions tous deux furieux de la désinvolture de l’animatrice. Passe encore pour moi, qui venais à pied du troisième arrondissement, mais Isidore la trouvait saumâtre, lui qui avait fait l’effort de se déplacer depuis le dix-neuvième siècle.

Sorcières

Le jour où je pris mes fonctions de secrétaire général de la préfecture du Rhône, je découvris que les Sorcières de Macbeth travaillaient dans un même et vaste bureau au service de la comptabilité. Les trois vieilles femmes relevaient de mon autorité hiérarchique. Du moins, sur l’organigramme ; en réalité, d’après mon prédécesseur, elles étaient « ingérables », n’en faisant qu’à leur tête, et aucun chef n’avait pu les soumettre depuis leur arrivée conjointe de l’Écosse en 1981. Malpropres, édentées, vêtues de haillons, elles restaient farouchement entre elles à pépier à longueur de journée, et ne quittaient leur antre que pour aller aux toilettes au fond du couloir ; on ne les voyait jamais autour de la machine à café. Leurs collègues ne les aimaient pas. Mais comme elles s’occupaient de la paie du personnel et accomplissaient leur tâche sans retard ni erreur, nul n’aurait été assez imprudent pour leur chercher noise – au risque de se voir couper les vivres en mesure de rétorsion. On supportait donc leur aspect repoussant, leur puanteur et leurs ricanements perpétuels. Le pire était ce chaudron au milieu de leur bureau, maintenu en constante ébullition sur un réchaud à gaz : elles faisaient cuire dans une étrange mixture des crapauds, des vipères, des salamandres, des scolopendres, des orties, des chardons, des champignons vénéneux et, disait-on, des morceaux de nouveau-nés grossièrement découpés à la hache. J’aurais pu tolérer cette innocente manie sans l’odeur pestilentielle qui s’en dégageait, incommodant tous les collaborateurs du service.

Hommage

Hommage paisible et hommage résistant, entre admiration et indignation

Le dossier d’une revue est l’espace délimité et partagé où se côtoient divers écrits de nature et formes différentes offrant une identité au numéro en cours d’écriture. La GRAPPE a lancé un appel à textes vers plusieurs auteurs dans le souvenir poignant de l’assassinat d’une partie de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier dernier. La notion d’hommage s’est imposée face à une actualité violente et inquiétante pour la liberté d’expression.
Pour amorcer leur écriture, quelques propositions d’adjectifs pour toutes sortes d’hommages : sérieux mais aussi insolites, farfelus, amusants, intimes, étranges, animaliers, sonores, picturaux, écolos, énigmatiques,… Quelques mots-clés pour affiner le sujet : lieux, époques, évènements, personnages connus ou inconnus, réels ou imaginaires… Suivait un abécédaire (im)possible pour : piocher, picorer, pianoter, papillonner…

Les auteurs du dossier Hommage

Léa Jourdain
a 20 ans, poursuit une carrière artistique pour être comédienne, elle cherche, explore un art, en découvre un autre… évoque un hommage amoureux.

Brigitte Daillant
anime les ateliers d’écriture, ayant participé au 89 et autres numéros, son texte-souvenir d’enfance se lie au terme phare du dossier.

Richard Taillefer
poète, partage avec nous l’émotion de ses amitiés poétiques. Publications de textes en recueils et revues dont La Grappe.

Sophie Miquel
ayant déjà participé aux numéros 87 et 89, passionnée par les écrits sur les recherches botaniques, témoigne ici du surprenant destin d’une femme botaniste.

Daniel Abel
Poète, plasticien, (dessins, collages, sculptures) confie certains de ses textes à La Grappe. Son poème rend hommage aux paysages de Bretagne.

Jean-Christophe Pagès écrivain, auteur dramatique, auteur d’une fresque haute en couleurs sur les personnages qui font et ont fait l’histoire de Melun.

Colette Millet
collaboratrice de la Revue depuis une quinzaine d’années, questionne l’hommage fait aux victimes de l’attentat du début janvier à Paris.

Jean-Jacques Guéant
collaborateur de la Revue depuis 1980 rend hommage à l’action bénévole des épiceries solidaires.

Sophie MIQUEL

Ayant déjà participé aux numéros 87 et 89, passionnée par les écrits sur les recherches botaniques, témoigne ici du surprenant destin d’une femme botaniste.

Jeanne Barret@voyageuses du monde.com

  

Jeanne Barret, compagne de Philibert de Commerson botaniste reconnu, a  été la première femme à boucler un tour du monde.  Ce texte, pour rendre hommage aux premières femmes voyageuses qui ont bravé les interdits, nous ouvrant ainsi les chemins qu’il nous est donné de suivre.

Jeanne Barret, compagne de Philibert de Commerson botaniste reconnu, a  été la première femme à boucler un tour du monde.
Ce texte, pour rendre hommage aux premières femmes voyageuses qui ont bravé les interdits, nous ouvrant ainsi les chemins qu’il nous est donné de suivre.

Périgueux, le 6 avril 2015,

Ma chère jeanne,

Je suis allée à Saint Aulaye aujourd’hui, sur les rives de la Dordogne, ta dernière demeure. Il y avait un beau soleil de printemps, et un magnifique début de floraisons printanières. J’ai cherché ta maison aux Graves, mais je ne l’ai pas trouvée ; par contre, j’ai aperçu un tracé de grand jardin carré à la française un peu oublié qui aurait pu être le tien. J’ai envie d’imaginer comment se sont passées toutes ces années à vivre ici après avoir fait le tour du monde, toi, la première femme à avoir réalisé cet exploit ! Sais-tu que tu es célèbre au XXIème siècle ? Et encore, pas autant que tu le mérites : On a donné ton nom à une école maternelle, quelques rues, une salle de réunion, une chanson, des romans, des bandes dessinées et plusieurs sites internet …

Mais qu’est ce qui t’a décidée à embarquer dans l’expédition de Bougainville en 1767, déguisée en homme, matelot pour ce dangereux périple avec risques de naufrage, pirate, tempête, révolte, scorbut, malaria et autre maladies avec ce vieux barbon de Commerson qui ne parle jamais que pour maugréer ? Monsieur de La Pérouse n’est jamais revenu de son voyage, et Monsieur Aubert du Petit Thouars a dépensé sa fortune pour le retrouver, en vain !

Oh, tu as fait du bel ouvrage, les échantillons de plantes que tu as collectés avec ton botaniste au Brésil, à Tahiti, à l’ile Maurice, à Madagascar sont bien choisis, étiquetés, conservés dans les herbiers de Montpellier, Lyon, Paris entre autres. Commerson t’a appris à lire et écrire, il savait que cela lui serait utile pour recopier les étiquettes des échantillons ; il a même osé te surnommer « bête de somme » est-il raconté dans les récits de ton voyage. Car ce voyage est célèbre, Bougainville a rédigé ce périple, Diderot le philosophe y a ajouté sa prose, et toi tu as emballé dans des caisses les milliers d’échantillons de ton maitre décédé pour les expédier à Paris, au Jardin des plantes où Jussieu les a récupérés. Il y avait dans le lot le Ravenala, le fameux « Arbre du Voyageur ».

Comment as-tu supporté ce vieux radin de naturaliste ainsi ? À son décès, il ne te laisse quasiment rien, seule, au bout du monde, sans ressource à l’ile Maurice ? Heureusement que tu as croisé le chemin de ce Périgourdin Antoine Dubernat, soldat de la garde Franc-Comtoise, que vous vous êtes mariés, et que tu es donc venue t’installer auprès de sa famille en Périgord, car la tienne ne t’a guère aidée. Placée si jeune comme bonne à tout faire chez ce médecin veuf avec un enfant, tu as été peu gâtée.

Tu es donc la première femme, clandestine, à avoir bouclé un tour du monde, les femmes n’ayant pas le droit d’embarquer sur un navire. Pourtant, Louis XVI ne t’a pas condamnée, a reconnu ta force de caractère, et t’a fait verser une petite pension. Comment s’est passé ton retour ? En attendant de tes nouvelles je t’embrasse affectueusement.

Sophie

Ma chère amie,

Le XXIème siècle est-il encore aussi peu aimable pour les femmes ? Vous avez droit de vote, mais les chefs sont encore majoritairement des hommes m’a-t-on raconté. Je complète ton message, la pension, je ne l’ai pas perçue tout de suite car les caisses du royaume étaient vides. Après le grand bouleversement révolutionnaire, elle m’a enfin été versée, mais peu de chose.

Pourquoi j’ai embarqué à Rochefort ? Il m’a été assez simple de décider de partir avec l’expédition, car qu’est-ce que j’aurais fait seule à Paris ? Ce vieux radin de Commerson n’était pas méchant, et il lui suffisait d’avoir à se nourrir, se vêtir, trier ses collections et lire son courrier avec son Monsieur Linné : ce voyage sur un grand voilier, cela était très attirant. Le périple se déroulait bien mais voilà qu’aux iles, c’était mes lunes, et les Tahitiens se sont jetés sur moi ! Plus de travestissement possible, le capitaine Bougainville nous a débarqués à l’ile de France, que vous appelez ile Maurice maintenant. Les belles maisons, une végétation fabuleuse, des odeurs inima-ginables, ce n’est pas à Toulon sur Arroux à la ferme qu’on voit ça ! Les fleurs tropicales, le jardin des pamplemousses en construction, les botanistes Sonnerat et Monsieur Poivre …
Quand Philibert est tombé malade en 1773, je l’ai soigné, puis je me suis retrouvée seule et sans ressource : j’ai ouvert un bar. Mais voilà qu’on m’a fait un procès car je servais à l’heure de la messe ; il faut savoir que là-bas, il y avait des gens de toutes les religions et qu’il me fallait gagner ma vie. Le mariage avec Antoine Dubernat, un brave soldat, m’a permis de revenir en France. Là j’avais bien assez de souvenirs pour vivre tranquillement de 1774 à 1807 sur les rives de la Dordogne.

Tu me dis que les femmes voyagent maintenant, c’est une grande nouvelle pour moi. Qu’est devenue cette Olympe de Gouges qui a écrit la « déclaration des droits des femmes » ? Y a-t-il encore des savants découvreurs et y a-t-il des savantes ? Tu me dis que les filles vont à l’école, c’est bien ça ! Je leur souhaite de faire encore de grandes découvertes !

Bien à toi, amicalement,

Jeanne Barret

Richard TAILLEFER

poète, partage avec nous l’émotion de ses amitiés poétiques. Publications de textes en recueils et revues dont La Grappe.

À Julie, Fabian, Réginald, Jean, André,
Yves, Jacques, Pierre, Claude…

Avant que ne gronde de nouveau l’orage dans ma tête

Mes amis, mes camarades de PoéVie et de tous ces combats que nous n’avons jamais gagnés. Mes sublimes déserteurs. Vous, que j’ai tant aimé, vous êtes encore là, omniprésents, vagabondant entre les pages de ce carnet qui m’accompagne tard dans la nuit. C’est comme dans une maison où la table d’hôtes brouillonne encore de vos paroles, de vos rires, de vos colères, de nos illusions. C’est vrai que vous n’êtes pas des morts discrets et fréquentables. Toujours à douter de tout. De véritables acrobates qui sautent à pieds joints sur toutes les banalités de cette époque de perroquets, de moutons de Panurge. De temps à autre, vous sifflez l’armistice pour une bonne bouteille de Côtes du Rhône Valréas. Je la boirai jusqu’à la lie, d’un seul trait, pour me rapprocher de vous. Je me souviens de cette jeune fille, déjà vieille, affalée sur le canapé. Il y a bien longtemps qu’elle a tiré sa révérence. On s’attendrait à la voir surgir entre deux sommeils, avec ses dents de gourgandine ! gantée de noir, en délicieuse chasseresse à la chevelure interminable. Mes vénérables soiffards de première communion, il m’arrive, de vous imaginer, debout sur une estrade, en illusionnistes inattendus et maladroits, tirant une longue langue de belle-mère apprivoisée. Aux premiers prétextes, vous renversiez les verres, marmonnant, les uns plus haut que les autres, vos fausses querelles phénoménales, tel des anges gardiens de la fontaine des Saints-Innocents. Vous êtes ces petites choses envahissantes qui me raccrochent au mur délabré des vivants. Cette nuit, je ne dormirai point. Je resterai en état de veille, la porte grande ouverte, au cas où l’envie vous prendrait de passer par là.

Avant que ne gronde de nouveau l’orage dans ma tête

(*)Fabian Cerredo, Réginald Pavamani, Jean Dauby, André Laude, Yves Martin, Jacques Gasc, Pierre Courtaud. Julie Taillefer, ma fille. Claude Taillefer, mon frère.

« Une vie défaite »

Confidences posthumes avec l’écrivain Jorge Semprun.
Un matin de janvier au cimetière de Garentreville
en Seine-et-Marne où il repose.

D’une classe vaincue je suis le fils. J’ai connu le goutte à goutte de l’amertume profonde. Je suis revenu de nulle part, là où beaucoup d’autres ne reviendront jamais. J’ai fait un grand voyage avec pour seul bagage l’écriture ou la vie. Se taire est impossible, pour celui qui a connu l’exil – Jamais d’oubli ! Entre deux mémoires, je préfère l’autre. Parfois le temps du silence, ce je t’aime je t’aime. Et si c’était ça la vie ? Avant l’aveu, avant la peine et les plaines barbares. Cette mort qu’il faut, qui viendra un jour forcément, comme une tombe aux creux des nuages. Je sais, qu’en mai, renaîtra la fleur nouvelle. Par un beau dimanche, une femme à sa fenêtre, annoncera le printemps. Heureusement qu’il y a encore des hommes et des femmes pour raconter l’inimaginable. Mais sachez que je n’aurai pas aimé être le dernier survivant.

Je vous passe le témoin.

Ses amis ont exprimé le souhait de se réunir pour célébrer sa mémoire, en créant une association qui n’aura pas pour seul objectif de perpétuer le souvenir de Jorge Semprun, mais aussi être un lieu vivant de rencontre, de discussion, de débats, de conférences et colloques, de recherche sur l’homme Jorge Semprun et sur ses engagements, ses combats. 
Première collectivité territoriale à avoir adhéré à l'Association des Amis de Jorge Semprun (AAJS), la Ville de Vaux-le-Pénil, lui rendît hommage du 15 au 21 mai 2013 à la Ferme des Jeux. Cette manifestation organisée en collaboration avec l'AAJS et le Think Thank Altaïr fut notamment l'occasion de voir ou revoir plusieurs films (Z, L'Aveu, Stavisky...) dont Jorge Semprun a été le scénariste et d'assister à la signature de la convention qui fera de la bibliothèque de Vaux-le-Pénil la dépositaire du fonds Jorge Semprun. 

Association des Amis de Jorge Semprun 
7 Avenue Patton • Bâtiment C •  77000 Melun • France

Daniel ABEL

Poète, plasticien, (dessins, collages, sculptures) confie certains de ses textes à La Grappe. Son poème rend hommage aux paysages de Bretagne.

Ferveurs

Sans cesse je reviens au grand souffle océan je participe de ses marées ses audaces conquérantes sa somptuosité de perle liquide illuminée ravie tant que je vivrai je marcherai vers l’au-delà de l’île vers l’aurore le levain des haleines tant que je vivrai je briserai des lances contre les spoliateurs les massacreurs de magies.
Terre, Arcoat, je participe de ta densité de matière taraudée de tes avancées hardies de ta résistance à l’usure je démarre de toute falaise je survole la grandeur de la page sous mes yeux déployée avec le goéland cendré le sterne le phaéton argenté le macareux moine le pétrel le fou de Bassan le cormoran au ras du visible les ailes de mon imaginaire dans le grand écart j’échappe à toute cage toute volière toute geôle toute prison tout mouroir je me précipite au-devant du limpide du désir du plaisir au rivage je sème mon âge rajeunis à la vitesse de l’éclair.
Haleine et voix non pas museler muscler enrichir avec l’oiseau conquérant d’espace maître de sa gouverne nervure et éclair ardeur et frémissement je suis avec l’algue en le gosier de la marée montante avec le banc frémissant des éperlans à l’abrupt du rigide pailletant la transparence agitée je suis iode de grand large varech et goémon je viens avec le flux reprendre ce domaine de l’estran qui ne sera jamais abandonné aux vautours j’accompagne les remous les dentelles les fourrures les arcs en ciel je parle mille langues d’ophiures de radiolaires de murènes de méduses sans cesse j’élargis ma respiration fléchant ma voix vers la beauté vers l’opale d’un visage je parle voix d’aurore boréale à la banquise de connivence avec les morses les phoques les otaries mes mots icebergs dérivent montagnes ambulantes je prends en charge les rives les rivages j’appartiens au peuple des racines des résines des sèves des semences en chaque silence j’éclos une rumeur de bacchanale en chaque nuit une couleur chaude en chaque désert un oasis en chaque rêve une clairière.
Ce pays en ma mémoire sources ruisseaux rivières libellent les prairies ce pays des étangs embrumés des baies sableuses et accueillantes des criques à surprises des plages sans remords je reviens sans cesse à cette lande cette bruyère ces orées marquées de signes clairs invite à pénétrer les pénombres à m’arracher aux ronces à apprivoiser tout murmure.
Ce pays du bout de la terre où s’arrête le connu où l’inconnu s’offre dans la démesure de ce pays je me suis enivré des soleils roux des buissons à épines des roses sauvages de l’aubépine explosive ce pays en écu à mon flanc par moi porté contre les coups de massue du temps ce pays d’éclairs fauves de pelages haletants de fourrures d’incandescence de fièvres goulues ce pays de ferveur.
Terre de légende jamais je ne renierai mes origines j’appartiens à tes marais tes forêts drues où les chevaliers quêtèrent toute une vie sans trouver réponse à leur inquiétude ce pays de terre rude battue des vents et de la mer avec les villages nichés dans les anses rocheuses aux toitures d’ardoises bleues les fontaines sacrées hors du temps les calvaires moussus les clochers de granit dentelés aux processions aux fest-noz le biniou la cornemuse les petits pas de danse les jeux celtes si près des chênes massifs où les druides cueillent le gui à chaque pas avec les menhirs les dolmens les cromlechs les chapelles ouatées de pénombre ici ils célèbrent l’esprit de l’arbre et la veille du grand harfang aux nuits noires ils participent de l’esprit de la terre bretonne de son besoin d’élancer de fructifier multiplier rayonner quand l’alouette est braise vive au-dessus du champ au rivage la mouette rieuse joue avec les vagues comme avec un enfant les osselets je chemine mes empreintes s’inscrivent entre chien et loup sans peser sur le sable j’inaugure un itinéraire occulte avec la vague avec la mer la petite crevette grise l’avocette aux roseaux je veux aller à l’aigu de mon être ne jamais démissionner de mon dessein d’éclaireur.

Brigitte DAILLANT

anime les ateliers d’écriture, ayant participé au 89 et autres numéros, son texte-souvenir d’enfance se lie au terme phare du dossier.

Russie

Bons baisers de Russie

« Mes hommages, Madââme » puis il lui baisa la main.
Du haut de mes huit ans, je le vis, élégant, élancé, se courber lentement vers ma grand-mère puis, la courbette en arrêt, amener la main gantée de mon aïeule vers ses lèvres.
Je notai qu’il l’effleura.
Très vite, il se redressa et la conversation commença, brève, discrète, délicate, respectueuse.
Enfin ma grand-mère me fit signe, un échange muet tel un ballet s’exécuta sous la forme d’une conversation de hochés de têtes gracieux et distingués auquel je participai joyeuse, étonnée.
Il tourna les talons et notre marche reprit.
La seconde suivante, j’inondais ma grand-mère de questions :
« Pourquoi? Comment ? Qui ? Et dans la rue !!! »
« Ce Môôsieur est un Russe Blanc ma chérie, ce baisemain montre sa parfaite éducation ! »
Un russe blanc ? Une question en amène une autre… Qu’évoque cette couleur pour une fillette ? Pureté ? Maladie ?
Grand-mère semblait repue d’aise et je la vis imperceptiblement se redresser. Etrangement son dos semblait ne plus la faire souffrir.
Je n’en compris pas plus, on me parla de Révolution, de Tsar, de bolchévisme, de sang, d’injustice et je gardai en mémoire jusqu’à aujourd’hui les hommages rendus à la dignité de mon aïeule, célébrant du même geste l’histoire d’un pan de la Russie du début du XXème siècle et la presque majesté de la mère de ma mère.