Tous les articles par Vivien Guéant

Lecture publique, vendredi 18 novembre

Vous êtes invités à 19H à venir assister à une lecture des textes et extraits de textes des dossiers : Partir, le goût.

Jean-Jacques Guéant, Colette Millet, Dominique Laronde, lecteurs de La Grappe seront heureux de partager ces textes avec la comédienne Léa JOURDAIN à l’ARCATURE la Bibliothèque Municipale de Vaux le Pénil (77) : 1, rue Charles Jean Brillard

Lecture publique titrée : «  Ne lâchez-pas La Grappe ! » le vendredi 18 novembre à l’ARCATURE, de Vaux le Pénil. Venez nous rejoindre !
Lecture publique titrée : «  Ne lâchez-pas La Grappe ! »

Hervé Lesage

Un horizon perclus de pluie
le sourire inquiet d’une fenêtre
derrière son volet de brume.

Le dur noyau de l’arbre
où le regard échoue
à forcer un passage.

Et le goût du sel
qui vient de plus loin
que le souvenir.

Un calendrier brûle
entre les pages épaisses
des souffrances.

Rien ne rattrape
plus vite
l’odeur du feu
que celle de la cendre.

Écrits pour le feu, 1990


Lents et pensifs
des troupeaux se rendent
au point d’eau

Les suivent des bergers
aux yeux bandés d’étoiles
et de sommeil

Ils s’agenouillent
parmi bêtes et pierres
et de leurs mains tendues
puisent l’eau calme de la nuit
pour de mystérieuses ablutions

Si bref l’été, 2003

Pascale Roche

          Florence me ressemble un peu, je crois, avec ses coulées d’or et d’ombre, ses contrastes et sa belle unité, ses excès et sa mesure humaine. Avec ce qu’il faut de pierre et de poids, ou de portes de bronze, pour l’angoisse, toujours à débusquer ; avec son large fleuve qui s’étire ; ses jardins suspendus.
Et toujours ses ruelles ambrées, ses places en équilibre, sa lente puissance de joie. Florence théâtre des passions anciennes, apaisées, pétrifiées, devenues beautés pures, Florence déchirée qui se détourne de ses déchirures, Florence qui garde sa splendeur avec fierté et célèbre la permanence des choses, contre toute logique, contre le temps qui fuit, Florence la sereine sur laquelle le soir tombe dans la rousseur des tuiles, et qui dérive lentement dans la mémoire au parfum de lauriers.

Extrait de Quatre voyages à Florence
Éd. Airelles, 2005


TENIR

Peu de choses te tiennent
Tu tiens à peu de choses

Mais tu y tiens
comme on se tient debout
bien appuyé au chambranle
des valeurs fortes

un amour, des amis
une demeure en dur bâtie jour après jour

et surtout cette conscience
qui te garde les yeux ouverts la nuit

vaste cercle
où tu veilles le feu qui manque
– combien trop –
aux hommes d’aujourd’hui

Extrait de Le Veilleur de nuit
Éd. Airelles, 2008

Jean-Pierre Nicol

Longtemps marcher

(extraits)

Gésir dans les ténèbres
à moins d’un prompt jailli
d’une trace espérée
qui ne fut qu’éphémère

*
Ainsi le bleu
de perpétuelle errance
s’assigne comme un feu
cette neige salvatrice

*
Qui témoigne de la foudre
n’a plus conscience d’espérer

Qui, par le vent tressaille
accepte son chemin

*
Sous une viorne
regard d’insecte

blanc
comme celui d’une mante

qui croise l’archipel des mots durcis

Pétrification d’une langue
d’où saignent en silence
les bleus de Giotto

*
Dans l’écart
comme dans le saillant
toute infortune te désigne
et t’accompagne

*
Rêve coupé du jaune
aux vastes étendues en sommeil
que je n’ose plus nommer friches

Montagnes qui se chevauchent
jusqu’à
               l’éblouissement du blanc

*
La faim du regard
ruine le paysage
auquel je m’attable

En sursis
l’olivier éclairé par le vide
redevient verbe

puis prend chair

*
Plus d’horizons possibles
Le manque ne traduit pas le vide
mais l’épure

*
Qui se courbe sur la pierre
ô guetteur épanché complice de sa mort

n’est plus qu’une tour régnant
en ses châteaux défaits

à chaque heure du jour
comme conquise au désert

*
Ni grain ni preuves ni gain
Ni souffle éperdu
Ni aveu de faiblesse

Perdurant
l’éteule oblitère le regard
d’un champ couché
gagné à de neuves espérances

A tout égal
répondre par
la cendre dispersée.

Alain Lemoigne

Les marcheurs

Nous avons enduré
les pampas puis la steppe
franchi les fleuves à gué,
c’était l’immensité
des talus de conquête
des faveurs étoilées,
et le sol martelait
notre marche mendiante
nous n’étions que des chiens,
mais les villages offraient
la libre la tremblante
fraternité du pain.

Nous avons traversé
les serments les fatigues
dormi sous les orages,
les arbres au loin raclaient
leurs chanfreins de résine
ils devenaient présages,
et le sol répondait
à toute certitude
assise dans son droit,
une étoile étonnait
dans notre servitude
l’encens d’un feu de bois.

Nous étions douze ou treize
compagnons camarades
en peine d’horizon,
à l’abri de nos braises
nous demeurions nomades
nos mains faisaient fusion,
et le sol annonçait
bien d’autres déchirures
pourtant nous le savions,
l’odeur du temps montait
comme une architecture
dans le lien et l’union.

mis en musique par Roger Lahaye
Vers l’horizon, 2014


Complète en toi l’amour
et deviens passerelle.
Renonce à la durée
à ses lésions lugubres.
Élude le laurier
atteins la ligne rare
entends sentir en toi
s’élever l’Éternel.
Surprends ta vigilance
précède l’incertain :
qui n’écoute que ses yeux
conspire à l’exil
volant de ses cendres.

in Passages du témoin, 2004

Pierre Vaast

À Brigitte…

Tu dis :
          Ne cherche pas à percer l’ambiguïté du crépuscule. De la page à ton corps, il y a tout l’empan de ma présence. Tu pétris tant d’opacité entre tes doigts. Tu as en toi la plainte incessante de l’innocence, toutes les mises à mort et l’enfance à fleur de lys.
          Depuis longtemps, tu as décelé l’impuissance des mots, et chaque phrase ajoutée à ton poème ne charrie en son âme que le piège d’une cicatrice.
          Quand la terre, trop harassée se dérobe, tu risques un éclat d’amour à la volée de l’aube.
          Moi, je suis débitrice d’émotions fécondes, et je sais seulement que quelque part, entre deux étoiles, nous appartenons à la même lumière.
  

Tu dis :
          Pourquoi décliner ton identité ? Relever tes empreintes ? Signer tes poèmes ? Penses-tu posséder la force d’inverser les saisons ? Les mots n’ont pas la grâce des mésanges ni la douceur des colombes.
          Laisse-moi te regarder. Ta vie sera toujours inachevée. Tu ne l’épuiseras pas, tu ne parviendras jamais à l’orée de ta faim. Ton ignorance sera toujours ce chant de sirène, cette fuite fragile et vaine, cette tentation troublante des livres à immoler.
          Ne regrette rien de la légèreté des sabliers. Invente la neige et l’étincelle de ton poème s’imprimera à l’horizon de mon sommeil.
  

Tu dis :
          Les Hommes s’étourdissent le corps pour mieux se protéger le cœur mais ils ne vont qu’à la nuit.
          Ils ont le dos voûté et le front las. Ils voyagent pour oublier leurs rides. Il y a tant de morts au fond de leurs pupilles. Ils n’ont jamais su déposer les armes pour sonder leur solitude. Leur soif de poésie est le signe même d’une trahison lointaine qu’ils ne parviennent pas à conjurer. Ils investissent l’inconnu, prennent possession des offrandes et naviguent au large de leur nostalgie.
          Ils s’inventent des ports et plantent d’insolites décors aux miroirs déformants. Quand ils auscultent leur visage, ils comptent leurs souvenirs.
          Un jour, leur corps échoue sur une plage : et les mouettes se rient de leurs folies.
  

Tu dis :
          Des poètes, peu importe celui qui va venir ; il suffit de savoir que l’un d’entre eux doit venir. Ils ont les mêmes soifs d’oiseau, de femme et de tendresse. Ils lisent la mémoire des arbres et le sang des herbes sauvages. Sur leurs parchemins d’insomnie s’enracine le lierre de leurs meurtrissures.
          Ils savent se taire pour ne pas entamer le partage des solitudes. Ce sont des porteurs de silences.
          Ils guettent dans la paume de la nuit le retour des hirondelles, ils ont l’espérance des étoiles où ils amarrent leur amitié et leur regard. Leur vie est à la ressemblance de leurs poèmes. Ils ont la gaîté simple des poignées de mains et le souffle vif des voleurs de feu. Ce sont des marcheurs d’éternité qui traînent parfois derrière eux de lourds paysages d’oubli.
          Comme toi, ils ont mal aux rêves des Hommes.
  

Tu dis :
          Il est un amour qui brûle l’amour des autres. Qui se met au service des momies dans l’immobilité des arrière-pensées. Qui forge le cercle infernal des servitudes.
          Il est un amour qui trompe le regard des passants. Pour quelle résurrection ? Pour quel avenir douteux ?
          Ne vis pas de cet amour. Ouvre la parole, étreins le monde, apprivoise les sourires : alors tu m’aimeras vraiment. Au bout de tes poèmes, tu trouveras la victoire d’une vendange et la chaleur d’une moisson.
          Car vois-tu, m’aimer, c’est sauvegarder cet habit de candeur dont tu vêts chaque être de rencontre. C’est rejoindre la marche du vent dans la griserie du grand large.
  

Tu dis :
          Nos enfants, ils oublient volontiers notre nom. La nuit, ils lancent de petits graviers de silence contre nos fenêtres. Ils se moquent de nos peurs, se jouent de nos angoisses sur la margelle des averses. Ils ont l’éternité de leur avenir dans la prunelle de leurs yeux.
          Ils s’éloignent de nos visages. Ils voyagent dans des contrées qui nous sont inaccessibles. Ils abordent des rivages qui nous sont interdits. Et nous racontent de très vieilles légendes tirées des océans et des temps indécis où ricochent les marées de l’hiver. Puis, ils remontent sur leurs joues la chaleur des songes et s’assoupissent entre deux images. Ils sont alors invincibles : l’obscurité ne tient pas sur leurs paupières.
          Nos enfants gardent jalousement le mystère de leur farandole avec la nuit.
  

Tu dis :
          Nous ignorons tout du désarroi. Entre toi et moi revient sans cesse la respiration lente d’un refrain qui a su briser la carapace des prières, déplomber la duperie des ombres. Ce qui importe, ce n’est pas tant de vivre pour nous que d’irriguer les silhouettes avec la passion d’une sève qui déferle.
          Regarde nos mains : libres, elles ont la nudité des funambules sur l’écume des vagues millénaires. Elles ont hissé la patience à la hauteur de nos espérances. Elles ont délesté l’horizon de nos poèmes incurables. Elles sont prêtes désormais à prendre le printemps en flagrant délit d’amour au creux des cerisiers en fleurs.
          L’erreur serait de croire que les nuages dérivent sans but.
  

Tu dis :
          Il est au cœur de chaque être une énigme : comme une musique, une coulée d’oppression suffocante, qu’attisent de violents orages.
          Il est au cœur de chaque être une sonate corrosive obsédante, une mélodie migratrice, au rythme syncopé, ciselée sur la portée inerte d’une argile pétrifiée.
          Il est au cœur de chaque être une échappée de souffrance, issue des ressacs lointains et solitaires, qui censure toute éclaircie.
          Seule la migration d’un sourire parvient parfois à briser les sortilèges.
  

Tu dis :
          Il est inutile de cristalliser l’instant dont la mémoire incrédule ne gardera nulle trace. Pour aimer, il faut nommer les êtres, engranger leur brisure, endosser le jour au risque des ronces.
          Grimpe tout en haut de ta folie, mène ton poème sur la voie lactée, arrête les comètes et redescends, l’âme apaisée. Laisse donc le ciel se charger de notre survie, laisse-le graver nos combats dans la transhumance des cendres, et nous prolongerons à l’infini notre transparence.
          Notre vie est une brèche qui se nourrit de l’inconnu.
  

Tu dis :
          …Non, ne dis plus rien. Je sais tout cela. Tu m’as appris la parole ponctuée d’une salve de vie, l’embellie des portes grandes ouvertes aux passagers de la nuit.
          Tu as moissonné tous les mots à magnifier, marié nos visages à l’ivresse des sources. Avec toi j’ai pacifié la peur, purifié les incendies, pardonné aux brises-larmes. Et j’ai reçu, en partage, la promesse des marées transgressées.
          Tu as distillé dans mon sang la semence des fleurs, marcotté sur mes mains la fascination des feuilles, tatoué dans ma tête l’allégresse des arbres et ranimé dans ma cage thoracique, la rage des racines.
          Tu m’as offert, à l’amorce du soir, tout le secret d’une naissance.

Jean-Jacques Nuel

Schisme

Nos deux peuples révèrent un seul dieu, d’une perfection mathématique, et l’appellent du même nom, en deux syllabes et quatre lettres : ZÉRO. Ce nom sacré est identique dans les deux langues, à la seule exception de l’accent aigu qui n’existe que dans la nôtre ; la prononciation se révèle aussi légèrement différente, notamment pour le R que nous roulons davantage. ZÉRO. Mais le symbole pour représenter la divinité – une sorte de cercle ou de rond évidé ou de lettre O majuscule – est universel.
La discorde, survenue il y a plus de mille ans, porte sur l’un des attributs de notre dieu. Pour nos théologiens, qui s’appuient sur la tradition, ZÉRO est un nombre pair. Pour les schismatiques de l’autre peuple, ZÉRO serait un nombre impair. Nous ne sommes plus au temps des guerres de religion, des massacres et de l’inquisition, et la querelle est aujourd’hui largement apaisée, même si nous regrettons de voir ces étrangers persister et prospérer dans l’erreur. Mais que dire des impies, chaque jour plus nombreux, qui prétendent que ZÉRO n’existe pas ?

La galerie des glaces

Dans l’entrée du château, la suite de tableaux richement encadrés n’était pas composée, comme c’est la coutume, des portraits des ancêtres du propriétaire, mais de ceux du châtelain lui-même, répété maintes fois, représenté à différents moments de sa longue existence. Les œuvres, signées par de prestigieux peintres dont la plupart étaient morts, s’alignaient de gauche à droite dans l’ordre chronologique, de l’enfance à la vieillesse. On y voyait l’avancée inexorable du temps, son travail sur la chair, la peau, les cheveux et les poils, l’apparence d’un homme à travers les âges depuis la première toile jusqu’à la dernière, qui n’existait pas.

La piste aux étoiles

Un soir de grande lassitude, et après avoir vidé quelques bouteilles de bière, le funambule et le dompteur décidèrent d’échanger leurs rôles, sans prévenir le directeur du cirque. « Ce sera une surprise pour lui ! » dit le premier. « Je vois d’ici la tête qu’il fera ! » ajouta le second. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le dompteur devenu funambule tomba du fil tendu à dix mètres de haut sans filet et se brisa les vertèbres à réception sur la piste. Le funambule devenu dompteur, tournant un instant le dos aux fauves, fut attaqué et déchiqueté par les tigres.
Appelés deux fois à la rescousse, les sapeurs-pompiers ne manquèrent pas leur numéro, en grands professionnels. Le public leur fit une ovation. Nul ne songea à réclamer le remboursement de son billet ; cette soirée, pour les spectateurs qui eurent la chance d’y assister, fut inoubliable, riche en surprises et en émotions. En outre, ce double accident – qui permit au directeur de remplacer, sans indemnités de licenciement, deux ivrognes patentés – se révéla par sa large couverture médiatique une excellente publicité gratuite pour le cirque.
N°90 Nuel

Pendant les travaux la vente continue

Pendant les trois mois que durèrent les travaux de réfection de la boutique de lingerie, les clients devaient entrer par la petite porte de derrière et sortir par le même chemin ; il leur fallait de plus rejoindre cette entrée de service en faisant le tour par une ruelle sombre et d’une propreté douteuse. Plus de la moitié des habitués du magasin, qui avaient reçu une stricte éducation, ne pouvaient se résoudre à emprunter ce passage malcommode, et le chiffre d’affaires s’effondra. Même après la fin des travaux, malgré l’installation d’une large porte vitrée sur rue à double battant et une intense publicité vantant le nouvel espace de vente, clair, agrandi et rationnel, la boutique de dessous féminins ne retrouva jamais le succès passé ; sa réputation, jadis la meilleure de la ville, avait inexplicablement baissé d’un cran.

Halte péage

Au nord de l’agglomération, de l’autre côté du boulevard de ceinture, s’étend le faubourg extérieur de La Camarie. Les piétons ne peuvent y accéder que par une seule passerelle, étroite et vétuste, qui enjambe le périphérique. À l’entrée de ce petit pont branlant une bande fait la loi. Ses membres, sous prétexte d’une surveillance continue de l’ouvrage, ont institué un droit de péage qui n’est qu’une façon nouvelle de rançonner les voyageurs. La police ne fait rien, elle hésite même à se déplacer dans cette zone de non droit où tout représentant de l’ordre se fait caillasser. Bien que le faubourg de La Camarie ne soit distant que de trois kilomètres du centre ville où nous demeurons, nous rechignons à nous y rendre, courant le risque d’être détroussés par ces voyous, version moderne et non édulcorée des bandits de grands chemins. Voici bien longtemps que nous ne sommes plus allés rendre visite à nos vieux parents, restés là-bas dans la maison familiale.

Impromptu

Un jour de l’hiver 2012, mon ami d’enfance Isidore Ducasse et moi fûmes invités par une bibliothécaire du deuxième arrondissement de Lyon à lire nos textes en public. « Avec plaisir, répondis-je, sensible à cette attention. Que nous proposez-vous comme date ? » « Eh bien, après-demain », précisa-t-elle. Nous comprîmes alors, Isidore et moi, que cette invitation au dernier moment ne visait qu’à boucher un trou de la programmation, le poète initialement prévu s’étant décommandé. Notre lecture croisée de ses Chants de Maldoror et de mes propres textes, compte tenu des délais trop courts, ne pouvait être annoncée dans le magazine bimestriel de la bibliothèque, ni même sur son site internet. Cette absence de publicité fut la cause probable de notre insuccès : au jour dit, on ne comptait que trois personnes dans la salle, entrées là par hasard, et sur lesquelles on referma les portes. Nous étions tous deux furieux de la désinvolture de l’animatrice. Passe encore pour moi, qui venais à pied du troisième arrondissement, mais Isidore la trouvait saumâtre, lui qui avait fait l’effort de se déplacer depuis le dix-neuvième siècle.

Sorcières

Le jour où je pris mes fonctions de secrétaire général de la préfecture du Rhône, je découvris que les Sorcières de Macbeth travaillaient dans un même et vaste bureau au service de la comptabilité. Les trois vieilles femmes relevaient de mon autorité hiérarchique. Du moins, sur l’organigramme ; en réalité, d’après mon prédécesseur, elles étaient « ingérables », n’en faisant qu’à leur tête, et aucun chef n’avait pu les soumettre depuis leur arrivée conjointe de l’Écosse en 1981. Malpropres, édentées, vêtues de haillons, elles restaient farouchement entre elles à pépier à longueur de journée, et ne quittaient leur antre que pour aller aux toilettes au fond du couloir ; on ne les voyait jamais autour de la machine à café. Leurs collègues ne les aimaient pas. Mais comme elles s’occupaient de la paie du personnel et accomplissaient leur tâche sans retard ni erreur, nul n’aurait été assez imprudent pour leur chercher noise – au risque de se voir couper les vivres en mesure de rétorsion. On supportait donc leur aspect repoussant, leur puanteur et leurs ricanements perpétuels. Le pire était ce chaudron au milieu de leur bureau, maintenu en constante ébullition sur un réchaud à gaz : elles faisaient cuire dans une étrange mixture des crapauds, des vipères, des salamandres, des scolopendres, des orties, des chardons, des champignons vénéneux et, disait-on, des morceaux de nouveau-nés grossièrement découpés à la hache. J’aurais pu tolérer cette innocente manie sans l’odeur pestilentielle qui s’en dégageait, incommodant tous les collaborateurs du service.