Jean-Christophe Pagès

Jean-Christophe Pagès auteur dramatique, partage souvent ses textes avec la revue.


PAUVRE PÊCHEUR

André m’envoie un message avec pièce jointe. Objet : Pauvre pêcheur : « J’ai une copine qui m’a envoyé une photo prise au Japon, de quoi écrire un petit texte. » Je n’écris pas sur claquement de doigts, André, car c’est difficile. Mais j’essaie quand même. Pour commencer, je conserve le titre. Comment sait-on que le Japonais est pauvre ? Parce qu’il est obligé de porter un masque.

Je suis ravi d’apprendre qu’André a une copine, premièrement, et que celle-ci s’est rendue au Japon, en plus. Ça nous permet de ne pas confondre le Japonais avec n’importe quel Asiatique (Laotien). André, qui est marié, n’écrit pas ma copine mais une, c’est-à-dire qu’il doit en avoir d’autres. Ladite amie n’adresse pas un cliché d’elle nue lascivement positionnée au bord d’une piscine, n’aguiche pas André, comme font souvent les amies parties au bout du monde. Juste une copine dont je ne connais pas le prénom, mais j’inventerai. André le cachottier ne me présente pas toutes ses amies car il craint la concurrence. Ça n’est pas parce que nous courons ensemble tous les dimanches qu’il faut nécessairement partager ses conquêtes.

Il me faut du temps pour bien m’emparer du sujet, approfondir ma connaissance du Japon, nécessité de la pêche au pays du soleil levant, masque. C’est peut-être le matin : pauvre pêcheur enfourche une bicyclette, avec sa canne télescopique (ça prend moins de place pour pédaler), hop. Se croit tranquille. Or, la copine d’André est déjà sur place, pas dormi de la nuit. A deux mètres de lui. L’homme masqué ne la regarde même pas, il est à sa tâche, vélo sur la béquille. Tiens ! se dit-elle, ça ferait une chouette photo pour André, mieux qu’une énième vue du Fuji-Yama. Le copain coureur est aussi voyageur, il connaît le monde, se fiche des clichés touristiques, veut de l’authentique : vrai pêcheur, quérir alimentation famille. La copine sait que le message passera avec André, il est allé en Afrique l’été dernier, baroudeur qualifié en pauvreté. En revanche, je ne crois pas avoir déjà abordé avec lui (je manque de souffle) le sujet de la pêche, je pourrais pourtant lui en conter. Un dimanche, avec mon père, je sors un brochet gros comme ça !

Petit texte : comment connaître la longueur, André ? A partir de combien de pages le récit devient-il trop long pour tes yeux de sexagénaire ? Je dois cependant être reconnaissant, mon camarade me donne un sujet. J’ai peu écrit ces derniers temps. D’abord, j’ai dû changer de pc, ça n’a pas été sans mal. Après plusieurs années, j’acquiers un portable, mais le casse illico ; m’installant sur la terrasse, batterie faible, vite rentrer pour passer sur secteur, j’intercale la souris entre écran et clavier et ferme, crac ! Imagine ma tête. Par ailleurs, je suis allé courir seul hier, tu n’as pas répondu à mon courriel. En plein soleil, j’aurais pu me trouver mal à l’autre bout de la plaine sans que personne ne ramasse mon corps sec.

Le lendemain, vais acheter un autre pc. Ma compagne tente bien de me raisonner, attendons remboursement assurance, etc. En vain ! J’ai décidé. T’épargne les soucis d’installation, transfert des données, couple sur la sellette. Trois jours plus tard, tout est réglé, mais je n’ai rien à écrire. Et, justement, c’est là que tu me sauves, l’ami fidèle.

Donc le Japon. N’y suis jamais allé, prendre l’avion, jet-lag, comment aller vers l’Est, contre le déroulement normal de la journée ? Peu probable que je m’y rende un jour. Pas grave, on a la copine d’André. J’aimerais bien la rencontrer, son âge, est-elle mariée, sa physionomie ? Pourquoi cette fuite ? Déception, mélancolie ? Notre japonais porte un blouson coupe-vent bleu électrique, avec fermeture éclair, pas chaud ce matin, et simple blue-jean. Dominante de bleu, la canne à pêche aussi. Concentré sur son bouchon, debout entre les rochers. Du coup, on ne voit pas ses genoux, est-il en baskets ? Probable, comme il est en tenue décontractée, ou des bottes ? Mais l’endroit n’est pas boueux.

Le Japonais méticuleux a préparé ses vêtements la veille, posés sur une chaise de la cuisine, pas réveiller la famille en partant (se renseigner si les Asiatiques ont une cuisine comme nous). Idem : prêt bicyclette puis révision chaîne, gonflage pneus.

Le Japonais ne balance pas le vélo en arrivant sur le site comme le ferait un Occidental, il trouve un endroit plat, sans doute repéré antérieurement, et sort sa béquille. A-t-il seulement une besace, bourriche, compte-t-il vraiment rapporter du poisson ? L’homme étrange, concentré, inquiétant, tête rasée. Une étiquette au bout de la canne indique qu’elle est louée. N’a pas son propre matériel, pêcheur occasionnel, affamé. Sa femme lui montre le frigo vide, les enfants faméliques, comment s’en sortir ?
– Demain dès l’aube, j’irai à la rivière, vois-tu, ou la mer, j’irai au bord de l’eau.
– Tu n’as même pas de gaule !
– Pfut, j’en louerai une à la quincaillerie, me reste quelques yens.
– Bien, ne rentre pas bredouille.

Dénoncer l’urgence. La copine d’André a une fibre sociale très marquée, sans doute une altermondialiste, militante, mais célibataire. Croit séduire discrètement mon ami avec son cliché, sa femme n’y verra que du feu. Or, nous savons lire entre les lignes, la copine est elle aussi au bout du rouleau, désespérée, comment signifier ses sentiments ? Pauvre pécheresse qui avance masquée au bord du fleuve, André, je lance des bouteilles à la mer (rivière, lac, étang), comprendras-tu ma mélancolie ?

Comme Hiroshi (c’est son nom) n’a pas de réveil, il a écouté le coq, s’est extirpé du futon, fond de thé froid et : 1. penser à la canne, 2. emprunter la bicyclette du voisin Keiji tant qu’il dort. Cuve son saké, il ne se rendra compte de rien, lui offrirai un poisson pour compenser. Mais Hiroshi n’a pas d’appât, il n’est pas assez expérimenté. Ne suffit pas de faire flotter son bouchon pour attirer l’animal. La copine d’André (Nicole) tente de lui faire comprendre avec des gestes, elle ne maîtrise pas la langue, à part : arigato, sayounara, kimono et saishoku shugisha. D’ailleurs, il ne la regarde même pas. D’une part, le masque gêne pour bien voir, ne tourne pas avec la tête, élastiques trop longs au niveau des oreilles, s’il pivotait sur la droite le masque couvrirait ses yeux, d’autre part, il n’est pas venu pour draguer. Rentabilise location matériel, horaire du déjeuner, le riz trop cuit colle, etc.

Bien que végétarienne, Nicole ne se comporte pas en touriste responsable, éco-solidaire. Veut donner des leçons au pêcheur mais celui-ci n’a pas de montre. Il doit pourtant être un chef de famille irréprochable. En mai 2009, l’épidémie de grippe aviaire fait rage en Asie, Hiroshi le sait, ou le H1N1, la pollution. Sa femme ne tolérerait pas qu’il sorte sans son équipement.

– Ça mord ?
Elle voudrait bien engager la conversation. Hiroshi statique, manquerait plus qu’il rate une touche.
– Un asticot ? Ou une moule ? Parfois ça marche avec une moule.
Hiroshi droit comme un i. Que veut l’écervelée ? Passe-t-on la nuit en pleine nature ? Où a-t-elle rangé son duvet ? Canne main droite, il la tient ferme, main gauche poche pantalon, il s’applique mais il est cool, c’est ce qui séduit Nicole. Elle non plus n’entend pas rentrer bredouille, n’a pas parcouru tous ces kilomètres pour rien. D’abord une photo, dialogue sommaire, et paf ! Elle a légèrement remonté sa jupe, se dandine, mais n’obtient rien.

Pourtant, prenant une pause pour me raser, je m’interroge : Hiroshi aurait-il fauté ? Apercevant la délurée dans tous ses états, il aurait balancé sa gaule, fi de la pêche et du repas dominical (c’est dimanche), autant prendre du bon temps. Le Japonais, en dépit de son allure, n’est pas de glace, et Nicole sait y faire. Il arrache son blouson, pantalon chevilles, et on y va. Nicole ne pense plus à prendre des clichés, André le regrette : la copine dépenaillée mieux qu’un Nippon isolé.

Mais elle sait que la femme d’André contrôle tout, le soir la boîte mails.

– Tiens, Bichon ! Qu’as-tu reçu ? Un message de Nicole, elle est au Japon, non ? Ah ! Elle joint une photo, voyons.
La femme d’André se méfie d’André qui multiplie les copines.
– Bah dis donc ! Nicole ! Elle envoie un truc original, l’appareil a dû se déclencher tout seul, viens voir ! Pas facile de s’embrasser avec ce machin !
– Les Asiatiques n’embrassent pas, ils craignent la salive.
– Ah ok, mais je ne comprends pas l’intitulé de son message.
– Elle veut dire : pauvre gars, obligé de pêcher avec ça sur le nez et la bouche, pas évident, si par exemple il devait se moucher ou fumer.

Le monde est plein de pays, certains plus lointains que d’autres, le Japon n’est pas un cas isolé. Comment interpréter leur culture ? J’ai déjà beaucoup voyagé, mais en train. J’aime aussi les sushis. A vol d’oiseau, 9714 kilomètres. Sans compter l’insularité problématique. Je ne compte pas parcourir la distance, sauf à tomber éperdument amoureux d’une collégienne. C’est un petit pays surpeuplé de gens (des Japonais) petits. D’où le petit texte préconisé par mon ami. En fin pédagogue, il sait orienter mon travail.

Un congélateur. Avec un budget mieux géré, Hiroshi pourrait s’en payer un, n’aurait pas à se lever aux aurores. Pauvre Hiroshi ! Pas facile le hiatus. Que ne l’a-t-on prénommé autrement. Benoît ? Je ne vois pas pourquoi les Asiatiques s’évertuent à donner des prénoms asiatiques à leurs enfants. Dès son plus jeune âge, le Japonais (Coréen) est en difficulté. Comment t’appelles-tu ? On imagine bien les railleries du corps enseignant. Les parents ont-ils bien conscience de leur responsabilité ? Je note que les Européens sont plus ouverts. Par exemple, on n’hésite plus à attribuer Ken ou Lee, Daisuke revient en force.

Manquerait plus que Keiji se réveille avant le retour d’Hiroshi ! Chercher le pain (bouche pâteuse). Mince mon vélo ! Fichtre, où l’ai-je stationné ? Hiroshi, scrutant son bouchon immobile, le sait bien. Il hésite à lancer des cailloux pour créer des remous, montée d’adrénaline, ah, ça titille. Mais non, cette partie de pêche est vaine. Peut-être finira-t-il par se jeter à l’eau, étranglé par sa ligne ou lesté par la bicyclette ? Comment rentrer sans poisson ? L’injonction de madame Hiroshi. Le Japonais se suicide beaucoup.
– Bouge ! Mais bouge quoi !
S’adressant au flotteur (dans sa langue natale).

Nicole n’en perd pas une miette, qui s’est placée à bonne distance, reportage, ce que peut dire un simple cliché, toute la misère du père. C’est quelle heure maintenant ? Capacité des Japonais à rester stoïques, sans cligner ni respirer, notamment sur une photo. A-t-il envie de faire pipi ? Il se retient. Un rôt ? Le ravale. Nous avons beaucoup à apprendre de cette élégance. Le pêcheur japonais sait rationaliser ses mouvements, ne montre pas ses fesses pour faire rigoler Nicole. Car, en vérité, il l’a bien vue. Se demande juste (en son for) ce qu’elle recherche, le but d’un tel cliché. Ne souhaite pas être reconnu. Avec son masque, il pourra toujours prétendre que ça n’était pas lui.

Cher André, tout ça très bien, mais merci de m’indiquer comment terminer. Depuis quand avais-tu ce cliché ? Long voyage jusqu’à ma boîte de réception. Hiroshi pas équipé pour les expéditions, blouson léger, vélo volé. Parti pour la matinée, se retrouve à l’autre bout du monde. Sûr que madame Hiroshi va s’inquiéter : ton assiette, ton rond de serviette. Sait-on toujours où l’on va quand on part ? C’est alors que Keiji, le voisin dégrisé, pointe son nez chez elle, se déchausse, tire le shoji : mon biclou, il est où ?
– Je ne suis pas une voleuse, restez déjeuner, monsieur Keiji, nous aurons du riz gluant.
Pas farouche, la Japonaise sait se retourner. Quand débarque son mari avec la friture… Tu vois où ça nous mène, André, à cause de ta copine ? Hiroshi attrapant son sabre pour débiter les fautifs, marmaille hurlante, repas froid. Mieux envisager les conséquences de ses courriels. Il a mangé tout le monde.

Non, ça s’est passé autrement. La mauvaise haleine, problèmes gastriques d’Hiroshi. A défaut de chewing-gum, le masque. Comment ne pas importuner les baigneurs de novembre (spot réputé) ? N’imaginait pas tomber sur une cougar. Nicole s’approche en ondulant, comme si les rochers étaient en mousse, passe derrière lui, l’entoure de ses bras, mon Hiro ! Mais il ne doit pas se retourner, à cause de l’odeur fétide. Nicole, pas habituée à l’échec, insiste, descend la fermeture éclair et glisse ses mains sur le torse d’Hiroshi. Il est quand même tenté. Et Nini de frotter ses seins sur le dos du pauvre pêcheur. Interroger André s’il a d’autres copines comme Nicole. Et, brusquement, Hiroshi pivote, tombe le masque et envoie son haleine à la face de Nicole. Elle s’évanouit. Heureusement qu’il n’y avait personne, pense H. Sinon comment expliquer à l’épouse : j’ai pêché mais j’ai péché. Non, il a fait le meilleur choix. D’ailleurs, à l’instant, une touche, Hiroshi ferre, tire, mouline, que n’a-t-il un comparse, une épuisette ? Il est tout rouge, émet des grognements, sue. Ma ration ! Nicole, reprenant ses esprits, croit qu’il s’adresse à elle, il est fou mais il est beau, elle accepte de l’assister.
– Prenez ce bâton pour l’assommer.
– Quel bâton ?
– N’importe ! Un caillou, une pierre, là !
– Je ne vois pas.
Hiroshi perd ses moyens et rugit, elle le pousse dans l’étang.

Non plus. André, comment conclure ? Midi, Hiroshi entend le clocher (on imagine), il n’a rien remonté, doit rapporter la canne et la bicyclette, que va-t-il dire à sa famille ?
– Ça a été chéri, ta matinée ?
– Hai.
– Tant mieux !
– Euh… Plutôt shi hai.
– Pas grave, viens à table, いただきます!
– いただきます aussi, à vous tous, ma famille.
Comme toujours, madame Hiroshi a su agrémenter les restes. Connaît son conjoint par cœur. Quand on dit poisson, c’est une formule. Pauvre pêcheur a les larmes aux yeux. Keiji sort des toilettes en se reboutonnant.

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