Tous les articles par Jean-Jacques Guéant

Entretien avec Chantal Antier Historienne

Un après-midi d’octobre l’historienne Chantal Antier reçoit notre équipe de rédaction chez elle à Avon. Si nos entretiens cherchent à éveiller le désir de nouvelles lectures par la découverte d’un auteur ou d’un acteur du monde littéraire, cette rencontre nous aura permis de réfléchir sur le sujet de ses dernières recherches : les Femmes dans la Grande Guerre 1914-1918.

Chantal Antier, auteure de "Les Femmes dans la Grande Guerre 1914-1918"
Chantal Antier, auteure de « Les Femmes dans la Grande Guerre 1914-1918 »

La Grappe : Chantal Antier, merci de nous recevoir et d’accepter cet entretien pour les lecteurs de La Grappe.
Quelle a été votre motivation personnelle pour entreprendre cette recherche sur la vie des femmes pendant la première guerre mondiale et sa place dans votre parcours d’historienne ?

Chantal Antier : Je n’avais pas du tout l’intention de travailler sur la Grande Guerre, je voulais travailler sur le Moyen-âge ! Voyez le rapport ! Reprenant l’enseignement après la naissance de mes enfants, j’ai voulu suivre des cours en faculté. Mais il n’y avait pas de place dans ce que je voulais faire. J’avais ma licence. Pour faire une maîtrise, on m’a autorisée, à prendre les cours donnés à Vincennes le lundi matin à des militaires. Et le cours était sur la guerre de 1914. J’ai trouvé ça intéressant et dans le même temps mon père est décédé, il avait très peu parlé de cette guerre qu’il avait faite. J’ai trouvé comme tout un chacun des souvenirs, des photos et j’ai su qu’il avait été blessé, ce que j’ignorais. Les deux choses conjointement, mon professeur me propose de faire une recherche sur la guerre de 14 en Seine-et-Marne parce qu’il n’y avait rien eu de fait sur la question. J’ai eu la surprise de trouver énormément de documents aux Archives de Seine-et-Marne. J’y passais mes mercredis et allais à Paris quand il manquait des renseignements. J’ai vu ce département vivre la guerre à travers les gens dans leur village et donc je l’ai sillonné pour voir à quoi ça ressemblait et rencontrer sur place ceux qui s’y intéressaient.

PARCOURS DE L’HISTORIENNE : DE LA THÈSE AU PREMIER LIVRE

La Grappe : Comment êtes-vous passée des études à l’écriture de livres ?
Chantal Antier : Je croyais en avoir terminé avec ma maîtrise mais on m’a demandé de préparer une thèse que j’ai soutenue et ça a marché. Je comptais m’arrêter là, mais un éditeur m’a proposé d’en faire un livre facile à lire. Ça a été La Grande Guerre en Seine et Marne 1914-1918. Ensuite, j’ai écrit des articles pour des revues, pour 14-18 Magazine.
A partir des archives personnelles de mon père qui avait dirigé des tirailleurs algériens pendant la guerre, j’ai écrit un livre sur les soldats des colonies. Je suis la seule femme d’ailleurs à avoir écrit sur le sujet. Et puis, je me suis dit : s’il y a des hommes des colonies, il y a bien des femmes des colonies et personne n’en parle. Pourtant, certaines sont venues en France et ont dû vivre dans des conditions difficiles. Récemment, dans le midi, comme j’en parlais, quelqu’un m’a dit qu’à Toulon, il y avait eu un camp d’Algériens, d’Indochinois et de Chinois et qu’on avait édifié des mosquées pour les uns, des pagodes pour les autres. Et il n’en reste rien, que des traces dans les archives. Il ne faudrait pas laisser perdre ça et faire des recherches ! Ces soldats qui se sont battus avec nous, on ne les a pas toujours bien considérés. A la fin, ils n’ont pas touché de retraites. Il faut imaginer comment les femmes ont pu récupérer leurs maris qui avaient vécu quatre ans avec des Français et qui rentraient dans leurs villages très pauvres. On s’aperçoit qu’il y a beaucoup de sujets qu’on peut encore étudier.

L’HISTORIENNE ET LES FEMMES

La Grappe : Et votre recherche sur les femmes en France dans tout ça ?
Chantal Antier : J’ai continué sur la guerre de 14, on parlait beaucoup des intendants militaires qui étaient chargés de diriger les agricultrices et de vérifier le sérieux de leur travail, les surveiller et leur fixer chaque année des objectifs de production de blé, de fruits, de volailles. Et donc ces femmes qui savaient souvent à peine lire et écrire ont dû apprendre très vite et moi, ça m’a stupéfiée d’admiration. Et dans les usines d’armement, ces femmes qui travaillaient avant dans le textile, à la chocolaterie Menier à Noisiel ou dans les emballages à Champagne sur Seine, comment ont-elles fait pour s’adapter sans formation ? Même si au début de la guerre il y avait encore des ouvriers et en 1915 des permissionnaires pour mettre en route les travaux avec elles. D’ailleurs, on ne croyait pas du tout qu’elles en seraient capables, les directeurs d’usines n’avaient pas envie de les prendre dans ces domaines-là.

La Grappe : Comment se débrouillaient-elles dans ces conditions ?
Chantal Antier : Elles n’étaient pas protégées du tout, ni gants, ni masques. Combien y-en-a-t-il qui ont eu les mains coupées, qui ont été victimes des acides ? L’allocation pour celles qui avaient un mari soldat était si maigre qu’il fallait bien qu’elles travaillent ; leur seul choix, c’était l’agriculture ou l’usine.
C’est une époque où les gens vivaient en famille avec les grands-parents qui les aidaient autant que les enfants, et je regrette qu’on n’ait pas écrit grand chose sur les enfants… parce qu’on n’est pas allé très loin sur les recherches sur les enfants. Et pourtant ! Là, j’ai découvert dans les archives des institutrices qui racontaient les dictées qu’elles faisaient faire. Pouh ! C’était sur la guerre, tout était sur la guerre, elles faisaient écrire des rédactions aux enfants, comme « Vous racontez le retour de votre père blessé à la guerre, quelles sont vos réactions ? Imaginez ». Oui, je pense qu’on n’imagine absolument pas cette France patriote de l’époque formée dans l’école de la République puisqu’on apprenait avec des fusils en bois comment on devait tirer, etc, ça allait avec les cours de gymnastique dans toutes les écoles de Seine-et-Marne comme ailleurs.
Et puis, tout était axé pour soutenir « nos pauvres soldats ».

La Grappe : On encourageait la population à se priver pour les soldats ?
Chantal Antier : On transportait des vivres au front, il y avait entre autres l’Association du Pain de Fontainebleau qui faisait des pains en quantité qu’on leur apportait. Mais le temps qu’ils arrivent, les pains étaient abîmés alors ils leur ont écrit : « N’en envoyez pas, il est pourri, c’est horrible de voir du pain ainsi, nous qui attendions ça ! ».

La Grappe : Est-il vrai que des Françaises ont demandé à combattre aux côtés des hommes sur le front ?
Chantal Antier : En 1915, j’ai trouvé que des Belges et des Françaises avaient demandé à être mobilisées comme les soldats. Tout le monde a bien ri, le gouvernement aussi bien belge que français, ce n’était pas dans les habitudes. Et puis il faut penser qu’à ce moment-là, la femme considérée comme celle qui fait les enfants, doit donc être protégée ; pendant ce temps l’Allemagne accordait des droits à ses ouvrières.

La Grappe : On sent que l’historienne que vous êtes ressent l’ambiance d’une époque et cherche à comprendre comment les gens pensaient à ce moment-là.
Chantal Antier : Oui, cette guerre, cela fait longtemps que j’y travaille, beaucoup de gens m’ont parlé de leurs parents, de leurs grands-parents. Et puis, j’ai heureusement la chance d’avoir un peu d’imagination. En lisant les archives, j’arrive quelquefois à visualiser. J’ai une amie qui me suit dans mes conférences et me dit : « C’est drôle, tu ne fais jamais la même conférence ! Au moment où tu parles, il nous vient des images. ». Je crois que je ne suis pas une « vraie thésarde » comme on dit. J’ai eu le temps de vivre avant, j’ai eu mes enfants. Ça vous change la manière de concevoir les choses.

L’HISTORIENNE CONTEUSE

La Grappe : Vos livres sont d’une lecture très accessible, nous dirions que ce sont des ouvrages savants tournés vers un public non spécialisé : l’historienne est-elle aussi une conteuse ?
Chantal Antier : Ah oui, quand j’écris je pense beaucoup aux gens autour de moi parce que ma famille lit mes livres. Même mes petits-enfants, ça c’est sympa, ce regard des plus jeunes et puis des gens de mon âge, je leur demande qu’ils me disent la vérité sur ce qu’ils en pensent, sinon cela ne me sert à rien.

L’HISTORIENNE ET LES ARCHIVES

La Grappe : Comment avez-vous travaillé, quelles ont été vos sources ?
Chantal Antier : Les archives départementales par exemple m’ont permis d’accéder à la liste des usines en Seine-et-Marne. Mais j’ai aussi consulté les archives militaires de Vincennes et des archives privées. Maintenant la plupart des archives sont numérisées, ce qui n’était pas le cas à l’époque de ma thèse. C’est une bonne chose mais on peut regretter de perdre le contact avec l’archive. Il y a des historiens qui ne se basent pas du tout sur les archives, ils se servent des journaux…et d’après les journaux de la guerre de quatorze on était gagnants à toutes les batailles ! Les journaux c’est facile à lire et à retrouver, les archives ça demande du temps pour dépiauter des kilos de feuilles pour trouver la pépite, mais c’est ça qui est intéressant !

La Grappe : Comment avez-vous eu accès aux informations sur Marie-Julienne Jonot, exploitante d’une laiterie1 à Rubelles ou Marie-Louise de Prat, directrice de l’hôpital militaire de Montereau ?
Chantal Antier : Justement ce n’est pas vieux, c’est en parlant aux uns et aux autres à propos du Centenaire. Je saisis tout de suite s’il y a quelque chose qui peut se rapporter à des faits, et en questionnant les gens…et les gens me disent rarement non. Donc, pour les femmes ce sont surtout les archives d’abord. Après dans les villages où on m’a demandé des conférences sur la guerre, j’ai essayé de parler aux gens, de voir s’ils avaient des souvenirs de leurs grands parents…

La Grappe : L’histoire de Marie-Louise de Prat ne vous a-t-elle pas permis de faire un scoop historique ?
Chantal Antier : Oui l’affaire Marie Curie !! On ne voulait pas me croire, je savais que Marie Curie était venue faire ses premiers essais à l’hôpital militaire de Montereau. On m’a dit : « ce n’est pas possible, on n’en a aucune connaissance… ». Je n’avais pas rêvé, mais je ne me rappelais pas où je l’avais trouvé, ni où j’avais classé cette note. Et puis, coup de chance, dans notre exposition qui sera à l’Astrolabe de Melun en novembre, on cite cet hôpital de Montereau. Alors je dis que j’aimerais bien qu’on parle de Marie Curie, et on me répond : « Oui, mais vous n’en êtes pas sûre ».

La Grappe : Là l’historienne intervient car il faut retrouver la preuve !
Chantal Antier : Oui, donc je me suis adressée au Musée Marie Curie à une charmante jeune femme qui venait d’écrire un livre sur elle et je lui pose cette question à laquelle personne ne croit. Elle me confirme : « Mais bien sûr, elle y était avec sa fille Irène et elle a fait ses premières radios sur des blessés de la bataille de la Marne … ».

La Grappe : Et donc Marie Curie est bien venue faire ses premiers essais d’examen radiologique à Montereau ! Ce n’est pas banal.
Chantal Antier : C’est intéressant. Mais c’est horrible, la façon dont c’est raconté, comment on a ramené ces blessés dans des trains, des voitures à cheval depuis le champ de Bataille de la Marne jusqu’à Montereau, les pauvres étaient morts pour la plupart avant d’arriver.

L’HISTORIENNE, LE NORD ET LE SUD

La Grappe : En étudiant les archives concernant l’ensemble du territoire seine-et-marnais en guerre, avez-vous remarqué des particularités entre le nord et le sud ?
Chantal Antier : Le nord en grande partie était toujours en guerre, le sud lui avait beaucoup d’hôpitaux et d’exploitations agricoles en état… mais le sud n’est vraiment pas considéré par les historiens. Le nord du département ne portant pas d’intérêt pour le sud, je leur dis : « N’oubliez pas que si on ne vous avait pas soignés, si on ne vous avait pas apporté du pain et les produits agricoles, vous croyez que le nord aurait tenu toute la guerre ? ». Là, personne ne me répond…! Nous avions donc des hôpitaux organisés : Fontainebleau, Avon, Samois. Dans beaucoup de villages, les petits hôpitaux dits supplémentaires, c’était des gens qui offraient leur maison, leurs belles propriétés. Tous les châteaux étaient réquisitionnés. Les femmes de la haute société ont servi comme infirmières dans leurs châteaux : ceux-ci ont été laissés dans un état épouvantable sans compensation. Il y en a qui ont vraiment tout perdu.

On oublie qu’il y avait un “consensus” comme dit un historien. Tout le monde est touché par la guerre, c’est la première fois que du haut en bas d’une société, on se mobilise. Toutes les familles se sont impliquées. Les marraines de guerre passaient du temps à envoyer des lettres, des paquets et recevaient les permissionnaires parce que certains soldats n’avaient plus de parents. Sans compter tous ces gens du nord en exode venus se réfugier ici.

La Grappe : On parle de la zone occupée de la guerre de 1940 mais pas de celle occupée en 1914.
Chantal Antier : On commence à en parler maintenant que des gens donnent leurs archives familiales et déposent des lettres aux archives départementales, ça c’est une bonne chose. Moi je n’avais rien sur des zones occupées, des villages massacrés par les allemands. A présent, il y a des chercheurs et parmi eux des femmes qui se lancent dans cette recherche et rapportent des faits impressionnants.
C’est une guerre horrible, plus on l’étudie, plus on le sait, … Je n’aurais jamais pensé si j’avais vécu en 1914 qu’il y en aurait une seconde si près, vingt ans après.

L’HISTORIENNE ET TOUJOURS LES FEMMES

Chantal Antier : Les femmes dans la guerre de « 14 », je n’étais pas partie pour les admirer mais je trouve quand même qu’elles ont fait beaucoup, surtout dans les champs, elles n’avaient pas de chevaux, pas de matériel comme il y en a eu après grâce aux Etats Unis. Elles avaient pour les aider, ça aussi je l’ai découvert dans les archives, des prisonniers allemands d’un grand centre de Montargis. Malheureusement ils n’ont plus les archives, transmises peut-être aux archives militaires de Vincennes. J’ai demandé à les consulter, pour l’instant je n’ai pas trouvé… et donc on envoyait en Seine-et-Marne des groupes de prisonniers, on demandait aux civils plus âgés qui ne pouvaient pas partir à la guerre de les surveiller. Sauf qu’à la fin de la guerre, ceux-là aussi sont partis. Comme il n’y avait plus personne pour surveiller les prisonniers, chaque fois que le front se rapprochait de la Marne, ils désertaient et arrivaient à repasser les lignes côté allemand. Donc les pauvres femmes n’avaient plus personne pour le travail.
Et puis il y a eu ici des gens des colonies, il n’en reste pas grand-chose non plus dans les archives, des Chinois dans la forêt de Fontainebleau qui coupaient du bois pour réparer les voies ferrées, des travailleurs algériens et tunisiens. Certains ont demandé à apprendre le français ; des villages ont demandé à des institutrices de leur donner des cours du soir que la mairie payait. Ces gens, après avoir travaillé dans les champs dans des conditions difficiles, voulaient encore s’instruire.

L’HISTORIENNE ET L’ECRITURE

La Grappe : La Grappe s’intéresse aux écritures contemporaines : quelles sont les spécificités de l’écriture historique d’aujourd’hui ? D’où parle finalement l’historienne quand elle relate l’histoire des femmes d’il y a 100 ans ?
Chantal Antier : On ne disait pas aux jeunes historiens faisant une thèse comment mettre les notes, la théorie en forme : je me suis débrouillée seule. Ce n’est pas du tout la même écriture que pour écrire un roman, ou un essai, sans arrêt il faut se dire « D’où j’ai tiré ça ? Qu’est-ce que j’ai fait de ça ? Bien noter ça… ».

La Grappe : Donc l’historienne a une méthodologie très rigoureuse ?
Chantal Antier : Une méthodologie très difficile à maîtriser et à tenir sur plusieurs années, le temps des recherches. L’écriture par contre c’est différent, on écrit parce qu’on a envie de dire quelque chose, ce n’est pas plus facile. Il faut lire, relire, faire attention à ne pas dire de choses qui ne sont pas vraies. Là aussi, cela dépend beaucoup de la manière dont vous êtes pris en compte par l’éditeur. Et parfois j’ai eu des déboires considérables avec certains d’entre eux. En fait, il y a deux sortes d’écriture : l’écriture universitaire pour les maîtrises, pour les thèses et l’écriture pour le lecteur. Ça c’est vraiment ce que je préfère, écrire pour un plus grand public que les spécialistes. C’est différent et c’est un travail de très longue haleine. J’admire les auteurs qui écrivent un livre chaque année. Moi j’en ai écrit cinq, je trouve que c’est pas mal. Mais là j’arrête…j’ai dit « c’est terminé ». C’est très fatigant.

La Grappe : Vous pensez à Max Gallo, non, peut-être ?
Chantal Antier : Mais il a des livres qui ne sont pas mal.

La Grappe : C’est l’armistice alors ?
Chantal Antier : Exactement. Et puis, on peut écrire toutes sortes de livres.

Entretien réalisé par l’équipe de rédaction avec le concours de Sandra Sozuan.

Les femmes dans la Grande Guerre en Seine-et-Marne : une étape sur les chemins de l’égalité ?

Chantal ANTIER Docteure en Histoire internationale, Thèse : Un département dans la Grande Guerre, la Seine-et-Marne sous la direction de M.G.Pedroncini, Sorbonne, Paris I, Mention T.B. Bibliographie : La Grande Guerre en Seine-et-Marne. Presses du Village1998 Les soldats des colonies dans la Première guerre mondiale Editions Ouest-France 2006 (réédité en 2015) Les espionnes de la grande Guerre (en collaboration) Ouest-France 2008 14-18 La Guerre au quotidien (en collaboration) le Cherche-Midi 2008 Les Femmes dans la grande Guerre, Soteca (Belin) 2011 Louise de la Grande de Bettignies, espionne et héroïne Guerre, Tallandier avril 2013, Prix des Ecrivains Combattants 2014.
Trois femmes de Seine-et-Marne pendant la Grande Guerre

Les témoignages sur les femmes dans la Grande Guerre émergent depuis quelques années, rappelant leur importance, non plus entièrement dévouées aux côtés de leurs maris, comme en temps de paix, mais prenant une nouvelle place dans la société à cause de la guerre. Elles ne se sont pas seulement limitées à subir passivement le sort de quatre années d’épreuves, d’attentes et souvent de deuils : soutiens de l’Etat, soutiens des soldats, de leurs propres familles, les femmes de tous âges et de toutes classes sociales ont œuvré pour tenir aux côtés de ceux qui défendaient le territoire et pour maintenir la société en état de marche avec un patriotisme soutenu par la censure et la propagande.
Elles ont accepté ces rôles nouveaux, difficiles, encore jugés comme masculins mais indispensables à un pays où tous les hommes jeunes sont au front. Le féminisme à la veille de 1914 en est à ses débuts, malgré l’influence des suffragettes américaines et anglaises. Il se transformera pour beaucoup en pacifisme et grèves surtout à partir de 1917, ‘’l’année -trouble’’ : l’espoir de la victoire s’éloigne pour les Français et Françaises démoralisés par l’abandon de leurs alliés russes et l’arrivée tardive des Américains.
Après l’Armistice, les médailles surtout remises aux infirmières, les diplômes, les représentations de femmes éplorées sur les monuments aux Morts, seront-ils les seuls signes de reconnaissance de l’Etat après 1919, pour celles qui, bien souvent au péril de leurs vies, ont tenté de maintenir familles et société en temps de guerre ? Les avancées politiques ne seront obtenues par les Françaises qu’après la Seconde Guerre. Au contraire des femmes des pays alliés ou ennemis.

Ces thématiques sont abordées par l'exposition proposée à l'Astrolabe de Melun, sous la direction scientifique de Madame Chantal ANTIER, docteure en histoire, et la Délégation Départementale aux Droits des Femmes et à l'égalité de Seine-et-Marne. Elle sera ensuite présentée gratuitement dans chaque arrondissement de Seine-et-Marne sur demande, en s’adressant à SOPHIE RATIEUVILLE 01 64 41 58 51/ 06 83 38 67 61 et selon un calendrier consultable

Trois femmes de Seine-et-Marne pendant la Grande Guerre

(textes d’archives)


Julie BOUGREAU

Au lieu de partir en exode à la bataille de la Marne en septembre 1914, Julie Bougréau, institutrice a, au péril de sa vie, caché des soldats français.
Au lieu de partir en exode à la bataille de la Marne en septembre 1914, Julie Bougréau, institutrice a, au péril de sa vie, caché des soldats français.

Marie-Louise de PRAT habitant Fontainebleau, ayant passé un diplôme d’infirmière à la veille de la guerre et faisant partie de la SBM Société des Blessés Militaires.

Directrice de l’Hôpital militaire de Montereau en septembre 1914, devenu hôpital d’évacuation, installé dans la Faïencerie à la Bataille de la Marne :
“les voilà enfin les blessés, lambeaux d’uniforme sur des lambeaux d’hommes, épaves d’âmes où tout ce qui reste de vie s’est concentré dans les yeux, dont les regards éperdus sont devenus ceux d’un enfant “
Henri Lavedan, préface à l’Almanach de la S.B.M en 1914

La fin de la bataille de la Marne et la retraite allemande entraînent l’envoi des blessés au sud du département. Le médecin militaire Warneke, chef de l’Hôpital militaire du château de Fontainebleau demande à madame de Prat de prendre en charge l’Hôpital militaire des Héronnière, comme infirmière major. L’Ecole d’Artillerie est vidée de ses artilleurs partis au front, la place est libre pour y installer des soldats malades suite à la guerre,
typhus, tuberculose, épilepsie, maladies mentales et en 1918 grippe espagnole. Cinq infirmières y sont affectées sous les ordres de madame de Prat jusqu’à la fin de la guerre.

EXTRAITS de ses MEMOIRES


Marie « Julienne » JONOT née POIBLANC

En juillet 1913, Louis Alexandre JONOT et sa femme Marie-Julienne reprennent la laiterie de Trois-Moulins, près de Melun, créé vers 1889 par la famille Mollereau, puis tenue successivement par Henri de Monfreid et Paul Leclère. Son activité consiste à ramasser, deux fois par jour le matin dès 4H00 et en fin d’après-midi, le lait des fermes du nord-est de Melun et à le distribuer dans Melun. Une partie est transformée sur place en beurre, crème fraîche, fromage frais, petits-suisses… Le service est assuré par Louis, aidé de sa femme, et par deux ou trois employés. Le travail s’effectue 7 jours sur 7, 365 jours par an. Seule pause le dimanche après-midi, occupée à faire les comptes.
En août 1914, Louis Alexandre JONOT est mobilisé, malgré ses 41 ans, ses trois enfants, et son activité.
A Trois-Moulins, il a fallu s’organiser. Les employés sont mobilisés ou quittent l’entreprise, un frère aîné de Louis vient donner un coup de main, mais décèdera malheureusement peu de temps après. La guerre est toute proche, on entend les grondements de canons de la bataille de la Marne, on craint l’arrivée des allemands.
Début octobre, le régiment de Louis part rejoindre le front de la Somme. Louis tient son journal sur une simple feuille de papier. Le 27 novembre 1914, il est atteint par une balle, à Maricourt (Somme) et décèdera avant d’arriver à l’hôpital de Sézanne.
A 40 ans, pas d’autre choix pour Marie-Julienne, aidée de sa fille aînée Louise, d’Henriette et René, de continuer l’activité de la laiterie. Louise s’occupera des tournées à l’âge de 14 ans, se levant dès 4H00 du matin pour donner à manger aux chevaux, avant de partir sur les routes de campagne. Deux ou trois ouvriers complètent la main d’œuvre.
Marie Julienne recevra un diplôme d’honneur, délivré par le Conseil Général de Seine-et-Marne le 14 juillet 1919. Dans les années 1950, Marie Julienne sera Conseillère municipale à Rubelles.

René VIVIANI (1863-1925)

René Viviani est à la fois un avocat, journaliste, parlementaire, orateur talentueux qui devient un homme politique aux cotés d’Aristide Briand et de George Clemenceau. Six fois ministre avant d’être propulsé Premier Ministre du Travail avec la création du Ministère du Travail en 1906 et Président du Conseil en 1914. C’est lui qui déclare solennellement la Mobilisation générale le 2 août 1914, puis l’Appel aux femmes françaises.

Militant généreux, René Viviani est cofondateur du journal l’Humanité, y tient des tribunes régulières, défend les travailleurs, les syndicalistes et les journalistes. Artisan de grandes lois sociales comme la loi sur le repos hebdomadaire et la loi sur les retraites ouvrières.

René Viviani tombe dans l’oubli après la guerre et prend sa retraite en Seine-et-Marne à Seine-Port où il sera enterré en 1925 dans un mausolée conçu par l’architecte Guillaume Tronchet, architecte-en-chef des bâtiments et palais nationaux qui édifiera le Ministère du Travail en 1929. Le mausolée de Seine-Port restauré a été inauguré le 11 novembre 2014.

Mausolée VIVIANI - Cimetière de Seine-Port - 11 novembre 2014
Mausolée VIVIANI – Cimetière de Seine-Port – 11 novembre 2014

Quelques jours après la mobilisation générale “Jour de l’Union sacrée”, René Viviani s’adresse aux Femmes Françaises par un discours flam-boyant qui constitue l’appel du 7 août affiché partout en France dès le lendemain.

Il milite aussi pour la cause féministe : secrétaire général de la Ligue Française pour le droit des Femmes dès 1889, plaide pour les droits civils et politiques de la femme : accès des femmes au barreau, éligibilité aux conseils de prud’hommes, limiter le travail de nuit des femmes et enfants, libre disposition pour la femme mariée de son salaire, créer un congé maternité…

République Française
Aux femmes françaises

La guerre a été déclarée par l’Allemagne malgré les efforts de la France, de la Russie, de l’Angleterre pour maintenir la paix.

A l’appel de la patrie, vos pères, vos fils et vos maris se sont levés et demain ils auront relevé le défi.

Le départ pour l’armée de tous ceux qui peuvent porter les armes laisse les travaux des champs interrompus : la moisson est inachevée, le temps des vendanges est proche.

Au nom du Gouvernement de la République, au nom de la nation toute entière groupée derrière lui, je fais appel de votre vaillance, à celle des enfants que leur âge seul, et non leur courage dérobe au combat.

(…) Debout, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie. Remplacez sur le champ de travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés. Il n’y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime : tout est grand qui sert le Pays.

Debout à l’action, au labeur ! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde.
Vive la république ! Vive la France !
Paris le 8 août 1914.

Pour le Gouvernement de la République Le Président du Conseil des Ministres René Viviani

Daniel Abel

Poète plasticien, confie depuis longtemps certains de ses textes à La Grappe. Son imaginaire multiforme lui permet des créations singulières. Ses poèmes, dessins, collages, sculptures nous entraînent auprès de son ami André Breton et du dernier groupe surréaliste qu’il fréquenta.
Les auteurs du dossier

L’absence
La guerre de ma grand’mère Pauline

A la ferme de Bellevue aux Sèches Tournées, dans les hautes Vosges, durant l’été, prime la loi du travail. Sans phrases superflues, accompli dans la nécessité l’économie.
Dès le lever du jour l’outil sur l’épaule, le pas vif, se rendre par les allées de la montagne au champ. Sous le soleil le blé est nappe d’or la Ligne bleue à l’horizon scintille telle une orée de mer.
1914-1 915. Eugène Lecomte, mon grand père maternel, mobilisé, est quelque part au front, arraché à sa « Ligne bleue », son univers familier, il lui faut subir un univers hallucinant labouré par les salves d’artillerie avec comme horizon immédiat l’entrelacs des barbelés même la nuit les explosions le tonnerre.
La grand’mère Pauline Lecomte doit assumer seule l’entretien de la ferme. Elle a trois enfants en bas âge, trois petites filles qui réclament tendresse, attention : Marcelle, (ma mère) Germaine, Louisette. Il lui faut non seulement accomplir les tâches auxquelles elle s’adonnait quand son homme était là : traire les vaches à l’écurie, poursuivre la fabrication des munsters dont la vente assure quelques sous, manier la baratte à beurre, distribuer le grain à la volaille, ramasser les œufs encore chauds…
Désormais, il y a l’herbe à faucher, à la faux, les brassées à déposer sur le carré de toile écrue, noué ensuite aux quatre coins on bascule sur le côté un genou à terre, charge le fardeau sur l’épaule, porte à la charrette, recommence. Un travail d’homme.
Les champs sont trop exigus trop en pente pour être convertis en pâtures aussi pourvoir aux besoins des bêtes, distribuer l’herbe dans les mangeoires, préparer la soupe du soir dans des cuveaux de bois… cela « il » l’effectuait, une routine, répétitive. Oui remplacer l’absent, atteler le cheval, mener au champ, faucher, ratisser, grouper en andains, réunir en javelles. Ces dernières projetées avec la fourche vers l’ouverture de la gerbière, là-haut dénouer les javelles, emplir le grenier. Une fois l’an actionner à la manivelle le van, passer le blé à la batteuse… Les grains tressautent sur les tamis, cette frénésie évoque une armée en pleine bataille, des soldats qui s’affrontent.
« Mon cher homme… si tu savais combien tu nous manques ! »
Les trois petites accompagnent dans la charrette, se reposant à l’ombre d’une meule pendant que la mère non loin trime, au retour juchées sur la charge élastique qui fleure la paille ou l’herbe fraîche.
Au jardin, arracher les pommes de terre. Entretenir le feu dans l’âtre, le chaudron de fonte suspendu à la crémaillère. Toujours le travail. Sans un mot superflu. Sans une plainte.
Bêcher, semer, sarcler, préparer la levée du germe au printemps. Le plus pénible : l’écurie à récurer avec soin, le purin chargé dans la brouette, versé sur le tas de fumier autour duquel la volaille s’égaille.
Cela, bien sûr, plutôt un labeur d’homme.
Automne. L’ère des grands travaux révolue. Monte de la vallée le brouillard qui suscite la fantasmagorie efface le paysage. Elle pense à son homme, au loin, les pieds dans la boue, au cœur d’un orage d’acier dévastateur. Il lui arrive de recevoir une lettre du front qu’elle décachette cœur battant. Il lui parle des camarades blessés, des amis morts, des charges insensées, furieuses, baïonnette au canon, des nuits sans sommeil à espérer la fin du cauchemar le retour à Bellevue …
Il y a toujours à faire. Le grenier doit être empli de foin et de paille en prévision du long hiver, il y a les pommes, poires à ramasser, les mirabelles prunes reines-claudes à gauler. Elle s’attarde devant les photos au mur de la salle commune. Celle qui les représente, son Eugène et elle la Pauline en jeunes mariés, radieux au perron de l’église.
Un autre portrait de lui en uniforme bleu horizon, la moustache virile, le menton ferme, le regard décidé. L’album de souvenirs, en la niche du mur, à côté des Rustica, Chasseur français, Messager boiteux de Strasbourg… Elle feuillette, émue, mon dieu quand donc cette guerre finira combien de fois lui faudra-t-il, seule, assumer les labours, les semailles, les moissons, quelquefois son dos, à force de porter de lourdes charges….et ce purin de l’écurie, si pesant en la brouette… Elle déniche dans une armoire une statuette de Marie… ou c’est au crucifix au dessus du lit qu’elle s’adresse :
« Sainte Vierge… Doux Jésus, faites-moi revenir mon homme mettez fin à la guerre. »
Juin 1915. Ils étaient deux, deux à se présenter à l’entrée du petit chemin sableux menant à la ferme. Un officier l’air grave :
« Vous êtes bien l’épouse du soldat de première classe Eugène Lecomte ? »
Tout de suite elle a deviné la mauvaise nouvelle elle s’est préparée au terrible.
« Un vaillant soldat, qui a fait preuve de beaucoup de courage, s’est comporté en héros. A titre posthume il lui a été remis la médaille militaire et la croix de guerre ».
Un coup au cœur. Elle a dirigé son regard vers la Ligne bleue des sapins, palpitante dans la lumière… Ils avaient rêvé d’un voyage à la mer… ainsi il gisait quelque part, foudroyé, la laissant seule, toute seule avec les trois petites le domaine de Bellevue à entretenir. Quelle absurdité la guerre ! Qui engendre des veuves, des orphelins, exile à jamais l’individu de la liesse de la Saison blonde quand chante le paysage avec ses pavois d’or, qu’une petite alouette à la verticale des blés grisolle dans l’innocence avec le concert des grillons des criquets, toute une vie profuse, généreuse.
Par la suite ma grand’mère Pauline s’est remariée avec un maçon prénommé Théodore, converti avec bonheur en paysan. Enfin elle était soulagée dans son travail enfin elle avait près d’elle une épaule d’homme contre laquelle s’appuyer ! Ils ont eu deux gars, une fille, tout ce monde ainsi que les enfants du premier mariage participant de grand cœur aux travaux de la ferme pour lesquels ma grand-mère donnait toujours tôt matin le signal. Il y eut une seconde guerre 1940-1945, l’occupation allemande, les Libérateurs américains. Pendant l’occupation, farouchement ma grand-mère s’est opposée à toute réquisition, défendant bec et ongles le domaine, elle s’est journellement rendue, faisant fi de la mitraille, à ses champs, à son jardin. C’est en ce dernier qu’elle est morte debout en 1971, d’un coup violent au cœur. En soldat.
J’ai toujours rêvé avec mes yeux d’enfant devant le portrait du grand’ père Eugène que je n’aurai connu qu’en photo. « Un héros »… Au cimetière militaire de L’Hartmannswillerkopf, le Vieil Armand, une croix blanche parmi tant d’autres, une inscription qui témoigne, sobrement :

Eugène Lecomte 1888- 1915 mort pour la France.

Gisèle Leconte

Auteur de deux romans dont l’un Jeanne, le pardon Edition Persée se déroule pendant la Grande Guerre, a souhaité participer, suite à l’appel de La Grappe, à ce collectif d’écriture dont le thème lui tient à cœur. Enthousiasmée par l’idée d’un partage d’émotions et d’images que provoquent toujours les mots.
Les auteurs du dossier

Le lavoir

Plus de nouvelles au matin,
Plus de cartes ni de lettres,
Plus de traits couleur fusain,
Ni de mots qui s’enchevêtrent,
L’angoisse au creux de la main,
En bordure du lavoir,
On lave un matin chagrin.
Frappent, frappent les battoirs…

On savonne les chemises,
On triture moribonds
Des souvenirs qui agonisent,
Triste mémoire de chiffon,
Quand on pressait à sa guise
Pantalons et tabliers,
En coton ou laine grise.
Un bonheur à oublier…

Lors, sur la planche on s’alarme,
Quand l’eau déborde de noir,
On essore tant de larmes,
Plus de couleur ni d’espoir,
Sans sanglots ni vacarme,
On rince son cœur en deuil
Loin du front et des armes.
On se voile sans orgueil…

Les saisons coulent au lavoir,
Mouillent jupes et robes neuves,
Les voisines en ce miroir
Surprennent le reflet des veuves,
Sombres ombres à l’étendoir,
A genoux sur les margelles
On se tait par désespoir.
L’eau clapote et ruisselle…

Monique Le Maoult

Lectrice abonnée fidèle à la Revue, habituée au travail de l’estampe et du dessin plus qu’à celui de l’écriture, a voulu participer à cause de l’intérêt du sujet retenu et pour encourager ce premier appel à textes. Curieuse de lire la variété des textes et témoignages portés par La Grappe.
Les auteurs du dossier

Le silence de Maryvonne

Maryvonne avait un frère, Jean-Marie.
1914 : leur village était le monde. Depuis l’enfance, ils travaillaient de l’aube à la nuit, placés dans deux fermes différentes. Le dimanche après-midi, par les chemins creux ou les talus, ils allaient dans la petite maison où leur mère les attendait. Jean-Marie exécutait quelques travaux pénibles, sciait du bois, bêchait le jardin, rafistolait le toit. Devant une tasse de café ou une bolée de cidre, ils partageaient un moment d’affection, se parlaient de leur vie. Ils s’en retournaient ensemble et, tout en bavardant, ils retrouvaient leur complicité, partageaient quelque secret que leur mère trop dévote aurait réprouvé.

Le 1er août 1914, l’ordre de mobilisation fut affiché sur la porte de la mairie du petit village breton. Les appelés devaient rejoindre immédiatement leur bataillon à Saint-Brieuc et partir pour la guerre. Jean-Marie n’avait pas encore vingt ans.

La campagne se vida des hommes, quels que fussent leur âge et leurs charges familiales. Les femmes les remplacèrent dans tous les travaux pour assurer la vie, parfois la survie de la famille. Dans ce village reculé et paisible, on imaginait mal cette guerre lointaine et meurtrière, et on s’inquiétait de tout.
Les nouvelles du front leur parvenaient par les soldats rentrés en permission ou les lettres courtes et rares des hommes ne sachant pas bien écrire. Dans les maisons, on redoutait la visite des gendarmes ou du maire, porteurs des avis de décès.

Maryvonne avait écrit à Jean-Marie sans savoir si les lettres lui parvenaient, sans recevoir de réponse hormis cette carte précieusement conservée, écrite au crayon : tout allait bien, il demandait des nouvelles du pays, pensait à elle et les embrassait.

Les jours, les mois passaient, interminables.
En 1915, il vint en permission, cinq ou six jours peut-être : frère aimé, fatigué, vieilli, mais vivant. Il parlait peu de sa vie de soldat mais il était là, elles l’entouraient, le regardaient affectueusement manger la soupe, les galettes, rire des draps blancs dans le lit, essayer l’écharpe et le gilet qu’elles avaient crochetés pour lui sous la lampe. Sa présence écartait leurs peurs.

Mais il lui fallut repartir pour le front.

Maryvonne l’accompagna un bout de chemin et c’est alors que Jean-Marie murmura : « Je ne reviendrai pas, c’est trop dur. »

Elle reprit sa vie, cette phrase fichée au cœur : « Je ne reviendrai pas ».
En septembre 1916, les gendarmes vinrent leur apprendre sa « mort à l’ennemi ; secteur de Tavannes, le 23 juin 1916 ». Rien de plus. Il avait vingt-deux ans.

Continuer de vivre dans le chagrin, avec le souvenir de ces jours où elles l’avaient cru encore vivant, dans l’ignorance de toute sa vie de soldat, de ses souffrances, de sa disparition. Mort où ? Comment ? Fauché par un obus, ou blessé, abandonné ?

Pas de traces, de corps, de croix, rien. Oui, disparu.
Mais dans le cœur de Maryvonne, il continua de vivre.

Eduquée par la religion, la culture locale, l’école à la soumission à l’ordre, au pouvoir, au devoir, elle s’inclina devant cette disparition, ces questions sans réponses. Sa mère mourut. Maryvonne se maria et quitta la Bretagne pour un pays de pierres, d’étés arides. Et elle garda le silence.

En 2003, les archives du Ministère de la guerre furent accessibles par internet. Les enfants de Maryvonne découvrirent les témoignages et les noms des deux poilus de la compagnie de Jean-Marie qui l’avaient vu tomber et attestaient sa mort. Ils apprirent comment s’était déroulée cette meurtrière journée du 23 juin 1916 près de Verdun ; ils découvrirent la progression et les actions de son régiment depuis août 14, et des témoignages de soldats.

Mais Maryvonne n’était plus là.

Ils repensèrent alors à ce lointain deuil maternel qu’ils avaient négligé de connaître, de partager peut-être. Ils se souvinrent qu’ils avaient regardé parfois avec elle la photo d’un beau jeune homme au regard franc et clair, figé dans le temps, une carte postale grise à la grosse écriture penchée, une médaille militaire au ruban rouge et quelques autres reliques conservées dans une boîte enfermée dans le tiroir d’une armoire. L’émotion de leur mère, si inhabituelle, les décontenançait, les troublait.

Ils se souvinrent de quelques paroles : Jean-Marie… mon frère…20 ans…Verdun…je ne reviendrai pas. Ils comprirent que le silence de leur mère n’était pas de l’oubli, mais une secrète et profonde peine qu’elle ne voulait ni montrer, ni partager, pour les protéger sans doute. Quelle place ce deuil avait-il eue dans sa vie ? Avait-il influencé sa conduite, son caractère ? Son courage, ses peurs des conflits et des violences venaient-ils de là ?

Et c’est ainsi qu’ils commencèrent à se demander s’ils n’avaient pas reçu eux-mêmes un héritage de cet oncle inconnu. En pensant à lui, grâce à lui, ils lurent des livres sur la guerre, les tranchées, le tunnel de Tavannes ; ils se déplacèrent pour voir Verdun.
Puis dans le petit village natal, ils reconnurent son nom dans la longue liste gravée au monument aux morts.

Et sous l’immense ciel gris, landes d’ajoncs, blocs de granit, terre profonde : ma Bretagne, disait leur
mère…

Maryvonne avait un frère, Jean-Marie.

Leur village était le monde.

Léa JOURDAIN

A 20 ans, poursuit une carrière artistique pour être comédienne. Mais quelle « comédienne » ? Pour répondre elle cherche, s’entiche, explore un art, en découvre un autre… se pose, parfois longtemps devant une page blanche.
Les auteurs du dossier

Poing final

J’ vais faire du droit, comme papa.

M’habiller en bleu, faire le roi comme papa, puis courir dans la boue et rendre papa fou. L’épée au poing, trimballer « poupée », puis revenir après, barbouillée des joues, pour mettre maman à bout. Jouer avec les copines, au chat à la souris, à cache à cache dans les jupes puis déchirer les siennes pour monter dans le chêne, voir la fumée noire dans le soir…
Et comprendre qu’il faut rentrer cette fois sans histoire

J’aurais voulu faire du droit comme papa.
Il est mort. Maman aussi.

Je veux toujours faire du droit
Mais pour moi
Mon sexe n’en a pas besoin. Il n’en a pas le droit

Je fuis l’orphelinat, ayant la rage de ne pas avoir pu prouver avec courage
Que l’épée dans le poing, comme papa
Que le corps déchiré, comme papa
Que les yeux révulsés, comme papa

Je pouvais avoir le droit, de faire du droit comme papa. De décider de mes rêves, de mes peurs, de mes jeux, de mes pleurs, de mes vœux, de mes risques, de mes cris, de ma vie, de ma mort

Comme papa.


La catastrophe

La terre renversée. Tourbillon infini de carcasses métalliques, de carcasses… Une fumée de cendres. Des cendres enfumées qui étouffent, qui s’engouffrent dans la bouche, bouchent les yeux, étouffent, soufflent les corps. Fracas. Tonnerre. Noir.
Tout est noir.
Silence.
Tourbillon de terre, de métal, de sang.
Silence
Silence
Silence
Le cœur bat. Le sang bat. L’être bat.
Silence
Silence
Silence
Battement
Cadence
Silence
Silence
Sifflement
Douleurs
Cri
Douleurs
Douleurs
Douleurs
Couleurs
Lumière
Ciel
La bouche s’ouvre et mord le vent, pour inspirer profondément.


La marche

Des chemins.
Des lacs.
Des montagnes.
Le vent souffle les nuages, les herbes, les cheveux.

Une foule s’avance et traverse les champs.
Certains s’arrêtent. D’autres accourent et les relèvent.
Ils avancent. Ensemble.
Sans trop savoir pourquoi. Ils avancent.
Certains lèvent la tète vers le ciel pour voir leur reflet dans le bleu miroitant.
D’autres accourent à nouveau et les renversent.
Un peu.
Pour qu’ils avancent avec eux.

Les collines.
Les fleuves.
Les rochers.
Tout respire et aspire à changer.

Ensemble.
Le cœur battant.


La pluie

Le froid. Des baisers froids qui mordent, qui martèlent, qui caressent la peau craquelée de la terre. Cette peau inspire, se libère, s’ouvre et ondule. Elle inspire, accueille, reçoit, reçoit et reçoit et inspire encore, se gonfle de vie. Les baisers redoublent et la terre boit, boit, boit, en perd la raison et reste en apnée. Les baisers cessent. Enfin, la terre expire une brume blanche, dont elle se recouvre, avec pudeur.

Colette Millet

Collaboratrice de la Revue depuis une quinzaine d’années, brosse à partir d’indices ténus le portrait de son aïeule, une jeune ouvrière prise dans la tourmente de 1914.
Les auteurs du dossier

GARANCE

Comme chaque soir, Garance débarrasse les assiettes vides du dîner dans un va et vient rapide vers l’arrière-cuisine sombre. Avant d’y retourner faire la vaisselle, elle pose l’encrier sur la table et ouvre un grand registre noir devant les mains rugueuses, dures au travail, de sa mère qui entreprend patiemment de consigner l’état de leur travail du jour. Par une fenêtre haute, la douce lumière du soleil glisse dans cette salle de l’appartement qui leur tient lieu d’atelier où les machines à coudre ronronnent dix longues heures durant. Près d’elles, bien emmailloté le tout-dernier-né dort dans son berceau d’osier. Assises sur le parquet ciré, les deux petites jouent en silence pendant que les deux plus grandes chantent une berceuse à leur jeune frère.

L’atelier situé au premier étage de l’immeuble leur offre une vue plongeante sur la rue principale de la ville préfecture du sud-ouest. Depuis longtemps déjà, mère et fille sont culottières pour l’armée française. Délaissant son nom de baptême pour celui de la couleur des pantalons qu’elles confectionnent, la jeune fille se fait appeler Garance. La jolie brunette n’a pas son pareil pour s’amuser et rire avec tout le monde. Son petit minois frais et sa taille fine tournaient la tête à plus d’un gouyat(1) du quartier passant sous leurs fenêtres. Mais c’était avant que la patrie n’envoie toute sa jeunesse faire la guerre dans le nord du pays.
Depuis, la rue est trop calme à son goût. Le matin, en cousant les pantalons rouges pour les soldats, elle ne guette plus le passage des garçons, mais celui de Margot, la factrice embauchée aux Postes en remplacement de son mari, parti lui aussi au front. Le père de Garance, ouvrier chez un artisan ébéniste, n’a pas été mobilisé : « Trop vieux » dit-il dans un soupir, oubliant ses charges de père de famille nombreuse. Le soir, il s’en va cueillir les fruits et cultiver les légumes dans le jardin qu’il loue en bordure de la ville.

En sa qualité d’aînée, Garance qui a déjà vingt-trois ans, partage avec ses parents la tenue du ménage et veille sur les six cadets comme une seconde mère. Très jeune, au lieu de partir à l’usine comme beaucoup de ses camarades ou se placer comme bonne dans une famille de notables, elle a appris le métier d’ouvrière à domicile pour aider sa mère à tenir les délais de livraison car on la menaçait de lui retirer les commandes. Huit ans ont passé. En ces temps difficiles pour le pays, elles sont fières de participer à l’effort de guerre demandé aux femmes par le gouvernement. Sans le souci d’avoir à bien habiller les soldats, Garance penserait que leur travail est si mal rémunéré qu’il ne vaut pas toute la peine qu’elles se donnent.

Après la guerre, elle voudrait s’installer couturière, tailler et coudre de jolies robes à de belles clientes comme elle le fait pour ses sœurs Clémentine et Adèle avec des tissus achetés à bon prix sur le marché. Mais le soir dans son lit, les pièces des pantalons défilent encore sous ses paupières closes. Tout ce rouge qu’elle aimait tant commence, à force, à lui crever les yeux.

Après la guerre, elle voudrait ne pas avoir à mettre au monde trop d’enfants. Elle redoute que ses filles soient aussi têtues que Joséphine et ses fils aussi fragiles de la poitrine que Maurice.

Après la guerre, elle voudrait que celui de ses prétendants dont elle est amoureuse la demande en mariage. En août, le jour de son départ pour rejoindre son régiment, elle se souvient qu’il a promis de l’emmener voir la mer. Il y avait de la musique et des fleurs, des drapeaux flottant dans l’air, des chansons et des embrassades. Elle le revoit s’éloigner, agitant la main dans un au revoir souriant, presque joyeux à l’idée de voir du pays. Lui, le jeune cheminot, s’apprêtait à faire son premier grand voyage dans un wagon à bestiaux estampillé pour le convoi des troupes : Hommes 40 Chevaux (en long) 8 !

Après le départ organisé vers une victoire assurée
dans la chaleur accablante du mois d’août,

Depuis, les lettres qu’elle lui écrit disent les changements de la vie au pays, son travail à l’atelier.
Elle tait ce qu’elle redoute pour lui : la faim et le froid.
puis l’attente inexpliquée pour aller se battre
alors qu’on assistait dans les gares à l’arrivée des blessés
et à l’exode des civils des territoires envahis par l’ennemi,

Depuis, on dit que l’armée allemande avance sur Paris. On dit que les soldats faits prisonniers vont travailler en Allemagne.
Elle tait ce qu’elle redoute déjà pour lui : la capture et la prison.
la rumeur énorme des canons enflait chaque jour davantage, la pluie, la boue recouvrait tout : les barbelés, le bruit infernal des mitrailleuses, les cris des hommes montant à l’assaut
On dit que les soldats auront bientôt des permissions. Elle l’attend. Elle tait ce qu’elle redoute le plus pour lui : la blessure et la souffrance.
Les mois passent.
Elle apprend la patience.
Sous le tilleul, la pierre du banc s’affaisse. Là, ils se tenaient les mains et étaient gais ensemble, taquins, dans l’échange de fortes paroles. Depuis longtemps, plus rien de doux ne se dit près du lavoir à l’ombre des jeunes frênes.

Dans la ville, des femmes du nord accueillis avec leurs enfants chez des parents racontent la brutalité de l’envahisseur, la peur des représailles, l’abandon de leurs fermes, l’errance du voyage.
Les restrictions pèsent sur le moral de tous. Le ravitaillement en ville commence à être difficile. Les autorités surveillent la production des fermes de très près. Le travail paraît plus dur que jamais.

Les saisons tournoient dans un oubli de soi et l’attente semble interminable. Le monde semble s’être élargi pour n’apporter que du malheur. Les nouvelles du front sont rares.
On ne sait pas trop quoi en penser.

(1) Un gouyat est un jeune homme, un célibataire

Sophie Miquel

Ayant déjà participé au numéro 87, passionnée par les écrits sur les recherches botaniques, a envoyé ce dialogue tonique pour témoigner de l’expérience insolite d’une femme pendant cette période troublée.
Les auteurs du dossier

Allo ! Skype-Histoire

– Allo, « Skype-Histoire », je voudrais parler à Jeanne.
– OK, voilà, c’est à vous :
– Tu es qui ?
– Sophie…
– Qui ça ?
– Ta petite fille, j’avais 6 ans quand on s’est parlé la dernière fois.
– Et tu veux quoi ?
– Raconte-moi ta mission à Alger en 1914
– Quelle mission ?
– Oh tu n’as pas oublié !
– Y’a pas eu de mission !
– Mais si, il y a une photo dans l’album de collection de photos.
– Photo, photo, ce n’est pas moi ça !
– Mais si, il y a aussi la carte de ton père du 27 octobre 1914, adressée à Alger, avec la date, il dit qu’il a reçu tes lettres du 23 septembre et 21 octobre 14.
– Ok, c’est vrai, mais je ne dois pas en parler, c’est secret, j’ai promis, silence !
– Mais enfin Grand-mère, c’est une super histoire, faut la raconter.
– T’as qu’à aller voir à Aix en Provence aux archives du CAOM(1), peut être qu’il y a un dossier.
– Grrr ! Pas eu le temps, tu sais, je travaille encore, la retraite c’est à plus de 60 ans aujourd’hui.
– Pas de chance, petite !
– Raconte moi, l’ordre de mission, le départ de Paris, le voyage en train, le bateau, avec qui, pourquoi ?
– J’avais 24 ans, mission secrète avec une collègue !
– Et pour faire quoi ?
– Mission secrète pour la Banque.
– Oh, tu m’énerves avec tes mystères, raconte !
– Un transport de fonds, d’or, des courriers!
– Wouahouuu un transport de fonds, l’Or …
– J’en sais pas plus moi-même, un voyage, des caisses, mais on s’est bien amusées !
– Comment ça : amusées, mais c’était la guerre !
– On avait 24 ans, un beau job, un voyage inespéré, regarde donc la photo, on n’a pas l’air triste !
– C’est vrai, habillées couleur locale, bijoux, pose chez le photo-graphe, vous avez l’air en vacances.
– Oh, ce fut une belle aventure !
– Donc tu as eu un rôle important, pourquoi t’ont-ils choisie ?
– Parce qu’il n’y avait plus que nous de disponibles, les autres étaient au front !
– Une mission secrète …
– Au retour, ça a été plus dur !
– Pourquoi ?
– Hé oui, il a fallu laisser les postes de décision aux hommes revenus, pas le droit de vote, la vie à l’économie !
– Comment t’as fait ?
– J’ai démissionné, un mariage, une entreprise, un fils, et voilà.
– Et après ?
– Là, ça finit de s’enfoncer, plus rien, la crise de 29, faillite de l’entreprise, le dépôt des bijoux en or chez « ma tante », et j’ai demandé s’ils pouvaient me réintégrer !
– Et alors ?
– Ils ont dit « Non ». Cependant, comme mon dossier comportait la mission secrète, j’ai été réembauchée, mais à un petit poste, petite paye, ce fut difficile !
– Ah c’est pour ça qu’il y a tant d’objets accumulés à la maison, la peur de manquer !
– De quoi tu te mêles, petite, occupe toi de tes affaires !
– Mais il y a la lanterne, les plateaux, le stock de savons ; moi aussi je suis née loin d’ici, moi aussi j’ai fait un grand voyage …
– Ah les voyages, c’est beau les voyages. Ma cousine Laure, elle n’a pas eu cette chance, et puis elle a perdu tous ses prétendants à la guerre. Elle était petite, vive, intelligente, mais les jeunes, il n’y en avait plus. Elle est restée célibataire !
– Mais c’était aussi son choix, une femme libre.
– Libre, libre, certes, indépendante avec son métier et ses amis, mais alors, pourquoi a-t-elle présenté ta mère à mon fils ?
– C’est une autre histoire, ça ne te regarde pas Grand-mère…
– Oh, le réseau a coupé, bip bip bip bip….

(1) Centre des Archives d’Outre Mer
Jeanne est à droite sur la photo.
Jeanne est à droite sur la photo.

Note de l’auteur
Il y a eu d’importants transferts d’or en 1914 vers l’Algérie ; Jeanne, jeune employée de Banque, a réellement effectué une mission en 1914 ; la mémoire familiale évoque un transfert de fonds, mais on n’en sait pas plus.

Marie-Paule Renaud

Fidèle collaboratrice de La Grappe, s’intéresse à l’histoire de la littérature aux auteurs ayant des liens forts avec la Seine-et-Marne, en particulier avec Mallarmé ou Katherine Mansfield.
Les auteurs du dossier

Colette, Katherine Mansfield : femmes en guerre.
Un savoir tragique.

Méditant en novembre 1919 (premier anniversaire de l’armistice), sur les effets de la guerre, Mansfield écrivait à John Middleton Murry : « […] je dirais que nous sommes morts et ressuscités […] Aujourd’hui, nous savons ce que nous sommes ; et c’est un savoir tragique, comme si, au cours de notre résurrection, nous affrontions la mort. »(1)

Après avoir reçu de Francis Carco des lettres enflammées, Katherine Mansfield était arrivée dans son appartement du quai aux Fleurs, à Paris, le 16 février 1915, tandis que l’écrivain français l’appelait à Gray où il a été mobilisé. Après bien des ruses et des difficultés, elle le rejoignit dans la ville militaire trois jours plus tard, et sera de retour à Londres le 25, malade. Son journal et sa nouvelle, Un Voyage imprudent, rédigé fin 1915, racontent l’événement avec amertume et ironie. « Existe-il une chose comme la guerre ? Toutes ces voix qui rient vont-elles vraiment à la guerre ? Ces bois sombres éclairés si mystérieusement par les troncs blancs des bouleaux et des hêtres, ces champs humides avec de grands oiseaux qui les survolent, ces rivières vertes et bleues à la lumière – a-t-on livré des batailles en de tels lieux ? Quels beaux cimetières nous passons ».(2)

Car, en septembre de la même année, son frère Leslie, mobilisé en Nouvelle-Zélande, est mort en Belgique. L’argent qu’elle a utilisé pour ce voyage interdit à travers le front, c’est le frère chéri qui l’avait donné. Double trahison envers l’ami (elle épousera Murry peu avant la fin de la guerre) et le frère.

Lors de deux brefs retours à Paris en mars et avril 1915, Mansfield écrit. Elle note avec l’insouciance de la jeunesse : « Quand on a sonné l’alarme, les sirènes et les autos ont répondu. J’étais dehors ; en un instant tout a été plongé dans l’obscurité – rien qu’une lueur par ci par là, quand un passant allumait une cigarette. Lorsque je suis arrivée au quai aux Fleurs, que j’ai vu tout le monde rassemblé aux portes, et que j’ai entendu les gens crier : « N’allez pas comme ça dans la rue ! », j’ai été prise d’une sorte d’excitation ».(3)

La maladie dont elle mourra progresse et, après un long séjour dans le midi de la France, elle veut rentrer à Londres en mars 1918. Mais elle arrive à Paris sous les bombardements et, bien malade, devra attendre trois semaines l’autorisation de reprendre le train : « Il faut que je tienne un compte exact de mes défaites ».(4)

Avant de se retirer à Avon où elle mourra en janvier 1923, Mansfield écrira La Mouche qui traite d’une manière symbolique cet événement – récit teinté de remords, qui ne l’a donc pas quittée.

Colette, quant à elle, avait rejoint clandestinement son mari, Henri de Jouvenel, à Verdun, en décembre 1914-janvier 1915 : « Il est fini, ce beau voyage épouvanté. Me voici – pour combien de jours ? – cachée dans Verdun. Un faux nom, des papiers d’emprunt, ce n’était pas assez pour me garder, pendant treize heures de trajet, du gendarme nouveau style, que la guerre fait subtil, railleur, indiscret, ni de ton commissaire impérieux, gare de Châlons ! En chemin, j’ai rencontré tous les périls : l’amie infirmière commise à l’arrivée des trains de blessés et qui s’écrie : « Vous ici ! », le journaliste devenu militaire et qui s’enquiert : « Votre mari va bien ? Vous allez le voir ? », le médecin-major, qui « comprend » et qui m’adresse des clins d’œil à inquiéter un garde-voie… ».(5)

Elle en a tiré deux chroniques : « À Verdun » et « Jour de l’An en Argonne », qui seront publiées, avec d’autres récits de circonstance, en 1917 dans Les Heures longues. Dans une lettre à Francis Carco, elle qualifia ces écrits de « pauvres choses journalistiques » qu’elle reprendra dans ses Œuvres complètes après corrections(6) : « Il ne m’a pas fallu huit jours pour comprendre qu’ici, dans ce Verdun engorgé de troupes, ravitaillé par une seule voie ferrée, la guerre, c’est l’habitude, le cataclysme inséparable de la vie comme la foudre ou l’averse – mais le danger, le vrai, c’est de ne plus manger. Tout commerce cède le pas et la place à celui des comestibles : le papetier vend des saucisses et la brodeuse des patates. Le marchand de pianos empile, sur les Gaveaux et les Pleyels fatigués qu’il louait naguère, mille boîtes de sardines et maquereaux… ».(7)

(1) Lettre à John M. Murry, Ospedaletti, Italie, 16 novembre 1919.

(2) Katherine Mansfield, Le Voyage indiscret, Le Seuil, 1983, p.11.

(3) Katherine Mansfield, Lettres, Stock, 1993, p.24.

(4) Katherine Mansfield, Journal, Paris, 2 avril 1918, Gallimard, 1996, p.233-234.

(5) Colette, Romans, récits, souvenirs (1900-1919), Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1989, p.1215.

(6) ibidem, p.1202

(7) ibidem, p.1216.

Sylvia Pawlowski-Mathis

Affectionne tous les moyens d’expression artistique, pratique la sculpture et utilise depuis son plus jeune âge l’écriture poétique comme refuge et partage des émotions.
Les auteurs du dossier

Filles de la patrie

Guerre,
En centenaire tu resurgis,
Tu fais parler de toi,
Tu nous rappelles et interpelles.
Tu craches tes souvenirs
De sang et de batailles
De héros meurtris et de rêves brisés

Ton souvenir inonde nos tombes fleuries
Nos monuments érigent en ton nom nos familles décimées.
Nous passons devant toi, emblème de vies meurtries
Endeuillés du souvenir de toutes ces vies sacrifiées
Et on décore, sous les drapeaux,
Chaque année, pour ne pas oublier…

Sur ces pierres taillées
Gravées de noms en rafales.
Arrêtons-nous un instant,
Pour ne rien négliger
Pour lire entre les lignes
Et accorder une place plus digne,
À toutes ces femmes qui ont oeuvré,
À toutes ces femmes sur ces stèles non citées.

Mères, soeurs, épouses et promises
Pour toutes celles sur qui la France a pu compter.
Pour toutes celles, armées de courage,
Qui dans l’ombre se sont sacrifiées.

Vous qui n’avez pas mené bataille
De fusils de canons ni de grenailles.
Pour toutes vos souffrances cumulées
Vous qui avez donné du fond de vos entrailles…
La grande faucheuse ne vous a pas épargnées.
A-t-on mesuré, Adèle, ta force et ta vaillance ?
T’a-t-on remercié pour ton soutien et ta hardiesse ?
Quand si frêle et mignonnette

Tu es partie donner de toi à la patrie,
Des heures, des jours et des années
Munitionnette, pour te nommer.
T’a-t-on orné d’une médaille,
Lorsque ton corps s’est décharné ?
Qu’il a gardé comme une mitraille
Les traces de ces obus soulevés ?

Merci à vous anges blancs dans cette misère,
Si dévoués sur tous les fronts
À panser les plaies de toute la guerre,
Ensanglantées ou d’émotions.

Merci à vous marraines de guerre,
Qui avez su vous substituer,
Donner amour et réconfort
Aux hommes cernés dans leurs tranchées…

Hommage encore à vous les femmes
Toute une armée, à cultiver
En prenant soin de vos campagnes
Et d’vos récoltes à sauvegarder.
Vous avez vous aussi mené bataille
En y creusant toutes vos tranchées.
Sacs de blé et de grenaille
Huile de coude à volonté.

Vos munitions étaient de taille
Puisqu’elles ont pu vous préserver,
Semer la vie dans vos campagnes
Pendant qu’ailleurs on la fauchait.

Je pense à toi parfois Mathilde,
À peine vos noces consommées,
Tu as dû renoncer si vite
À la moitié que tu chérissais.
Tu as fait face avec courage
Au travail que la ferme demandait
Rassurée par les témoignages,
La guerre allait bientôt s’achever…
Tu chantais vos retrouvailles,
À l’église tu les priais.

Pas facile, seule, de mener bataille,
Quand ton ventre s’est mis à bouger.

Tu as fait face à tous les pleurs,
Soutenu tes soeurs aux funérailles
Tu as vécu tellement d’horreur
Pas le temps que ton corps défaille.

L’absence s’est installée comme une routine,
L’angoisse présente, jour après jour,
Ton fils a grandi… une photo à ses côtés,
Sans jamais pouvoir recevoir un signe,
Ni même un sourire partager.

Ta relation épistolaire a fini par te désoler
Tu as gardé un goût amer de ce sort sur vous jeté.

Quand Jacques un jour est revenu de guerre,
Après la joie de cette paix…
Il a fallu apprendre à vivre… un étranger à tes côtés.
Chacun doté de ses souffrances,
Des traumatismes à évacuer…
Il a fallu pour toi Mathilde
Ta place, ton rôle, maintenant céder.

Mathilde a tu, au fond de son âme
Toute la rancoeur qu’elle a gardée.
Elle se souvient de ce slogan, si fier et savamment lancé
« Debout, donc femmes Françaises… Filles de la patrie !
Tout est grand qui sert le Pays … Debout à l’action, au labeur !
Il y aura demain la gloire pour tout le monde. »

Elle a tu, au fond de son âme
Par respect pour tous les Hommes
Que cette guerre a maltraités.
Elle a tu, au fond de son âme
Tous ses ressentis déjà évoqués.

Mais aujourd’hui, pour elles qui ne sont plus,
Pour leur souvenir, et parce qu’elles en sont dignes.
Je veux commémorer leur dévouement, et leurs actions,
Et graver pour elles, ici, en quelques lignes,
Toute la gloire et le respect que leur souvenir anime.

Fabien Tellier

Ses textes ont été inspirés par la lecture de correspondances de Poilus. Photographe et poète, né à Romorantin, vit à Pruniers en Sologne. Publications de textes en revues dont La Grappe et recueils : Les corps primitifs (2009) Le rosaire (2012) Rouages (2014) Editions Le Manuscrit disponibles chez Hachette.
Les auteurs du dossier

MAINTENANT

Si maintenant, à cet instant même, tu pouvais faire un vœu, lequel ferais-tu ? Sans mentir, dis franchement…
Je te pose cette question parce que, tout à l’heure, j’ai entendu cette femme, à la descente du train, dire à son mari rentré de permission : « Tu as un cil, fais un vœu ». Et c’est dingue, le premier truc qui m’est venu à l’esprit, je ne l’aurais peut-être jamais imaginé hors de cette situation de guerre, c’est prendre possession de ton corps. Aller à ta place au front pour prendre ma part de tes peines.


UN PRINTEMPS EN NOIR ET BLANC

Tu n’es pas resté longtemps en permission. Nous n’avons pas pu profiter longtemps des premiers beaux jours. Même si le ciel bleu et le soleil persistent, ce sera pour moi un printemps en noir et blanc car demain tu reprends les armes.
J’essaie de prendre sur le présent le maximum de détails pour ma mémoire : nous sommes dans le square, à côté du cinéma, tu es étendu sur ce banc en bois, ta tête sur mes cuisses, tu fermes les yeux en pensant sans doute à ton trajet Paris gare de l’Est-Nancy.
Mon visage soucieux est penché vers ton visage attentif, ma main caresse ta joue.
Ce moment me fait subitement penser à un poème de 1870 appris à l’école : Le dormeur du val.


DE LA TOMBÉE DU JOUR
AU LEVER DU SOLEIL

Tu viens de recevoir une lettre de Lucie. Ses mots sont doux mais elle t’a dit des mots-rétro. Tu attendais autre chose, un peu plus de passion. Tu ressens toujours de l’angoisse. Tu voudrais savoir ce qu’elle fait, tous les jours, toutes les heures.
Mais comme le temps passe (même si en ce moment chaque minute est une éternité), ne t’inquiètes pas, rassure-toi, le rideau de la guerre finira par tomber, laisse le temps, laisse le temps faire au lieu d’attiser le feu de la jalousie.
Tu pourrais mettre le feu à ta position, incendier le ravitaillement à côté des camions pour faire diversion, rentrer par surprise en pleine nuit. Tu voudrais être avec elle de la tombée du jour au lever du soleil.


L’HÔPITAL MILITAIRE

J’ai enfin la force de vous écrire en espérant que cette lettre vous trouve en bonne santé.

J’ai eu mal aux reins, mal à taper dans le mur derrière mon lit… Mais rassurez-vous : maintenant je vais mieux même si je reviens de loin. J’ai été gazé puis enfoncé trois heures sous terre. J’ai été obligé de me déplacer parmi pierres et charpentes après un long temps d’inconscience.

Je pense quitter l’hôpital militaire cette semaine. J’attends seulement de récupérer des effets car les miens ont été déchirés.
Angèle m’a appris que Louise, notre petite cousine des Etats-Unis, vient d’accoucher d’une petite fille morte. C’est bien malheureux.

Je ne manque de rien mais je pense beaucoup à vous de là où je suis.


PEAU NEUVE

Je vais rentrer chez mes parents. Tu patienteras. Je dois me faire retoucher, me faire imposer des mains contre les brûlures pour barrer le feu.
J’espère que tu ne te moqueras pas de moi quand tu me verras.
Je vais profiter des techniques des laboratoires d’esthétique. Je vais choisir un modèle avec de belles oreilles, j’en profiterai pour faire enlever mon double menton.
Je suis Œuvre en noir, frustré, parce que je ne fais pas assez vite peau neuve.

Ces textes ont été inspirés à Fabien Tellier par la lecture des correspondances des Poilus et leurs familles et sont extraits d’un ensemble composant une Lecture poétique faite par l’auteur et Marie Hentry Pacaud, accompagnés à la guitare basse par David Mercier : La Guerre de 14-18 Lettres de Poilus : Appollinaire, Aragon,…

Brigitte Daillant

Attirée par toutes formes d’expression et d’animation, dans un désir de découverte mutuelle et d’apprentissage, ce texte lui est venu comme un cri. Une écriture sonore voulant saluer le pouvoir des mots à l’œuvre dans La Grappe.
Les auteurs du dossier

Plicature : fait de plier. Par extension, ce terme désigne les Poilus blessés, évacués, soignés mais dont les articulations restent pliées sans cause organique visible. Le docteur Clovis VINCENT (neurologue et grand patriote) innove alors un traitement infligeant aux malades des chocs électriques de 60 à 120 milliampères destiné à « redresser » ces soldats considérés comme simulateurs... Le refus de ce traitement par le zouave DESCHAMPS permettra aux législateurs de faire avancer la question du choix possible de son traitement par un individu mais l’impossibilité pour le soldat d’y participer. Aujourd’hui, le trouble de stress post- traumatique est reconnu mais reste très difficile à dépasser.

  

Plicaturés

« Lâches, salauds, cochons, trouillards, embusqués du cerveau, trembleurs en errance, blessés sans blessures, soldats inconvenants, honte de la patrie. »

Plicaturés évacués. Plicaturés arc-boutés, tordus, désarticulés, effondrés, hantés, hallucinés, confus.
« Ont la vie belle tous ces planqués gibier d’asile. »

Sont torturés à l’électrothérapie traitement infaillible de la lâcheté promettant un retour au front sous la grenaille.
Inconscients résistants à la terreur, cobayes exploités d’une médecine mécanique organique.

Soldats hébétés d’effroi. Non héros, non martyrs….

Hommage à vous les lâches, les salauds, les cochons, les planqués pionniers de la neurochirurgie.
Héros confus du refus du sujet, de la folie des combats.

Héros du conflit Devoir/Pouvoir.

Ni lâches.
Ni salauds.
Ni cochons.
Ni trouillards.

Christelle Mas

Plasticienne, photographe française née en 1984, vit en Finlande. A publié dans des revues sur le net et un recueil de poèmes « Voyage » Edilivre (site)
Les auteurs du dossier

Incontinence

Dans une cave minérale
Je sens les succions
De la vase
Je déblaie
Les barils de terreur
À travers le kaléidoscope
Inondé
J’essaie d’éviter
Les sols mobiles
Les liquides coulants
Le terreau glaireux


Les métalliques

Fusil accolé
Regard d’à côté
Sol décollé
Le fer s’effrite
Les machines sont nées
Les croûtes d’éclairs
Se rejoignent
Soudées d’éther
Le jus rend son saut
Les métalliques sont levées
Les mâchoires appuyées
Déclenchement latent
Éclair de fer


Audace

Frappe
Frappe
Mon sang ploie dans mes gestes
Mon corps s´énergise
Coups
Coups
Cerveau au cran
Le tambour dans mes veines me retient
Poing
Poing
Nerf incités
Tendons musclés
Masse
Masse
Poumon gonflé

Gaëlle Héaulme & Jean-Christophe Pagès

HOMES (Fin)

63

Je ne me souviens pas de mes toutes premières écoles, sauf d’un fulgurant coup de règle en fer sur le bout des doigts pour un S oublié
et
en Bretagne, laissée là par mes parents, j’allais un mois dans la classe unique du village, section mouettes.
École communale de Carry-le-Rouet, les garçons dans la cour et faire la vaisselle après la cantine.
École Alphonse Daudet, je reçois un caillou sur la tête et je m’évanouis.
Lycée Buffon, je vais à pied car je me suis fait agresser dans le métro.
Collège Arc-de-Meyran, rien, personne, j’ai des boutons.
Collège Jas-de-Bouffan, Gertrude me crie par une fenêtre de sa classe qu’elle a eu ses règles. Plus tard, je suis renvoyée.
Collège Rocher-du-Dragon, mon ami est noir et habite dans une caravane.
Un an de cours par correspondance.
Collège du Sacré-Cœur, mon prof d’histoire-géo me plaît. Après mon bac, nous avons une aventure.

64

sentier des champs, il y a une salle de jeux. C’est au bout du couloir 1er étage. La pièce fait exactement la même surface que la salle à manger dessous. On y met une table de ping-pong, j’y déballe mes légos, une vieille télé avec console (ancêtre). Les joueurs sont des traits et la balle un carré. On se démène quand même. A côté, il y a la pièce noire. Je n’y vais jamais. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans. Le mieux est de garder la porte fermée.

65

mon amie Gertrude part vivre à Paris, je quitte la rue Aumône-Vieille et m’en vais rue Joseph-Ravaisou, où nos parents ont loué deux appartements pour la durée des travaux : un pour nous les trois sœurs et un pour les adultes. Au lieu de militer nous allons en boîte, la Grignothèque, gratuite pour les filles. Ils ne sont pas contents. Au milieu de la nuit nos talons claquent dans l’escalier.

66

Je fouille. Dans toutes les maisons, je fouille. Trouve des trucs que je ne devrais pas. Sauf nourrisson square de Lorient je ne fouille pas. Engoncé dans ma barbotteuse, je ne fais pas du 4 pattes dans les placards. Je cherche quoi pourquoi ? Les cachettes sont diverses, parfois savamment élaborées. J’espionne, j’écoute. Le bureau ou la chambre, les tiroirs. Tout remettre exactement comme c’était. Le garage, les cartons du fond. Je fouine. L’explorateur ou l’agent secret. Je trouve des magazines. Faire coulisser la planchette où sommeille le trésor. J’ai du temps. Là, des diapos. Pas gêné quand même le garçonnet. Une fois, je suis pris en flagrant délit. Mais, comme toujours, ma mère se tait.

67

1 Rue Chabrier.
Je collectionne les amoureux.
Une copine habite l’appartement en dessous : avec un système de cordages nous nous faisons passer des choses par les fenêtres. Je lui prête ma belle table en bois mais elle oublie une bougie dessus, et ma table brûle. Il n’y a pas de salle-de-bain, je me lave dans l’évier de la cuisine. Je travaille dans une clinique, on me vole ma mob : je fais du stop au petit jour. Nous n’avons pas le téléphone, pas la télé. Je laisse un mot d’amour sur ma sonnette à un Bertrand, et c’est un autre Bertrand qui le lit. Le midi, je déjeune avec ma grand-mère qui habite en face, 3 rue Méjanes. La vie est assez amusante, surtout avec le pastis.

68

Liste des amoureuses que j’invite chez mes parents :
Jane, une Anglaise correspondante. Photo de nous deux assis sur mon lit. Je suis en short tee-shirt bleus. Elle polo lilas et blue-jean retroussé. En fait, ma vraie correspondante, on dit correspondante, ou corres’, ma corres’, celle qui dort chez moi, chez mes parents, sentier de la mare des champs, est laide. Grande avec des dents.
En revanche, celle de Sandrine, amie collégienne, est jolie Jane. Je suis donc tout le temps fourré chez Sandrine pour voir Jane dont je tombe amoureux. J’oublie ma corres’, jusqu’à son prénom, je la refourgue à d’autres. Quand Jane retourne en Angleterre, je pleure longtemps derrière le bus. Je ne l’ai jamais revue.

69

Mes chambres 1 : Paris, la Celle-Saint-Cloud, Carry, je partage de petites chambres avec mes sœurs. À la Kérié, je ne sais plus. À Paris, j’ai ma première chambre en tant qu’aînée, j’écoute Pink Floyd toute la nuit. Mont-Robert est un château, je change souvent d’endroit. Au Pey-Blanc, j’ai une mezzanine. À Saint-Mitre, il y a des araignées sur le mur et des serpents sous le lit. Dans les appartements d’Aix, j’ai ma chambre, elle est parfois dans le salon. Paris, première vie de couple, la chambre contient à peine le matelas posé par terre. Rue Saint-Maur, je fabrique une étagère au-dessus du lit et elle tombe sur nous pendant la nuit, avec les livres.

70

Comme je l’attrape maladroitement par le cou, je manque de l’étrangler. Jane écrasée contre ma clavicule d’ado chevelu. J’ai par ailleurs une étrange croix autour du cou. Quant à elle, on voit sa braguette et le pull marine habilement noué sur ses épaules. C’est dans ma chambre du haut. J’ai mon lit d’enfant et un couvre-lit vert écossais. Le papier peint n’a pas encore été posé, c’est du placo brut. Avec du recul, je dois confesser que, sur ce cliché, elle n’a pas le regard brillant. Mais elle glisse gentiment sa petite main sur mon flanc droit. La chose ne serait pas aussi aisée aujourd’hui. J’aimais sa coupe ondulée et l’épaisseur de ses lèvres. On pouvait bien s’embrasser. Reste la question : qui était dans ma chambre ce jour-là pour nous photographier ?

Illustration de Dominique Laronde pour Homes

Avec Richard Taillefer, on parle d’un nouveau Festival de poésie

Dimanche 12 octobre 2014, au Salon Littéraire de Vaux le Pénil, dont nous saluons l’accueil réservé aux auteurs et éditeurs invités par l’équipe de la Ferme des Jeux, La Grappe rencontre ses lecteurs et aussi des auteurs comme Richard Taillefer, poète, auteur de recueils de poésie, co-fondateur de Poésimage et initiateur d’un nouveau Festival de poésie dans son village natal.

F comme festival

La Grappe : Alors Richard, cette création du premier Festival de Poésie de Montmeyan en juillet 2014, ton village provençal, raconte !

Richard Taillefer : Depuis quelques années, un grand nombre d’amis souhaitaient que nous nous retrouvions, en renouvelant l’expérience vécue au temps de Poésimage la revue poésie et arts plastiques que nous animions de 1981 à 2001 à Savigny-le-Temple. Il nous fallait créer un évènement convivial, ouvert sur la poésie sans cloisonnement, ni élitisme, l’approche réelle de l’écriture de qualité.

La Grappe : Rappelons-le, avec Michel Méresse vous organisiez débats et de belles lectures toujours suivis d’un banquet rapprochant le public des auteurs.
Pour Montmeyan, il te fallait réunir toute une équipe autour de toi !

E comme équipe

Richard Taillefer : J’ai fait appel à des auteurs proches du manifeste « Poésie pour vivre » de Serge Brindeau et Jean Breton.
Période emblématique des années 70/90 et des revues Poésie 1, Vagabondages. Biga, Lesieur l’inusable animateur de Comme en poésie, Michel Méresse (La Sape), Jacques Morin ( le Jacmo de Décharge), Eric Dubois ( Le capital des mots, revue du Net). Guy Allix, rencontré lors des feux de bois de La Sape.

S comme sud

La Grappe : Tu t’entourais des auteurs français du nord, et ceux du sud ?

T comme territoires

Richard Taillefer : Le sud c’est avec Christophe Forgeot, auteur installé à Toulon et un chanteur occitan Daniel Daumàs, auteur interprète, « né les deux pieds dans le Verdon ».

I comme international

Richard Taillefer : La dimension internationale a été donnée dès ce premier Festival grâce à la présence de Carjo Mouanda (Congo) et Abbassia Naïmi (Algérie).

V comme village

Richard Taillefer : Pour héberger les intervenants, je me suis appuyé sur la tradition de cet accueil qui animait les fêtes du village. Les quarante trois artistes présents ont été logés chez les habitants pendant les deux jours du festival.

A comme âmes

La Grappe : Préparer un village de 600 âmes à ce bouleversement, ça n’a pas dû être facile.

Richard Taillefer : D’autant que nous avons fait le plein, soit 250 spectateurs à chaque spectacle ou évènement. Pour que les 600 habitants du village accueillent 1000 visiteurs sur deux jours, il faut les convaincre et les associer à la préparation. Au début, on nous a pris pour des fous. Et puis, il faut savoir que préparer deux jours de Festival prend deux ans environ pour : contacter les artistes, mobiliser la population et surtout trouver les financements. La création de l’association porteuse du projet a révélé peu à peu des savoir-faire d’habitants ignorés de nous jusque-là. L’un pouvait imprimer des flyers, un autre proposait de réaliser un calicot de présentation, un expert comptable a rejoint l’association et bien d’autres ont mis leurs compétences au service de cette animation culturelle inhabituelle.
Ce type de projet autour de la poésie prouve que l’originalité de la proposition peut susciter l’intérêt et l’adhésion.

L comme lectures

La Grappe : Certains pourtant, devaient vous attendre au tournant, comme on dit…

Richard Taillefer : On a misé sur la diversité des spectacles, chansons, poésie, scène ouverte, lectures suivies de signatures en privilégiant les rencontres, le partage, la fête par le banquet. Tout faire pour que personne ne se sente exclu. Pour réussir ce pari, on tenait à la qualité des interventions, avec notamment la venue du Sociétaire de la Comédie Française Bruno Raffaelli dans son adaptation de Le Grand Troupeau de Giono, et d’autre part à la qualité de la réalisation technique dans des lieux comme la salle du restaurant ou la salle de coopérative. Pour assurer les meilleures conditions possibles aux acteurs et au public, nous avons eu la participation bénévole d’une société de sons et lumières. Les gens ont dit : « On ne se croyait plus à Montmeyan. » Ce festival : c’est un village transformé pendant deux jours et des rencontres entre artistes qui favorisent de nouveaux projets.
La Grappe :2015 des prévisions ?
Richard Taillefer : Le 7 août 2015, lors d’une scène ouverte, on annoncera le programme des 5 et 6 août 2016 du 2ème Festival Montmeyan en poésie.

Propos recueillis par Colette Millet

Le goût des mots (n°1) de Jacques LUCCHESI

Belle à croquer

Comme les femmes les mots ne cessent de nous surprendre. Ils sont changeants, polysémiques, imprévisibles. C’est le cas du verbe « croquer ». Nous connaissons tous son sens premier alimentaire. Il s’impose à nous sitôt que nous mangeons un aliment qui demande quelques efforts à nos maxillaires. On mâche du pain, mais on croque une noix ou une pomme. A partir de là on peut facilement filer la métaphore et retrouver – qui sait ? – le jardin des délices. Reste que le verbe « croquer » a longtemps été synonyme de « dessiner ». C’est son sens second qui s’impose dans le mot « croquis », toujours usuel. Pour ce qui est de sa forme verbale, c’est aujourd’hui plus délicat. Je vous propose, messieurs, d’en faire l’expérience quand, dans le métro, vous serez assis face à une jolie passagère. Dites-lui alors simplement :

« Mademoiselle, vous êtes belle à croquer. »

« Croquer…Vous voulez donc me manger ? »

« Je voulais dire par là que j’aimerais faire votre portrait. »

« Ah ! Je préfère ça. Si, toutefois, vous ne vous payez pas ma tête… »

Car nous savons tous instinctivement qu’il y a un lien entre la pulsion alimentaire et la pulsion sexuelle. Un conte comme « Le petit chaperon rouge » ne fait que mettre en scène cette double déclinaison de l’oralité. Et quel homme durant l’amour, face aux seins ou aux fesses d’une partenaire bien pourvue par la nature, n’a pas exprimé le désir de la manger ? Pour la plupart d’entre eux, cet aveu voluptueux sera vécu sur le mode du fantasme, la morsure étant endiguée par le baiser. Mais il y a parfois des dérapages, particulièrement chez ceux qui ne sont au fait des subtilités de la langue française. Ce fut le cas, en juin 1981, pour Isséi Sagawa – rebaptisé par la presse « le Japonais cannibale ». Mais c’est son amie hollandaise qui devait, pour son malheur, faire les frais de son rapport difficile à notre lexique. De lui aussi, on peut dire qu’il fut perdu par la traduction.

Notes de lecture par Gérard Paris

Alexandre Pouchkine, Le cavalier de bronze

Édition Alidades

D’un effroi intérieur / Ni bête, ni être humain / Ni vivant de ce monde
Ni fantôme d’au-delà

Postfacé par Emmanuel Malherbet, ce recueil s’inscrit dans la petite bibliothèque russe des éditions Alidades. Basé sur un fait divers authenti-que (le compte-rendu d’inondations), ce récit se situe entre rêve et réalité entre songerie et cauchemar. Evguéni, jeune fonctionnaire, vit au bord de la Néva à proximité de la Suède et de la Finlande. Oscillant du récit épique au récit légendaire, passant volontiers du personnel à l’impersonnel (LUI),ce récit s’apparente à un conte et est rythmé par une anaphore : Lui, sur son coursier de bronze submergé par les inondations, Evguéni perd sa fiancée et devient fou ou plutôt halluciné. Mais ce récit rapidement dépasse le réel et emprunte les lisières du fantastique :
Ou notre vie entière n’est-elle donc rien Que songe creux ?
Impuissant, face à la puissance légendaire du coursier de bronze incarnant le mal, Evguéni va périr noyé. La question reste posée : que peut faire l’humain face à la vengeance des Dieux et face à son Destin ?

Notes de lecture par Gérard Paris

Vincent Calvet, Continuum amoureux

Éditions Raphael de Surtis

Son regard / Révélant / Le texte-océan / Les grèves voilées de brume
Les îles / Dimensions multiples de l’espace irrévêlé

Co-directeur de la revue « Mange-Monde »,Vincent Calvet nous propose un recueil divisé en trois parties : La femme-océan, Blasons, Continuum amoureux et qui s’appuie sur des citations de grands aînés (Guillevic, Breton, Michaux).Si par certains aspects et dans certains passages le poème s’apparente à une litanie, à une oraison, on peut noter une démarche complexe : d’une part la relation entre l’amant et l’aimée basée sur la sensualité, sur l’intimité ; d’autre part le lien indéfectible entre la complexité du monde et l’état amoureux avec comme seul recours l’écriture pour se désenchevêtrer de l’amour. Mais ce recueil où les « blasons » célèbrent chaque partie intime du corps, est aussi un hymne à la beauté du monde autant qu’à la beauté féminine : la mer et le ciel prennent une place essentielle et constituent des métaphores et des comparaisons avec le corps de l’aimée :

Le corps est un monde / L’univers y est contenu / La beauté s’y révèle et tremble / Elle est une grande forêt

Dans ce recueil où fleurissent les poèmes amoureux, Vincent Calvet maintient un certain rythme, une certaine tension, qui trahit la transe amoureuse autant que l’état contemplatif ; un beau recueil qui révèle de belles gemmes d’amour.

Notes de lecture par Gérard Paris

Vincent Calvet, Sigila n°28, Gris-France

21 rue Saint-Médard 75005 Paris

Dirigée par Florence Lévi, cette revue transdisciplinaire centre sa recherche sur le secret s’appuyant sur des collaborateurs français et portugais. Parmi toutes ces architectures secrètes, Bernard Sesé explore le château intérieur de Thérèse d’Avila : « L’architecture de l’âme dit du « palais de l’oraison » qu’il se construit « sans travail de l’art ». Pour Bernard Sesé le château de l’âme est une superbe représentation imaginaire de ce qui est au-delà du langage. Bernard Sesé évalue le beau travail de Thérèse d’Avila avec son architec-ture symbolique, faisant le lien entre le réel et l’espace spirituel. Philippe Porret, lui, approfondit le travail d’Antonio Gaudi avec la « Sagrada Familia » :

C’est une émanation, une création entre l’esprit de la Méditerranée et le souffle du peuple. Leur synergie est cette esthétique, son architecture secrète, cette combinaison de lumière et de naïveté engagée.

Florence Evrard et Isabelle Gazard plongent dans les perspectives données par la peinture de Viera da Silva. Plusieurs images illustrent l’article sur André Bruyère. Comme des échos à ces explorations des architectures secrètes résonnent les poèmes mêlant Marceline Desbordes Valmore, Gérard de Nerval avec Mario Quintana et Carlos Drummond Andrade. Abordant des domaines aussi variés que l’architecture, l’inconscient, la peinture, cette revue touche aussi bien la philosophie et la poésie.

Notes de lecture par Jean Bensimon

Jacques Lucchesi, La fabrique de la féminité et autres essais

Éditions Edilivre 2013. 14 euros

Auteur d’une trentaine de recueils de poésie et de nouvelles, ainsi que d’essais notamment sur Orwell, Jacques Lucchesi nous propose cette fois quatre textes passionnants. Le premier porte le titre ─ percutant et allant à l’essentiel ─ du recueil. Sans méconnaître la part innée de la féminité, l’auteur analyse sa genèse et les mythes qui l’imprègnent. Il s’agit bien d’une construction, de même que pour la virilité. L’approche pluridisciplinaire, surtout psychologie, sociologie, histoire et économie, fait le point des recherches récentes sans jargon ni abstraction avec une langue élégante. L’essayiste analyse finement la métamorphose des rôles masculin et féminin, la puissance érotique des vêtements féminins et leurs répercussions économiques ─ le passage sur le rouge à lèvres m’a paru savoureux et drôle. Finalement, malgré les bouleversements de notre époque, nous constatons avec l’auteur la permanence de la notion de féminité.
Le sujet du deuxième texte nous interpelle autant : qui n’a pas un jour éprouvé la honte ? L’analyse philosophique, qui fait dialoguer Descartes avec Spinoza, Aristote avec Sartre, nous permet d’approfondir la question. La honte est mise en relation avec la pudeur, la culpabilité autant qu’avec le regard du groupe. Là aussi, le lecteur avance dans la compréhension d’un sentiment, de sa genèse.
Les deux derniers essais, sur la prostitution et le tourisme, ne sont pas moins stimulants pour la réflexion. Personnellement je suis sorti de la lecture de ce livre avec le sentiment de mieux me connaître et l’envie de lire ou relire d’autres ouvrages qui y sont évoqués.

Lecture-rencontre avec Yves Bonnefoy

Printemps des Poètes – 2 avril 2011

Lecture-rencontre avec Yves BONNEFOY
Animée par Marc BLANCHET dans le cadre des A Voix Vives.
Musée départemental Stéphane Mallarmé

Enregistrement, transcription : Jean-Jacques GUEANT

Dans le jardin en fleurs du Musée Mallarmé une cinquantaine de personnes ont pris place sous un vélum blanc où les chaises numérotées s’alignent autour d’un petit podium. Cinquante curieux passionnés et attentifs. Il fait beau, la température est propice.
L’introduction de Marc Blanchet est amicale et documentée pour célébrer la rencontre d’Yves Bonnefoy – 88 ans – sur les lieux où vécut le Prince des Poètes il y a un peu plus d’un siècle.
La sono (très) défaillante, capricieuse, ajoutera une tension d’écoute aussi exigeante qu’imprévue, et le vent printanier fera le reste : la voix profonde, caverneuse d’Yves Bonnefoy s’élèvera et flottera, évanescente avec le parfum suave des roses alentours.

Marc Blanchet introduit l’après-midi en évoquant l’exposition en cours du musée : Femmes de Mallarmé, qui présente divers objets reliés aux figures féminines qui ont accompagné le poète : éventails, dessins, gravures…etc.

Yves Bonnefoy
Yves Bonnefoy

Marc Blanchet
J’aimerais savoir Yves Bonnefoy, et ce sera ma première question, quelles sont vos impressions, vos émotions à revenir ici après tant d’années ? Comment vous qui avez aussi interrogé l’œuvre de Mallarmé du côté des Vers de circonstances, donc peut-être de ce fameux futile propre à Mallarmé, vous voyez cette sorte d’univers d’objets, d’un seul coup visibles, qui ont été amenés à être médités dans l’écriture ?

Yves Bonnefoy
En fait l’impression que nous avons de ces objets, de ces images et leur rencontre ici dans ce musée, il y a toute l’interposition des photographies avec lesquelles tout lecteur de Mallarmé, tout ami de son œuvre a appris à vivre, dès ses premières lectures : l’éventail de Mlle Mallarmé, le « credo » de Whistler, toutes ces photographies émouvantes, œuvres de Degas en particulier, nous les connaissons bien par les livres, par les reproductions, il y a donc là comme une habitude prise, et leur réunion dans le musée s’efface un peu derrière l’impression d’ensemble que constitue le lieu, le lieu comme tel qui est ce que précisément on ne peut pas anticiper… en fait comme je vous le disais tout à l’heure, j’étais venu dans cette maison du temps que c’était Mme Bonniot, la seconde femme du gendre de Mallarmé, qui vivait encore là, et cela avait été évidemment émouvant d’une manière un peu spéciale que de voir les deux ou trois petites pièces dans les-quelles Mallarmé avait vécu, dans l’état où il les avait véritablement laissées… semble-t-il rien n’avait bougé, il y avait même des numéros du Mercure de France posés sur la table, comme ils étaient là le jour où il avait quitté cette pièce pour la dernière heure de sa vie… Alors se retrouver dans ce musée c’est aussi prendre conscience de l’importance du lieu naturel autour de la maison, le fleuve, les arbres, et c’est même distrayant dirais-je, je ne suis pas sûr que nous puissions aller très loin dans notre conversation, étant donné ce que la beauté des arbres et des pierres au soleil peut être… essayons quand même …


Mallarmé futile, sérieux…

Marc Blanchet
Oui on est saisi à l’heure de la sieste ! On va essayer d’affronter ça !
En fait à chaque fois qu’on se croise ici à ce musée et qu’on est lecteur de Mallarmé, qu’on est attaché à son œuvre, finalement on s’interroge un peu sur quel Mallarmé il s’agit ? S’agit-il du Mallarmé d’Igitur ? Ou s’agit-il du Mallarmé des Vers de circonstance ? J’ai l’impression que vous dans votre travail de préface, travail de réflexion, d’essayiste, de poète, vous vous êtes essayé tout de même à une chose, de saisir ce Mallarmé de manière aussi historique et chronologique. C’est-à-dire plutôt que d’être dans une sorte de juxtaposition du sérieux et du futile, vous essayez de voir sans cesse un basculement qui existe, sur lequel vous revenez régulièrement, ce basculement, je dirais de l’interrogation, de cet esprit jusqu’aux limites d’un certain néant… est ce le basculement dans la beauté ? Est-ce que, pour vous, ça vous paraît le basculement ou l’articulation majeure dans l’histoire de l’œuvre de Mallarmé ?

Yves Bonnefoy
J’ai essayé de saisir les différents aspects de Mallarmé de manière historique et chronologique, parce que le signifiant que le poète met en œuvre évolue, de même qu’ils font suite à d’autres qui ont déjà été expérimentés par lui, si bien que l’écriture d’une œuvre est accumulative et ne peut que voir se vérifier dans ce qui a été déjà produit… on ne peut pas mettre simultanément sous nos yeux les différents aspects, les différents moments d’une œuvre, mais en revanche il y a une unité profonde dans toute grande œuvre, et Mallarmé en est bien l’exemple. Je ne crois pas qu’on puisse dissocier Hérodiade ou les Poèmes de circonstances, ils procèdent du même rapport intuitif au monde et à l’esprit, et ne sont que des variations en somme sur un thème unique…

Marc Blanchet
Il y a donc des moments pour vous de rencontre, des moments très choisis que sont les préfaces que Gallimard vous a proposées de rédiger pour des collections de poche, et puis il y a d’autres moments de méditation où d’une certaine manière vous essayez de voir, de capter comment dans l’œuvre de Mallarmé certains textes ont pu être travaillés, travaillés de l’intérieur, avec je trouve une très belle manière d’interroger la psychologie de Mallarmé….
Il y a votre ouvrage qui s’intitule le Secret de la Pénultième paru en 2005 et je voudrais juste pouvoir lire ici ce que vous dites de cette écriture, telle qu’on parle de Mallarmé, ce Mallarmé curieusement confronté de son vivant à un problème de compréhension de ses contemporains, et somme toute la chose perdure, je ne sais pas si vous avez cette impression là, c’est-à-dire que Mallarmé reste toujours une sorte d’ouvrage à déchiffrer à comprendre et qui continue toujours d’intriguer. Vous écrivez…


Mallarmé l’obscur ?

Yves Bonnefoy
Oui peut-être puis-je dire une chose au passage s’il s’agit du problème de la compréhension de Mallarmé ?
Ce qui a lieu et qui trouble beaucoup l’intellection du problème, c’est que l’on croit que les poèmes sont des réseaux de signification qu’il faut analyser, donc traduire dans une autre sorte de parole. En fait la poésie n’est pas faite pour dire les choses, elle n’est pas l’administration d’une vérité, elle est la tentative jamais achevée, ni achevable, de rendre aux mots, à chaque mot, une intensité qui est dans ces cas-là au-delà du niveau des signi-fications. Elle est beaucoup plus près de ce qu’on peut appeler le référent, et d’ailleurs la poésie tend à reconstituer un lieu où vivre et non pas dire une vérité. Elle dit, elle est obligée dans son travail toujours imparfait de sombrer au niveau de la signification si je puis dire, et si on cherche sa raison d’être essentielle à ce plan-là, on s’embrouille, et précisément on court le risque de considérer comme inefficace un poète parce que la signification ne répondrait pas à notre demande. C’est le cas, me semble-t-il, essentiellement pour Mallarmé. Mallarmé ne voulait pas dire quelque chose dans ses poèmes dont on attend qu’ils nous disent justement quelque chose… Ce sont des êtres verbaux qui ressemblent – c’est d’ailleurs une métaphore qu’il a pu employer – qui ressemblent à des diamants, à des bouchons de carafe. Il y a en eux des plans divers de signification, mais la synthèse de cette approche possible se situe ailleurs, à un autre niveau, et c’est faire un mauvais procès à Mallarmé de considérer qu’il est mal intelligible…

Marc Blanchet
Dans cette cristallisation de l’écriture, puisqu’on a utilisé les termes de bouchons de carafe et de diamants, je voudrais savoir si votre lecture de Mallarmé a fortement évolué au cours des années. Je vous pose cette question car, dans votre parcours d’écrivain, à travers ces années, vous vous êtes livré très tôt à un travail de réflexion et d’écriture sur Mallarmé, en écrivant ces préfaces ces dix dernières années.

Yves Bonnefoy
Ce qui a évolué bien sûr c’est mon approche du texte. Au début je ne connaissais que les poèmes, ensuite parce que je m’attachais à lui, j’ai pris conscience de beaucoup d’aspects de sa vie, de son milieu, de sa réflexion philosophique, et l’œuvre s’est en quelque sorte déplacée un peu par rapport à cet objet d’ensemble, elle n’a pas été diminuée comme telle, elle reste le centre, mais elle est éclairée autrement, si bien que maintenant disons… est-ce qu’Hérodiade ? Qu’est-ce que je sais du désir de Mallarmé ? Est ce que c’est ce qui se cherche dans Hérodiade ? Quelque chose qui n’a pas existé ? Voilà l’objet complexe qui est devenu le mien et sans doute le vôtre.

Marc Blanchet
Vous avez récemment choisi, en parlant de cristallisation, deux approches : le sonnet en -yx et la fameuse Pénultième est morte. Qu’est ce qui a pu vous sembler essentiel d’approcher, le sonnet ou cette prose mallarméenne de la Pénultième, tirée du Démon de l’analogie ?

Yves Bonnefoy
Je suppose que pour tout lecteur de Mallarmé Le sonnet en -yx est tout à fait central, c’est comme le point blanc dans une peinture classique, le lieu où toute réflexion à propos de Mallarmé ne peut pas ne pas revenir. Le sonnet en -yx est en quelque sorte le cœur de notre réflexion sur Mallarmé ; dans Le sonnet en -yx il y a une immense “ptyx” qui est comme une image en abîme, la difficulté intrinsèque de ce poème.

Marc Blanchet
Et pour le Secret de la Pénultième ? C’était pour vous une manière aussi d’interroger quelque chose de cette langue sans accent propre au français ? D’une certaine manière Mallarmé essaie d’en révéler encore autre chose.
(Marc Blanchet lit un court texte de Bonnefoy à propos de Divagations, œuvre de Mallarmé sous-titrée Anecdotes ou poèmes).

Tout à l’heure en venant de Paris, on parlait de diffraction dans ce texte, la diffraction qui avait pu retenir Mallarmé dans la découverte des Impressionnistes. Pensez-vous que cet effort de syntaxe, de langage, participe du même effet de diffraction dans la recherche esthétique des Impressionnistes ?


Mallarmé et les peintres impressionnistes

Yves Bonnefoy
La hantise de Mallarmé c’est d’être vivant ici et maintenant dans le temps. Il considère comme le non-être en soi et veut par tous les moyens concevables s’élever au-dessus de cette condition qu’il estime désastreuse. C’est pour cette raison en effet que Divagations est écrit de cette façon prismatique qui décompose le discours naturel par lequel nous, personne vivant dans le temps, parlons dans la succession des événements, des causes et des effets. La syntaxe de Divagations est faite pour briser dans l’œuf en quelque sorte, et comme nous le disions à l’instant, cette façon de vivre… et effectivement en présence de la peinture, au sens encore traditionnel du XIXème siècle, Mallarmé ne peut que se sentir mal à l’aise, parce que voilà un peintre qui représente un arbre qui est dans un paysage, et cet arbre existe, il est ici et maintenant, il nous renvoie donc à notre propre existence – locale, temporelle – il est dans ce monde domaine de l’existence, ce que Mallarmé refuse… donc il n’est pas l’aise avec la peinture figurative traditionnelle. Heureusement pour lui, il y a eu cette divine chance de la peinture impressionniste qui décompose l’impression optique et substitue à l’objet réel une série de diffractions qui n’existent finalement qu’au plan du tableau. C’est comme si le peintre du tableau impressionniste avait réussi cette dissipation de l’être ordinaire – que Mallarmé a tenté dans sa poésie, et qu’il n’a pas réussie aussi bien -… si bien qu’il y a chez lui une sorte de fascination, jalousie presque dirait-on pour le peintre impressionniste. Il dit à propos de la peinture impressionniste dans son essai qui n’existe qu’en langue anglaise, si bien qu’on n’a pas l’original, – ce qui est bien dommage – que la grande invention moderne en quelque sorte, cela a été de passer de l’être supposé à l’aspect. L’aspect se détache de la personne ou de la chose et permet une recomposition sur un autre plan qu’il estime supérieur, si bien qu’on est opéré en quelque sorte vivant de sa propre mortalité… Voilà pourquoi il a aimé les peintres impressionnistes.

Marc Blanchet
Alors on a parlé d’un Mallarmé qu’il ne faut pas non plus trop mettre en balance entre un Mallarmé sérieux et un Mallarmé futile ; par contre il y a un autre Mallarmé qui vous est cher, c’est celui des Correspondances dont vous n’hésitez pas à dire qu’elles éclairent énormément, qu’elles ont la qualité des lettres de Pascal, vous faites même allusion à la lettre du voyant de Rimbaud… ! Là on voit Mallarmé mener une réflexion et faire part aussi de quelque chose qui vous semble essentiel. Cette maîtrise, ce désir d’absolu, toutes ces failles, et notamment celles de la douleur, de la souffrance, de la solitude – bien qu’il ait été extrêmement entouré – sont dans la Correspondance. Avec Bertrand Marchal qui s’occupe des éditions critiques en Pléiade des Œuvres de Mallarmé, vous avez opéré un choix de correspondances très conséquent. Vous dites quelque part que la lettre à Verlaine nous permet de croiser le Mallarmé au plus près de lui-même, dans une certaine forme d’aveu et de narration de sa propre existence. Chez Verlaine, ce n’est pas du tout la même soif d’absolu, pas les même enjeux d’écriture, et c’est peut-être parce que Verlaine était ainsi que Mallarmé a pu délivrer quelque chose d’essentiel sur lui-même…

Yves Bonnefoy
Oui je disais à l’instant que Mallarmé ne supportait pas en lui l’être périssable, l’être de finitude, celui qui vit ici et maintenant, mais le paradoxe de cette pensée c’est qu’elle lui permet d’accep-ter plus facilement Verlaine que tout autre. Pourquoi ? Parce que Verlaine était précisément cette mentalité, cette finitude, sans aucune médiation, sans aucune compensation, il n’y avait donc pas chez lui ces discours factices qui sont comme la façon dont la finitude s’illusionne sur elle-même et que Mallarmé considérait comme l’ennemie la plus intime de la poésie, puisque précisément cela prenait place dans un texte littéraire. Il aimait dans Verlaine cette sorte de non-être pathétique qu’il ressentait aussi en lui-même. Il se sentait solidaire avec Verlaine à travers tout cet environnement factice à ses yeux, les glorieux mensonges en quelque sorte comme il aurait dit de la littérature, de la religion, de la métaphysique.


Folie de Mallarmé ?

Marc Blanchet
Vous soulignez dans cette correspondance l’étape de cet homme qui va rencontrer la beauté dans les parages du néant. Ce qui m’a intrigué c’est qu’à un moment donné vous parlez du secret de Mallarmé et vous vous interrogez sur une sorte de folie. Je pense qu’il y a un véritable enjeu de nommer cela sous le terme de folie, c’est à dire que dans la retenue de Mallarmé sont interrogés des fonds inconscients précis, identifiables qui remontent à son insu d’une certaine manière, mais vous, vous n’hésitez pas à parler d’une folie de Mallarmé ?

Yves Bonnefoy
C’est une question très difficile à laquelle nous ne sommes pas en mesure de répondre. Je ne peux apporter que quelques éléments. Le mot folie apparaît chez Mallarmé lui même dans le sous-titre d’Igitur d’une part. D’autre part il est évident à travers plusieurs aspects de l’œuvre qu’il y a une sorte d’identification de Mallarmé avec le personnage d’Hamlet dont la tradition littéraire veut faire une image de la folie métaphysique, folie qui se situe au niveau des chimères par lesquelles l’Occident à travers les siècles a imaginé son rapport au monde. Je pourrais dire simplement que cette folie-là est assumée par Mallarmé, elle constitue le plan où se situent les choses sérieuses… ceci dit, je n’ai pas du tout répondu à votre question : parce qu’il y avait aussi chez Mallarmé très humainement du coup, et près de l’être temporel qu’il ne voulait pas être, des rêveries sur la réalisation de l’œuvre par exemple, où il touche à la folie, dans la mesure où on les sent tellement irréalisables et en même temps tellement vécues. Quand on lit sa correspondance on le voit très souvent marquer des intentions, formuler des rêves, que l’on ne peut considérer qu’avec un incroyable scepticisme… et là on sent bien qu’il n’est pas tout à fait sur terre… (sourires complices des participants).

Marc Blanchet
Mallarmé aurait eu un rôle de révélateur pour certains, comme s’il avait eu un entourage symboliste ; finalement sauf Valéry il n’a pas eu de proximité avec des êtres d’exception vraiment puissants en termes d’auteurs littéraires, j’entends de grands poètes…

Yves Bonnefoy
Effectivement il n’y a pas de disciples de Mallarmé, cela signifie probablement que Mallarmé lui même n’a pas encouragé les jeunes gens autour de lui à se faire les imitateurs ou les épigones de son travail… il est certain qu’il se sentait supérieur indiscutablement à ces jeunes gens qui étaient là autour de lui, d’autres n’étant d’ailleurs pas compris de lui… il est évident qu’il n’a pas compris Rimbaud, il l’a aperçu, et quand il en parle dans un passage fameux avec une indulgence un peu condescendante, il montre qu’il est passé tout à fait à côté de l’intention et de l’énergie rimbaldiennes. Donc, bien que Mallarmé ait eu un certain nombre d’amis, poétiquement il a été solitaire. D’ailleurs ses amis, à qui s’adressaient-ils en lui ? A l’être qu’il était, qui était de toute évidence irrésistible, très charmant, totalement sympathique avec beaucoup des qualités qui font l’homme de conversation et l’ami possible… et on a vu Mallarmé sous cet angle d’abord, toutes ces personnes qui l’aimaient beaucoup…. ne le lisaient vraisemblablement pas… (rires de participants).


Mallarmé mondain ? narcissique ?

Marc Blanchet
Vous donnez l’impression d’une correspondance de séduction peut-être même de mondanité, c’est un terme que moi j’avance. Pourtant il y a des échanges très importants de correspondance avec certaines personnes.

Yves Bonnefoy
Mondanité ? Non, je ne sens absolument pas chez Mallarmé ce que l’on dénomme ainsi, en particulier il n’y a aucun snobisme dans son œuvre, mais le désir de séduction est réel. A tout moment dans sa vie on sent opérer ce désir de séduire à sa cause, à sa personne, ses amis. La raison de cela est noble, en ce sens qu’il s’agit pour lui de les retenir à quelque chose en lui qui est tourné vers plus que lui même n‘est-ce-pas, si bien que c’est la cause de la poésie, c’est la pensée de l’absolu, un mot qu’il a célébré, qui est au cœur de ce narcissisme.

Marc Blanchet
Cette pensée de l’absolu, dont on pourrait dire qu’elle engendre une œuvre d’une certaine raréfaction, j’ai l’impression que vous l’avez aussi interrogée sous une forme de déploiement dans les Vers de circonstances.
Tout ce qu’il peut y avoir de retenu dans l’œuvre dite sérieuse, l’œuvre noble, a une sorte d’envers, de contraste beaucoup plus important, plus généreux, beaucoup plus vaste qui sont les Vers de circonstances. Comment doit-on les considérer ?
Moi très longtemps j’ai voulu justement en faire des choses comme on dit plus légères, et puis en même temps il y a vraiment des formes dans ces quatrains, dans les textes écrits sur les éventails, qui sont quelque part des concentrés d’écriture mais tournés vers l’idée d’une certaine frivolité. Je m’interroge sur une certaine excellence de la frivolité mallarméenne qui à mon avis n’est pas séparable de cette pratique d’une écriture sérieuse, savante ou peut-être plus concentrée ?

Yves Bonnefoy
Les poèmes de circonstances ? On pourrait dire que c’est de la poésie impressionniste précisément. Ces quatre vers ensemble opèrent une décomposition de la circonstance assez semblable à celle que le pinceau impressionniste opère sur la donnée des couleurs. Il en résulte comme dans la peinture impressionniste, une impression prévalente de lumière… les poèmes de circonstances sont une œuvre incroyablement lumineuse. La lumière repart de tous les points dans cet ensemble de textes et ce qu’on pourrait appeler la futilité du propos – un mot que Mallarmé assumerait très volontiers – n’est que la dilution en quelque sorte du pseudo-sérieux de beaucoup des situations de la vie. C’est finalement très sérieux, c’est la façon dont la réalité simple peut être vécue quand elle est débarrassée de valeurs, d’illusions, qui, en profondeur sont fausses, et induisent l’humanité à toutes ces guerres, ces violences… les poèmes de circonstances travaillent pour la paix de l’esprit, à même niveau que sont les grandes tentatives que sont Hérodiade, Toast funèbre


Hérodiade : l’obsession

Ceci étant, je ne voudrais pas non plus déplacer l’intérêt que l’on peut porter à Mallarmé vers ces textes là qui restent malgré tout en marge de sa grande préoccupation, de son grand souci. Mallarmé depuis ses années les plus jeunes jusqu’à ses dernières minutes, a été obsédé par Hérodiade, et il y a là le secret de Mallarmé. La folie dont nous parlions tout à l’heure, où est-elle visible ? C’est précisément dans ses brouillons d’Hérodiade publiés longtemps après sa mort que la figure d’Hérodiade s’exprime avec une sauvagerie, une cruauté que nous n’arrivons pas à situer dans l’espace Mallarméen. On voit remonter là l’inconscient que Mallarmé a passé sa vie à réprimer. Au fond la poétique de Mallarmé consiste à croire qu’il n’y a pas d’inconscient, que l’inconscient qui existe chez l’être, hic et nunc, chez l’être qui vit ici et maintenant, ça n’a pas lieu d’être, puisque cet être là lui même n’est pas. Et dans ces conditions, l’esprit serait libre de recomposer le langage selon la forme d’un être au monde qui serait plus vrai que nos circonstances ordinaires. Et donc toute sa vie il a réprimé le fait de l’inconscient qui pourtant ressort sans cesse. La folie de Mallarmé c’est précisément d’être au plus près de lui, et qu’il réprime avec une énergie plus grande. A la fin de sa vie, il reprend ses poèmes après de longues années… je crois qu’il avait vraiment interrompu le travail sur Hérodiade, et tout d’un coup il le retrouve, il le retrouve sous cette forme paradoxale : c’est de l’inconscient à l’état pur.

Marc Blanchet
Dans votre approche intellectuelle de cette œuvre, je trouve que vous avez un regard bienveillant sur cette sorte de relation entretenue par ce grand esprit, avec ce refus de l’inconscient, comme si vous reliez élément après élément de manière attentive.

Yves Bonnefoy
En effet, vous me donnez l’occasion de dire que poétiquement je me sens à l’opposé de Mallarmé, je l’aime profondément mais je le récuse totalement si je puis dire, encore que cette façon de récuser signifie qu’on est véritablement très proche. Quoiqu’il en soit mon idée de la poétique est à l’autre extrême. Je considère au contraire que c’est l’existence ici et maintenant qui constitue l’être comme tel, dans la mesure où c’est le seul point saisissable à partir duquel on peut se retourner vers quelque chose d’autre et établir un lieu, un lieu humain qui comme tel, est l’être même… voilà … dans la grande illusion de tout ce qui est, c’est le seul point de réalité possible, celui que l’on peut décider librement comme tel. Donc je pense qu’il faut fonder sur le périssable, alors que Mallarmé a voulu passionnément s’en défaire… et je regrette pour la poésie de XXème siècle qu’elle se soit laissée fasciner par Mallarmé, non pas dans sa recherche libre et honnête, mais par des aspects extérieurs de son œuvre, au lieu de ressentir que le véritable moment poétique dans l’être au monde, c’est celui qui a été exploré par Baudelaire ou Rimbaud. Ceci étant donc, acceptons Mallarmé comme celui qui a fixé aux limites, une hypothèse sur la parole que l’on peut récuser, mais que l’on ne peut pas ne pas respecter.


Sous le couvert des mots…

Marc Blanchet
Yves Bonnefoy vous nous dites quelque chose en lame de fond : d’un côté nous avons un Mallarmé sûrement assez solitaire devant les recherches et peut-être les regrettables divagations de certains de ses contemporains, et là ce que vous nous dites c’est que peut-être vous-même avez-vous éprouvé un sentiment de solitude malgré une reconnaissance qui s’est faite très tôt. Devant les recherches formelles de nombre de vos contemporains… je ne sais pas si là-dessus vous aimeriez en dire plus… mais c’est un sentiment comme lecteur que j’ai pu éprouver quand je vois une poésie des années 60 et 70 faire aussi d’une certaine manière une lecture de Mallarmé …

Yves Bonnefoy
Il y a dans Mallarmé une prise de conscience radicale et fondatrice. Il a compris qu’il n’y avait rien derrière les représentations avec lesquelles nous constituons notre monde, tout cela, dit-il, sont de « glorieux mensonges » dont l’être borde notre réalité de tous les côtés… mais ceci étant dit, ce qui me paraît la réponse à produire c’est précisément de décider que l’être c’est nous qui le portons, que nous pouvons l’instituer et créer à mesure le lieu où on en reconnaîtra de l’être… et ça suffira bien… en revanche les disciples de Mallarmé, disciples au sens très large du mot, ont décidé, prenant conscience de ce non-être qui est au dehors de nos représentations, de s’enfermer dans la langue qui fait être ces représentations, et de se retirer en quelque sorte sous le couvert des mots, pour jouer avec. Il y a quelque chose de ludique, tristement ludique, fondamentalement dans la pratique contemporaine que pour ma part je récuse, et effectivement on peut se sentir seul si la société ambiante se donne trop à cette sorte de poétique.

Marc Blanchet
Juste une précision alors sur cet aspect d’une poésie depuis les années 50 : est-ce que vous avez l’impression qu’à un moment donné quelque chose s’est inversé dans cette assignation à la langue, que c’est encore une forme existante, peut-être encore une sécurité que s’imposent trop d’auteurs que d’être justement dans, et seulement dans la langue, plutôt que d’être en effet comme vous dites, dans celle d’exister ?

Yves Bonnefoy
Je précise quand même que je ne me suis jamais senti seul, en ce sens que année après année, dans toute cette période où j’ai pu écrire, j’ai pu observer la présence de quelques autres auteurs qui étaient en fait les seuls qui comptaient pour moi, qui comptaient pleinement. Si bien que c’était vraiment quelque chose de tout à fait suffisant. D’autre part, je pense que le souci poétique voue à la solitude, parce que s’il est selon moi très répandu dans la société, il est aussi très souvent refoulé, intimidant, donnant le sentiment que c’est quelque chose qui n’est pas pour vous, donnant le sentiment qu’il y a une vérité ailleurs et plus haute… Donc, pratiquement comme cela, quand on est en train de vivre avec un projet poétique, on ne rencontre pas effectivement beaucoup de connivence ; des lecteurs oui sans doute, mais une connivence plus intérieure et plus immédiate, pas nécessairement souvent.

Yves Bonnefoy lit son sonnet composé à l’intention de Mallarmé en 2007 :

Tombeau de Stéphane Mallarmé

Sa voile soit sa tombe, puisqu’il n’y eut
Aucun souffle sur terre pour convaincre
La yole de sa voix de dire non
Au fleuve, qui l’appelait dans sa lumière.

De Hugo, disait-il, le plus beau vers:
« Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées »,
L’eau à quoi rien n’ajoute ni ne prend
Se fait le feu, et ce feu le subjugue.

Nous le voyons là-bas, indistinct, agiter
À la proue de sa barque qui se dissipe
Ce que des yeux d’ici ne comprennent pas.

Est-ce comme cela que l’on meurt? Et à qui
Parle-t-il? Et que reste-t-il de lui, la nuit tombée?
Cette écharpe de deux couleurs, creusant le fleuve.

© Mercure de France Éditeur, Paris, 2008.

Marc Blanchet
Un tombeau appelle toujours, non pas à la visualisation d’un tombeau, mais une manière de circonscrire la vie, l’œuvre d’un auteur. Et là, j’ai l’impression que vous offrez une ligne de fuite, une manière de saluer Mallarmé à travers un poème quelque peu anti-mallarméen. La cristallisation ne se fait pas, et il y a une manière d’adieu dont on ne sait pas s’il le fait autant du poète écrivain que du poète salué… ç’a m’a beaucoup intrigué aussi que vous soyez dans cette fuite, dans cette forme mouvante de l’eau… est-ce un poème du temps des préfaces ou plus récent ?


Tout homme a un Secret en lui… Mallarmé
Tout poème a son secret… Bonnefoy

Yves Bonnefoy
Non il est récent, Mallarmé est vu de loin en effet… mais ce que je peux vous dire de ce poème, comme plusieurs autres qui sont dans cette suite, c’est que je ne sais pas ce que je dis… ! (rires de participants). La forme du sonnet est destinée à creuser dans une matière inconsciente, et apparaissent des significations que l’on accepte ou que l’on refuse, et si on les accepte c’est avec le plus grand sérieux, le plus grand désir de vérité. On constate donc, si on peut dire, leur vérité au moins relative, mais ça ne signifie pas qu’on les comprenne bien… Je me mets un peu à la place de Mallarmé à qui on aurait reproché de n’être pas intelligible, car je me rends compte aussi qu’un texte de cette sorte n’est pas véritablement intelligible, en tous cas pour ma part je ne serais pas en mesure de l’analyser et d’en livrer les significations en pièces détachées d’une façon qui remplacerait le poème. Tout poème a son secret si l’on peut dire, et l’auteur n’en est pas plus le maître qu’aucun lecteur. Pourquoi ? Parce que précisément ce sont des mots ensemble, et que ces mots s’aident les uns les autres à vivre, ils s’aident à vivre sous le signe de la vérité, mais cela ne signifie pas que la vérité on la possède… C’est pourquoi d’ailleurs, Mallarmé était tellement indulgent et affectueux dans son rapport avec Verlaine, parce que à sa façon aussi, Verlaine laissait aller en quelque sorte le texte poétique… il n’avait pas comme Victor-Hugo avec sa pensée belle d’ailleurs, ou José Maria de Heredia avec son esthétique bidon, il n’avait pas une pensée de la poésie. Il écrivait avec cette sorte de spontanéité montant des profondeurs de lui-même… le seul reproche qu’on puisse faire à Mallarmé c’est de ne pas s’être rendu compte qu’il faisait cela lui même autant qu’un autre… par exemple le sonnet en -yx est un poème dicté par son inconscient.

Marc Blanchet
Ce qui me touche beaucoup dans votre poésie et dont peut-être finalement la prose se ferait plus l’écho, c’est une forme d’intelligence littérale. C’est-à-dire qu’il y a d’abord le constat d’un rêve et puis une manière de le penser qui ne serait pas une manière de l’expliquer en termes d’inconscient révélé, expliqué, mais de voir comment à partir d’une image on peut tout de même cheminer, essayer de mettre en écho différentes choses. Donc, vous parlez d’inconscient qui serait à la source du poème et qui serait aussi peut-être au final du poème, il m’a toujours semblé que, vous, dans votre effort d’écriture, il y avait une manière de cheminer avec une intelligence littérale devant ce qui vous était apparu… Est-ce qu’il y aurait la possibilité de ces deux aspects dans votre écriture ?

Yves Bonnefoy
Je crois qu’il n’y a qu’une seule sorte d’intelligence que j’appellerai figurale, autrement dit une façon d’essayer de penser le monde, de comprendre le monde tel qu’il est, d’accéder à la vérité, et qui est à fois concept et image, objet mentalement saisi et métaphorisé, situation que l’on ne visite pas jusqu’au bout… tout cela constituant une scène, une scène dramatique, et c’est cette scène dramatique qui est le lieu de la vérité beaucoup plus que le fait philosophique. C’est pourquoi je peux me permettre de parler de la pensée Goya, écrivant un livre sur Goya, parce qu’au niveau figural, dans ses tableaux avec ces figures indistinctes ou inachevées, à ce niveau là il y a autant de réflexion philosophique disons, que chez les philosophes. Donc toute pensée étant figurale, eh bien c’est à ce plan là aussi que l’on doit soi-même essayer de penser, et donc accueillir ce qui vient sous votre plume sous forme de ce que j’appellerai écriture en rêve, autrement dit obtenant à chaque instant la collaboration de l’inconscient. La grande erreur me semble-t-il de la littérature contemporaine a été de croire qu’on pouvait rejoindre l’inconscient en écrivant des récits de rêve. Ce n’est pas vrai parce que le récit de rêve est la substitution de la pensée consciente et intéressée autrement, à ce qui se peut se passer dans la région onirique… En revanche on peut établir une collaboration avec l’inconscient en l’écoutant phase après phase, en le laissant entrer à petit feu en quelque sorte dans l’écriture littéraire, et à ce moment là on peut s’approcher d’une conscience de soi et du monde qui est plus authentique pour une autre sorte de vérité, et le matériau pour une autre élaboration intellectuelle ensuite…

Marc Blanchet
Cette autre conscience de soi et du monde, elle est creusée, puisque parfois comme dans un livre, dans Le lieu d’herbes, vous y revenez à nouveau, vous savez comme les épreuves en gravure, il y aurait une première empreinte, et puis vous vous apercevez qu’il reste encore de l’encre qui est une seconde empreinte tout aussi nette à nouveau tracée… Ça veut dire aussi qu’il y a cette manière de cheminer, mais aussi celle de revenir et de creuser dans cette mémoire… ?

Yves Bonnefoy
C’est pourquoi j’ai intitulé mon dernier livre Raturer outre, raturer pour faire apparaître sous le mot qui a été raturé un autre mot qui était en fait censuré, réprimé, alors qu’il était porteur d’une part au moins de votre vérité… La rature est créatrice en quelque sorte. Il y a une rature esthétique, celle qui tend à dégager une forme pure, et il y a une rature, disons de la pensée, qui utilise la forme par l’autre bout pour pouvoir s’insatisfaire de ce que la première forme avait déjà produite, et donc découvrir des aspects de votre être au monde…

Yves Bonnefoy lit son sonnet composé à l’intention de Léopardi :

Le tombeau de Giacomo Leopardi

Dans le nid de Phénix, combien se sont
Brûlé les doigts à remuer des cendres!
Lui, c’est de consentir à tant de nuit
Qu’il dût de retrouver tant de lumière.

Et ils ont élevé, ces mots confiants, 
Non le quelconque onyx vers un ciel noir
Mais la coupe formée par ses deux paumes
Pour un peu d’eau terrestre et ton reflet,


O lune, son amie. Il t’offre de cette eau,
Et toi penchée sur elle, tu veux bien
Boire de son désir, de son espérance.


Je te vois qui va près de lui sur ces collines
Désertes, son pays. Parfois devant
Lui, et te retournant, riante; parfois son ombre.                      

© Mercure de France Éditeur, Paris, 2008.

Yves Bonnefoy
Comme vous le savez, il n’y a pas d’arrière-monde pour Leopardi. Il n’y a rien, derrière nos représentations, c’est le rien, c’est la grande nuit cosmique. Mais alors que Mallarmé à partir de ce constat du rien, se replie sur le langage, Leopardi à partir du même constat se tourne vers l’autre personne avec sa parole, et la poésie de Leopardi se constitue comme offre d’alliance à une autre personne… même d’ailleurs si sa vie a été dans la plus profonde solitude… c’est pourquoi à l’intérieur de ce poème, voyez, je polémique avec Mallarmé : en parlant du Quelconque Onyx, étant donné que le début du sonnet en -xy, c’est précisément cela :

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx

Comme si l’Onyx n’était pas en fait quelconque, comme si on pouvait faire de lui quelque chose qui se sépare de notre niveau de réalité pour s’établir dans une réalité supérieure.

La Grappe N°74 : Spécial Chomo

Sommaire n°74

Liminaire
Entretien avec Laurent Danchin « Faites un rêve avec Chomo »
Jean de Maximy Quelques souvenirs de Chomo
Jean-Jaques Guéant Lettres à Chomo
Pierre Dhainaut Cette écriture appelée brute
Jean-Christophe Pages Petit texte liminaire
Pascal Pietri En terre & contre tous (suite)
En revenant de l’expo : Daniel Abel

Notes de lecture :
Romain Verger, Grande Ourse par Gérard Paris
Pierre Garnier, Adolescence par Gérard Paris
Paul Sanda, Tribute to Patricia Barber par Gérard Paris
Jacques Ancet, La ligne de crête par Gérard Paris

Liminaire

Nous prolongeons, dans ce numéro, notre précédent travail sur Chomo. Nous espérons, même modestement, le faire découvrir ou redécouvrir.

La prochaine étape de sa reconnaissance* serait évidemment, c’est le souhait exprimé par Laurent Danchin à la fin du passionnant entretien qu’il nous a accordé, d’organiser une grande rétrospective de son œuvre.

La Grappe

(* Ce n’est pas gagné : à Milly-la-Forêt, le Christ de Chomo, déplacé, est planqué au fond de l’église, au pied de la tribune de l’orgue, à la suite, semble-t-il, “ des ré-actions de visiteurs”)

« Faites un rêve avec Chomo »

Un entretien avec Laurent Danchin

Quand et de quelle manière avez-vous connu Chomo ?

La première fois que je suis allé voir Chomo, c’était à l’automne 1975, une époque où je venais de quitter Paris et de m’installer avec ma femme dans un petit village de Seine-et-Marne où un de mes amis tenait une sorte de bistrot alternatif. J’avais alors vingt-neuf ans, et j’enseignais au lycée de Nanterre, à mille lieues de là, dans un univers totalement différent. Ma femme était peintre, mon ami faisait des films et nous avions de vagues projets communautaires, qui se sont concrétisés d’abord par la création d’un potager communal, vite devenu une institution dans un village où la vie battait de l’aile, puis par une exposition dans la salle des fêtes où nous avons réunis tous les artistes des environs.
C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Jean et de Lisette de Maximy, qui habitaient depuis peu de l’autre côté de la Seine, à Samois, en pleine forêt de Fontainebleau. C’est Jean qui m’a un jour amené chez Chomo, qu’il présentait systématiquement à tous ses nouveaux amis un peu comme l’attraction locale.
Mais pour moi, tout de suite, c’est devenu beaucoup plus important, une véritable initiation, et pendant sept ans, hiver comme été, je suis retourné chez Chomo, tous les jeudis après-midi, parce que c’était le jour du marché à Milly-la-Forêt et qu’avec ma Méhari, je pouvais à la fois lui rendre service et être sûr de ne pas le déranger dans son travail. Donc les autres jours de la semaine, j’étais prof en banlieue, et je passais le jeudi avec Chomo.
Pendant sept ans, on a suivi un rituel immuable. J’arrivais, en général avec un plat cuisiné par ma femme dans une petite marmite. D’abord on faisait le tour du domaine puis on prenait le café ou on buvait un verre de Porto en commentant l’œuvre de la semaine ou l’événement du jour, la mort de son coq par exemple, puis on partait pour Milly, où on faisait le tour de tous les commerçants autour de la halle : l’épicerie d’abord, puis le boucher et le quincaillier, où Chomo achetait son camping gaz. Parfois aussi on allait plus loin, dans une rue proche de l’église, acheter des panneaux de contreplaqué ou des pigments, ou alors dans l’entrepôt d’un grainetier, quand il fallait un sac de grain pour les poules. A chaque fois Chomo sortait une ou deux énormités qui effrayaient et faisaient rire tout le monde. Moi, je prenais un air rassurant, pour amortir le choc. Les commerçants ont dû longtemps s’en souvenir : Chomo, c’était l’attraction du jeudi après-midi au marché de Milly-la-Forêt.
Ensuite, c’était le retour, où, quand à la saison on n’allait pas marauder quelques pommes, on passait à la deuxième étape : les décharges publiques des environs. Celle du Vaudoué, où on enjambait les flaques de fuel et faisait fuir les rats qui se cachaient dans les cartons et, parfois, celle de Franchard, un paysage lunaire, immense, avec des traces de caterpillar partout dans la boue séchée autour d’un chaos extraordinaire de matériaux où on aurait pu trouver de quoi bâtir et meubler une maison. Quand ma bagnole était pleine, on rentrait à Achères, au Village d’Art Préludien, où il fallait d’abord tout décharger et porter au long du petit sentier qui menait à la maison, puis quand c’était fini, que la nuit commençait à tomber, on s’asseyait au chaud dans la petite cuisine, après avoir rallumé la cuisinière avec du bois sec coupé en allumettes.
Là, autour d’un café, on parlait pendant des heures, ou on écoutait la musique et les poèmes de Chomo sur le magnétophone rafistolé qu’il disait avoir trouvé dans une poubelle. Parfois aussi, sous sa dictée, j’écrivais des lettres qu’il me demandait d’envoyer en protestation à telle ou telle radio ou chaîne de télévision, ou pour inviter un journaliste ou une personnalité entendue pendant la semaine.
Finalement, très tard, l’hiver dans le froid et la nuit noire, je finissais par repartir. Il me raccompagnait à la route pour fermer son cadenas, et je revenais chez moi, un peu sonné, avec quelques œufs de ses poules ou un gâteau breton qu’il avait acheté pour ma femme.
C’est dans ce contexte que, très vite, nous est venue l’idée d’enregistrer et que nous avons fait ensemble le livre qui est paru chez Simoën en 1978(1). A cette époque-là Chomo me présentait à ses visiteurs comme « un professeur qui est encore plus sale que Chomo », ce qui, dans sa bouche, était évidemment un compliment. Sur un arbre il avait écrit : « La crasse, c’est le commencement d’une nouvelle planète. »

CHOMO : collection François Germain

Quelles ont été vos réactions et sentiments en découvrant son œuvre ?

Ce qui m’a tout de suite fasciné chez Chomo, c’est, je dirais, la philosophie de sa démarche : le refus absolu de la société de consommation, le choix de la pauvreté extrême pour préserver une liberté sans aucune compromission, et donc l’usage des matériaux de récupération pour opérer, si l’on peut dire, la rédemption par l’art du gâchis ambiant.
Ce que j’admirais chez lui, c’était à la fois une spiritualité à l’état pur, c’est-à-dire poussée jusqu’à la folie, comme les ermites de l’antiquité, les sâdhus indiens ou les saints à demi cinglés des premiers temps du christianisme, et une démarche d’art total, musique, peinture, sculpture, poésie, architecture, avec en particulier ces admirables bâtiments de plâtre, de bois et de bouteilles, et leurs capots de voitures en guise de toit, qui sont sans doute les plus belles sculptures de Chomo, des sculptures habitables que je considérais comme des chefs d’œuvre d’« architecture sans architecte », comme on disait à ce moment-là.
La plupart des visiteurs étaient baba devant les sculptures et les bâtiments mais redoutaient le personnage et, en douce, émettaient mille réserves à son endroit, ou alors, en groupe, riaient franchement.
Moi, c’est l’ensemble, l’œuvre, la vie et la pensée, qui me fascinaient, et je crois avoir été un des premiers à prendre vraiment Chomo au sérieux et à avoir respecté ce qu’il y avait d’exceptionnel dans son enseigne-ment, au-delà du cabotinage auquel s’arrêtaient les gens, pour n’avoir pas trop à se poser de questions, et qui n’était que sa façon de se mettre en scène dès qu’il y avait du monde.
C’est pour cette raison que j’ai consacré deux ans de ma vie à recueillir et mettre en forme la parole de Chomo, pour qu’on ne puisse plus éliminer son discours, c’est-à-dire la pensée qui animait toute son œuvre et sans laquelle elle n’avait aucun sens.
Chomo recevait les « samedis, dimanche et fêtes, à partir de 14h », et faisait payer la visite « à la sortie, si vous êtes satisfaits ». Dès l’entrée, sur la route, on pouvait lire, dans son inimitable écriture phonétique : « Guérir par le refus de la connaissance », et aussi « Je suis riche de pauvreté, ils sont pauvres de richesse. », un pied de nez aux maisons bourgeoises qui l’entouraient, mais aussi à l’intellectualisme ambiant, en un sens bien pire que l’embourgeoisement matériel.
Sur les arbres du petit sentier de sable, jalonné de jouets cassés, il y avait aussi des choses comme : « Attention au gouffre du raisonnement » ou « Une seule porte de sortie : le rêve ! ». Ou alors : « La vitesse est une insulte au créateur ». Un panneau, qui n’est pas resté longtemps, disait même : « Chomo, gardien des valeurs spirituelles à l’état pur. ».
Tout cela, malheureusement, a disparu aujourd’hui. A l’époque, la plupart des gens trouvaient ça délirant. Avec le recul du temps, ça paraît plutôt prophétique. Chomo était le paradigme de ce que, dans l’art populaire américain, on appelle un artiste visionnaire.

CHOMO : collection François Germain

Quel lien aviez-vous avec l’homme ? Que pensez-vous de ses écrits ?

Au début, quand je l’ai rencontré, Chomo était très isolé, surtout l’hiver, et on sentait vraiment dans les alentours une atmosphère de désolation.
Il allait faire ses courses au village le plus proche, à plusieurs kilomètres, avec une vieille voiture d’enfants dans laquelle il avait installé un cageot. C’était un imprécateur agressif et amer. Il se plaignait violemment d’une société qui l’avait rejeté, ce qu’il appelait la « République des petits amis », l’univers « des mannequins et des bureaux ». Il méprisait les critiques d’art et les galeristes et n’aimait ni les intellectuels ni les journalistes.
Mais très vite, mes visites régulières, et surtout l’intérêt que j’ai pris non seulement à son oeuvre mais à son discours et à sa pensée, l’ont apprivoisé et nous sommes devenus très amis.
Parce que le Chomo intime était très différent du Chomo en représentation, quand il faisait son numéro à ses visiteurs et qu’il parlait de lui-même à la troisième personne, comme Jules César dans La guerre des Gaules. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’était pas sincère. Mais en coulisses, c’était un homme très émouvant, et plein d’humour, en tous cas avec moi. Peut-être était-ce l’effet de l’amitié ou d’une forme d’influence que mon tempérament exerçait sur lui. En tous cas, on se parlait très librement et on se marrait souvent.
Un jour il m’a même remercié de lui avoir appris quelque chose : que la vie, au fond, est une tragi-comédie, parce qu’il y a toujours quelque chose de risible même dans le drame le plus épouvantable. Je lui parlais de Nanterre, je lui racontais ma vie sentimentale, lui la sienne, on était vraiment confidents.
Quand ma première fille, Amélie, est née, il l’a appelée « Etoile du soir » parce que sa mère avait déjà plus de trente ans. Et pour elle, quand elle était enceinte, il a écrit spécialement un poème, « Maternité », qu’il lui a donné ensuite avec cérémonie.
Chomo attachait une énorme importance à sa musique et à ses poèmes, plus peut-être qu’à tout le reste, et il me reprochait de ne pas les comprendre. A cette époque-là, j’adorais Bob Dylan et je faisais un rejet assez global de ce qu’on appelle poésie en France, je détestais surtout tout ce qui faisait « littéraire ». Les poèmes de Chomo me paraissaient un peu surannés et pas toujours habiles, parfois même presque ridicules, mais je trouvais très fort tout ce qu’il écrivait sur la solitude dans la nature.
Aujourd’hui je les écouterais sans doute différemment et avec beaucoup plus d’attention.
Pour moi Chomo était d’abord un maître du volume.
Je lui disais souvent qu’il faisait de la musique et de la peinture de sculpteur, ce qui le mettait en colère. A quatorze ans, il suivait les vaches dans les champs avec son matériel de modelage et il avait une connaissance parfaite des formes. J’ai toujours pensé qu’un créateur, en général, a un sens dominant, ce qui ne l’empêche pas de s’essayer dans d’autres domaines également.
Mais si Chomo n’était pas cet extraordinaire sculpteur, est-ce qu’on s’intéresserait autant à sa poésie et à sa musique ? C’est une forme complémentaire de sensibilité qui, comme ses chats ou ses abeilles, ou l’odeur tenace de feuilles mouillées, créait l’ambiance et faisait partie intégrante de son environnement.

Pierre Dhainaut nous écrit : « La seule question qui importe au sujet de Chomo, ne serait-ce pas de savoir s’il jouait un rôle ou non ? Je ne parviens pas à répondre.»(2) Vous qui l’avez très bien connu…

En société, tous les hommes jouent plus ou moins un rôle, même quand ils ne le pensent pas. Et c’est particulièrement vrai chez les créateurs qui sont obligés de bâtir un pont pour communiquer avec les gens ordinaires, qui ne sont pas sur la même longueur d’onde.
Ça me rappelle ce que disait mon prof de philo : que les sages grecs avaient deux discours, un parler long et un parler court, selon l’interlocuteur à qui ils avaient affaire.
C’est sûr que Chomo ne parlait pas de la même façon avec ses amis, en particulier, et en public, avec ses visiteurs. Mais si on entend par « jouer un rôle » qu’il ne croyait pas à ce qu’il disait, on se trompe. En revanche, comme un bon comédien, ou un bon professeur, il était parfaitement conscient de tous ses effets, et il aimait en jouer. C’était même un des seuls plaisirs sociaux qu’il avait dans son extrême solitude.
Il ne faut pas oublier que, sauf le week-end, il ne parlait absolument à personne et qu’il y avait des mois entiers de la mauvaise saison où, à part ma visite du jeudi, il était absolument seul au monde. Pendant des années, en dehors de la radio qu’il écoutait beaucoup la nuit, et très tôt le matin pour les émissions religieuses, j’ai été son seul lien régulier avec le monde extérieur.
Chomo vivait entouré d’animaux : son coq, qu’il avait appelé Ferdière, après une visite que je lui avais faite avec le psychiatre d’Artaud ( !), et puis ses poules, ses abeilles et ses chats. Comme il disait, pour vaincre la Solitude, il l’invitait à sa table, il lui mettait une assiette à côté de la sienne et il dialoguait avec elle.

CHOMO : collection François Germain

Quelle était la position de Chomo sur les anciens, l’art moderne, les contemporains ? Avait-il des liens avec d’autres artistes ? Se prenait-il pour un artiste majeur et avait-il de l’admiration ou du respect pour d’autres courants artistiques ?

Chomo, dans sa jeunesse, avait fait les beaux-arts, où il avait même gagné plusieurs prix et il disait, un peu comme Picasso, qu’il avait mis quarante ans à « se décrotter de l’Académie » et à comprendre que l’art, c’était non pas de copier le réel mais de concrétiser l’imaginaire.
C’est pourquoi on a eu tort de l’assimiler à l’Art Brut, dont il est en fait à l’opposé, comme tous les artistes vraiment « savants ». Chomo, depuis l’enfance, avait un œil exceptionnel, il était passé par une formation académique et s’il était devenu « moderne », comme quantité d’autres artistes, c’était par volonté et par réaction.
C’est seulement à cause de son mode de vie très marginal et surtout de ses convictions, ou si l’on veut de son tempérament caractériel, du moins avec le circuit des galeries et le marché de l’art, tel qu’il était en train de devenir, qu’on l’a, à tort, assimilé aux bizarres, aux « inspirés du bord des routes » et autres « bâtisseurs de l’imaginaire », pêle-mêle avec quantité d’autodidactes beaucoup plus naïfs sur le plan formel et n’ayant, artistiquement, rien à voir(3).
Cela dit, sur la table du Refuge, où Chomo baptisait ses visiteurs au « vin sauvage », l’hydromel qu’il faisait avec le miel de ses ruches, il y avait des livres sur Robert Tatin, les rochers de Rothéneuf ou le facteur Cheval, et il était très content chaque fois que paraissait un ouvrage sur les environnements d’art populaire où figurait son Village d’Art Préludien(4).
C’était ça sa vraie famille, et avec tous ces auteurs, il se sentait en affinité d’abord par son côté libertaire, le fait qu’il s’était retiré à la campagne, en dehors du circuit des galeries, et parce que, comme eux, il considérait avoir une mission morale ou spirituelle à accomplir, un rôle de réformateur dans une société en décadence.
Mais ce qui le rapprochait surtout de ce type de créateurs, et ce qu’ils avaient vraiment en commun, c’était de ne pas appartenir à cette culture bourgeoise, étouffante et dédaigneuse, dont il avait eu à souffrir dans sa jeunesse puis tout au long de sa carrière d’artiste à Paris.
En introduction du livre qu’on a fait ensemble, il avait rédigé d’ailleurs un petit texte manifeste qui se terminait par « Pour un art populaire », un slogan qui a été repris ensuite dans le titre d’une série documentaire à la télévision(5).
Quant aux autres artistes, ceux surtout des années cinquante/soixante – l’art contemporain existait encore à peine à ce moment-là, et Chomo ne s’y intéressait pas du tout –, il avait plutôt du mépris à leur égard, et il parlait d’eux, Vasarely par exemple ou tous les peintres de l’abstraction, comme de « cons qui faisaient des carrés et des ronds sur la côte d’Azur ».
Chomo avait une très haute opinion de lui-même en tant qu’artiste, il était même franchement mégalo, et c’est ce qui insupportait certains de ses visiteurs.
Mais il y avait toujours quelque chose qu’il mettait au-dessus de lui-même, une dimension qui traversait son oeuvre et par rapport à laquelle il était d’une humilité émouvante : la chimie de la matière, la biologie, la météo, la nature.
Souvent humilié dans sa jeunesse, il détestait les galeristes et se plaignait que même Iris Clert n’avait jamais voulu se déplacer pour venir voir son travail.
Mais tout ce qui était art primitif, évidemment, il adorait ça, et il en parlait avec admiration. Il avait toute une documentation comme ça qu’il avait trouvée dans des magazines à la décharge.

CHOMO : collection François Germain

Votre livre sur Chomo paru en 1978 a-t-il modifié le regard du public (et des institutions) sur son travail ?

Du public, peut-être, parce que voir qu’un éditeur avait osé s’intéresser à quelqu’un d’aussi dérangeant que Chomo et prendre au sérieux son discours avait quelque chose de rassurant, mais des institutions, certainement pas.
Du reste, quand j’ai publié ce livre, après bien des difficultés – il m’a été refusé de toutes parts, et en termes extrêmement humiliants, par Claude Durand par exemple, qui était alors au Seuil, ou par le patron des Editions Ouvrières -, mon éditeur, Michel Friedman, qui travaillait chez Simoën et venait de publier un petit livre sur le facteur Cheval, m’avait dit qu’on allait avoir toutes les radios et toutes les télévisions.
C’était, par pure coïncidence, l’époque de l’exposition des Singuliers de l’Art, où j’ai écrit la notice sur Chomo dans le catalogue, mais même là, j’ai apporté des livres à la librairie et, je ne sais pas pourquoi, il n’a jamais été mis en vente. On n’a eu aucun média, juste un petit article dans l’Express qui décommandait de lire le livre et conseillait plutôt aux amoureux de l’insolite d’aller rendre visite au « fou de la forêt » pour prendre des photos. C’était encore l’euphorie hédoniste ou gauchiste des années soixante-dix, et je suppose que le discours apocalyptique de Chomo avait quelque chose de dérangeant. Ou alors ça paraissait un peu « réac » et donc suspect à la bonne conscience militante.
Et puis l’année d’après, l’éditeur a fait faillite, et pour éviter le pilon, j’ai racheté tous les livres au poids et j’en apportais régulièrement à Chomo qui en a vendu et dédicacé pendant des années. Du coup son histoire a quand même circulé pas mal et il est devenu un petit peu légendaire, mais dans un circuit extrêmement restreint.
Ce qui est sûr, c’est que pour Chomo cette publication était très importante et qu’il y a eu vraiment pour lui un avant et un après. Parce que, pour une fois, on avait osé publier ce qu’il avait à dire intégralement, sans aucune censure. Désormais on ne pouvait plus lui voler son message, c’était dans le livre : ses critiques de la société en particulier, et ce qu’il pensait du monde des bureaux et des galeries.
Par la suite, assez lentement, sont venus des journalistes, des photographes et des télévisions, qui n’auraient pas osé venir avant, ou que Chomo n’aurait jamais reçus(6).
Et puis le public est devenu un peu plus important, surtout le printemps et les mois d’été.
Quant aux institutions, j’ai réussi un jour à faire venir Bernard Anthonioz, ce qui était en soi une performance, et ce serait une anecdote très amusante à raconter. Il avait été le directeur de la création artistique sous Malraux et, sur le moment, il avait eu l’air plutôt impressionné. Mais par la suite, il a fait machine arrière et il m’a dit au téléphone « C’est trop littéraire, il n’y a pas d’unité ! ».
Grâce à Jean-Paul Favand, du musée des arts forains, nous avons fait venir aussi Jacques Attali, qui était alors le numéro deux de la République et qui avait son bureau « next to the President ». Mais là encore, ça n’a rien donné, sinon une autre anecdote inoubliable. Plus tard Clovis Prévost a amené Jean-Hubert Martin, qui préparait les Magiciens de la terre, mais Chomo n’acceptait d’y participer qu’à condition qu’on expose aussi ses ruches et ses abeilles !(7)
Une autre fois, en compagnie du Docteur Ferdière, j’étais venu avec Henri-Claude Cousseau, qui s’était occupé de Chaissac aux Sables-d’Olonne, et a par la suite donné un coup de main à la collection d’art brut de l’Aracine. Mais il était reparti assez hostile, en me disant d’un air ambigu que tout le monde savait très bien que ce serait l’art brut qui tiendrait le haut du pavé dans dix ans. Comme s’il n’y avait donc aucun mérite à défendre les artistes marginaux en attendant.
Récemment j’ai appris à ma grande surprise que, peu après la parution de mon livre, Alain Bourbonnais, de La Fabuloserie, avait essayé aussi de convaincre Dubuffet de rendre visite à Chomo. Mais Dubuffet, qui devait mourir en mai 1985, était déjà trop malade, et il n’avait plus la force de se déplacer(8).
C’est de là sans doute qu’est né le lien équivoque entre Chomo et l’art brut ou l’art « hors les normes », dont atteste une lettre que Michel Thévoz m’a envoyée en 1985.(9)
Mais si Chomo à l’évidence n’avait pas à être rangé dans l’art brut, c’était bien à coup sûr un des premiers dissidents de l’art en France. Il l’est resté jusqu’à sa mort, et il en a lourdement payé le prix.

Parmi tous les artistes « hors les normes » que vous avez rencontrés, quelle place occupe l’œuvre de Chomo ?

A l’époque où j’ai rencontré Chomo, je ne connaissais rien à l’art brut, ni à Dubuffet, et je m’en fichais même complètement. Mes amis les plus proches étaient des artistes très professionnels : des dessinateurs, des photographes, des cinéastes.
C’est par la fréquentation de Chomo que je suis entré peu à peu dans la famille de tous ceux que passionne l’art populaire marginal.
Par la suite, je me suis intéressé aussi à Robert Tatin, en Mayenne, qui était un peu le contraire de Chomo : un nomade forain et un homme à femmes, alors que Chomo était un puritain sédentaire. La voie de l’amour et la voie de la connaissance, comme dans Narcisse et Goldmund de Herman Hesse. Pour moi c’étaient deux extrêmes complémentaires, et j’aurais aimé faire avec Tatin ce que j’ai fait avec Chomo : une biographie enregistrée, parce que tous les deux étaient des prédicateurs et des enseignants.
Malheureusement j’habitais trop loin, à cause de mes cours j’avais peu de temps, et je n’avais pas les moyens de me déplacer aussi souvent qu’il l’aurait fallu. Je suis allé voir Tatin deux ou trois fois, mais le projet ne s’est pas fait. Je me rappelle qu’un jour, je lui avais apporté le livre de Chomo, qu’il a lu dans la nuit. Le lendemain, il me l’a rendu en me disant : « – Ce type-là, il n’a pas beaucoup de cheveux ! ». C’était tout.
Mais la confrontation des deux destins aurait été extraordinaire. Parce que tous les deux occupaient sur la scène artistique française une position assez semblable : une origine très populaire, à laquelle ils voulaient rester attachés, une situation sociale totalement en marge, et une forme de « folie » mystique ou de recherche spirituelle, aux racines de la civilisation, qui en faisaient des sortes de gourous pour la génération d’après 68 à laquelle j’appartenais.
Pourtant tous les deux, malgré leur bizarrerie apparente, étaient des artistes professionnels, et fiers de l’être. Comme Dubuffet, ou avant lui André Breton, ils cherchaient une nouvelle place pour l’art dans la société, renouant avec des dimensions extra-artistiques, comme dans les sociétés primitives ou au moyen âge.
Et c’est ça qui, moi aussi, m’habitait : ne pas perdre le contact avec la dimension religieuse ou sacrée de la création, c’est-à-dire avec ce qui relie l’activité artistique aux lois universelles. Donc on avait la même folie en commun.
La différence, c’est qu’eux étaient les derniers représentants d’une espèce en voie de disparition, comme les derniers des Mohicans, et qu’ils ne pouvaient qu’annoncer des temps futurs.
C’est la raison pour laquelle d’ailleurs Chomo a appelé son village « l’art préludien », « prélude à une initiation nouvelle ».
Tandis que nous, nous étions condamnés à être l’interface entre deux mondes, un pied dans celui qui disparaissait, l’autre dans le suivant, et donc des transmetteurs ou des fondateurs, comme la génération zéro du monde dans lequel les nouvelles générations sont complètement immergées aujourd’hui mais, contrairement à nous, sans point de comparaison avec le monde d’avant.
Ce qui nous met dans une position exceptionnelle mais intenable, à la limite de la schizophrénie, et avec une responsabilité historique écrasante.

Matériellement, que reste-t-il de Chomo aujourd’hui ? Savez-vous ce que sont devenus les œuvres et son lieu de vie à Achères-la- Forêt ?

La dernière fois que j’ai vu Chomo, c’était en juin 1993, six ans avant sa mort. Il s’était remarié avec une femme beaucoup plus jeune que lui, qui avait coupé les ponts avec tous ses amis antérieurs. On ne pouvait donc plus aller le voir, et c’était bien dommage, parce que c’est peu après que j’ai commencé à travailler à la Halle Saint Pierre où on aurait pu lui faire, de son vivant, une magnifique exposition.
En janvier 1991, pendant la première guerre du Golfe, le sculpteur Josette Rispal était parvenue à organiser pour lui, à Milly-la-Forêt, un jubilé magnifique qui occupait les espaces principaux de la ville.
Moi j’étais passé ensuite à l’émission Faut pas rêver, de Sylvain Augier, où j’avais présenté une séquence du film d’Antoine de Maximy sur Chomo qui avait eu un succès extraordinaire.
Chomo, à ce moment là, était au bord de la consécration, des gens lui ont écrit de toute la France. Et puis une chape de silence est retombée sur tout ça, qui a duré des années, jusqu’à sa disparition, en juin 1999.
Aujourd’hui le site n’est plus visitable, il ne reste plus trace de tout le rituel qui accompagnait le visiteur depuis la route, et c’est sa femme et ses enfants qui sont dépositaires de son œuvre.
Quand il m’a revu chez lui avec mes amis, la dernière fois, Chomo était très content. Il m’a dit : « – Je savais bien qu’un jour tu reviendrais vers ton vieux père ! » Il nous a fait faire la visite en grand, on a bu le Porto et on est resté plus de trois heures. A un moment donné, il m’a pris à part, et en me montrant tous les bâtiments, m’arrêtant par le bras, il m’a dit : « – Tu vois, ce que j’ai fait peut-être de plus beau dans ma vie, c’est de ne pas vendre mon œuvre ! ».
Je savais bien qu’à différentes reprises, Chomo avait vendu des peintures et des sculptures, mais uniquement quand il avait besoin d’argent pour s’acheter du matériel, surtout pour financer son film, Le débarquement spirituel, tourné avec Jean-Pierre Nadau et Clovis Prévost. Le plus souvent, il aimait dire que l’art est fait pour être montré, ajoutant : « Une femme ne vend pas ses enfants, on ne vend pas ses prières ». Et lui qui, au départ, avait été si dégoûté par les galeries qui l’avaient refusé, il avait fini par être fier de s’exposer lui-même, sur son terrain, en toute indépendance.

Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet sur Chomo ?

L’idéal, et nous sommes beaucoup à l’attendre, ce serait de pouvoir organiser maintenant une grande rétrospective de l’œuvre de Chomo et aussi, si c’était possible, de faire classer le site et les bâtiments. Je ne désespère pas de pouvoir y parvenir bientôt, avec l’aide de sa femme et de ses enfants.

(Paris, le 13 décembre 2008)

(1)Voir Chomo – Un pavé dans la vase intellectuelle, propos recueillis par Laurent Danchin, Paris, Simoën, février 1978.

(2)Voir l’étude critique du livre des Editions Simoën par Pierre Dhainaut dans Cahiers Internationaux du Symbolisme n° 37-38-39, septembre-décembre 1979.

(3)Voir la rubrique « Chomo » dans Le Livre des Bizarres, de Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière (Paris, Robert Laffont, mai 1981), et le film Chomo : le fou est au bout de la flèche, dans la série « Les Bâtisseurs de l’imaginaire », de Claude et Clovis Prévost (magazine « Fenêtre sur », Antenne 2, septembre 1978). Les inspirés du bord des routes est le titre de l’ouvrage de Jacques Verroust et Jacques Lacarrière, paru à Paris, au Seuil, en janvier 1978. Publié avant mon livre, il n’y est pas question de Chomo.

(4)Le premier en date de ces ouvrages est Les Bâtisseurs du Rêve, de George R. Collins, avec des photos de Michael Schuyt et Joost Elffers (Columbia University, co-édition Abrams New York/Le Chêne Hachette Paris/RFA/Japon, septembre 1980). Vint ensuite Les bâtisseurs de l’Imaginaire, de Claude et Clovis Prévost (Editions de l’Est, 1989) et, plus récemment, toute une section sur Chomo, « L’homme aux vingt-trois réincarnations », dans Les primitifs du XXème siècle, de Jean-Louis Ferrier (Paris, Terrail, octobre 1997). Sans compter l’ouvrage de John Maizels, Raw Creation, Outsider Art and beyond, paru à Londres chez Phaidon en 1996, et à Paris en 2003, sous le titre L’art brut, l’art outsider et au-delà.

(5)Pour un art populaire était le titre d’un documentaire de 52 minutes de Claude Place et Bernard d’Abrigeon, diffusé en janvier 1980 par FR 3 Marseille. La série comportait deux autres numéros, Attention art brut et Béton charmeur.

(6)C’est ainsi qu’en novembre 1982, la télévision japonaise, qui l’avait découvert dans le livre de George Collins, est venue tourner chez Chomo un épisode de A la recherche d’une communauté idéale, une émission de Norihiro Nishimatsu (NHK - Nippon Hoso Kyokai – Japan Broadcasting Corporation).

(7)Mention est faite de Chomo dans « L’art des autres et la magie des uns », une interview de Jean-Hubert Martin par Catherine Francblin, à propos des Magiciens de la Terre, dans artpress n° 136, mai 1989.

(8)Ecrivant à Dubuffet le 7 août 1978, Alain Bourbonnais évoquait sa visite récente à Chomo, « un univers à connaître ». Dubuffet lui répondait, le 13 août 1978 : « J’ai trop mal au dos pour aller voir Chomo. Je reste claquemuré dans ma maison, perché sur mon escabeau, à faire mes théâtres de mémoire. Je renonce maintenant à toute activité de promotion de l’art brut. Je m’en décharge sur vous. ».

(9)« Chomo, m’écrivait Michel Thévoz le 19 décembre 1985, je lui ai rendu visite il y a presque une dizaine d’années, et malgré toute l’impression qu’il m’a faite par son magnétisme, la force de sa personnalité, son humour aussi, je ne suis pas capable d’écrire quelque chose sur lui, d’autant que vous le connaissez mieux que moi et que c’est de vous qu’on attendrait quelque chose. Ce qui m’apparaît important, bien plus que des considérations esthétiques, c’est justement qu’avec Chomo, la création artistique déborde le cadre qui lui est ordinairement assigné et qu’elle réactive des fonctions magiques, philosophiques, thérapeutiques, initiatiques, etc. qui étaient d’ailleurs originellement celles de l’art. Tout cela ressort puissamment du livre que grâce à vous nous avons pu obtenir. ».

Quelques souvenirs de Chomo

par Jean de Maximy

Puisque nous parlons de Chomo, voici quelques souvenirs qui me reviennent à propos de cet homme que j’ai bien connu et beaucoup fréquenté pendant plus de vingt ans.

J’ai connu Chomo en 1975. Je venais de m’installer à Samois-sur-Seine en lisière de la forêt de Fontainebleau. J’ai fait connaissance d’un jeune peintre en instance de départ pour l’Amérique du sud. Il s’apprêtait à dire au revoir à Chomo qui vivait dans la forêt comme un ermite, et il m’a proposé de l’accompagner. Nous voilà partis pour Achères-la-Forêt puis Le Vaudoué. Entre ces deux villages il y avait une signalétique en travers de la route : une sorte d’idéogramme

Il fallait laisser la voiture. A droite une série de panneaux assez frustres portaient des interpellations en écriture phonétique et annonçaient : village d’ART PRELUDIEN. De là partait un sentier balisé de vieilles poupées, de jouets cassés et autres débris colorés. Puis nous sommes arrivés à une clôture à laquelle pendait un gong, un couvercle de lessiveuse assorti de son marteau. On a frappé un grand coup. Chomo est arrivé en courant et bondissant, nous dévisageant il reconnaît mon guide et me déclare tout à trac que je suis un con, qu’il n’y a pas d’artiste sauf lui et Picasso. Les autres ? Des mannequins qui papillonnent dans les salons et devant la télé pour faire parler d’eux. Il avait assez connu ce monde là et l’avait fui pour s’installer ici où sa femme avait acquis un terrain que personne ne voulait, et qu’elle avait payé 2 fr le m2. C’était en 1942 et il s’agissait d’anciens francs.

Il a ouvert la barrière et m’a désigné un petit arbre de 3 ou 4 mètres dont il ne restait qu’un squelette. Il y avait accroché quantité d’objets – jouets cassés, sacs en plastique multicolore, vieux vêtements, un chapeau et diverses loques bariolées que le vent agitait. Cet arbre était triste d’être mort et avait honte de sa nudité. Alors il l’avait habillé pour lui redonner vie. On entrait dans la poésie et d’un coup l’ani-mosité qui m’animait depuis l’accueil est tombée. On se trouvait aspiré dans le monde de Chomo, dans l’ailleurs : un monde d’enfance grandiose et démesuré.

Chomo ? Un enfant qui jouait au sage, au mage, au prophète, qui jetait l’anathème par poignées. Il se sentait investi d’une mission pas très clairement exprimée. Son Village Préludien était une sorte de réserve, de conservatoire d’un autre monde disparu. Il se laissait porter par son verbe et ses indignations avec grandeur. Il ne tolérait aucune contra-diction et même aucune apparence de doute. C’est mon premier contact avec Chomo. Et j’ai aimé Chomo.

CHOMO : collection François Germain

Je ne parlerai pas de son œuvre. D’autres l’ont fait souvent. Ils ont aussi beaucoup glosé sur le prophète (qu’il ne fallait pas prendre au sérieux littéralement, à mon avis). Bien sûr il était un peu « mégalo ». Mais comment vivre comme lui dans le dénuement et la solitude si l’on n’est pas mégalo ? C’est une manière de survivre d’assumer sa marginalité. Je ne suis pas certain qu’il prenait ses grandes envolées très au sérieux lui-même. C’était le personnage public qui y croyait lorsqu’il avait un public. Quand on avait lié amitié avec lui, ce genre de vaticinations n’avait plus cours. Il parlait de tout et de rien, admettait la contradiction, expliquait la genèse de telle ou telle œuvre. J’allais dire telle ou telle série, car il produisait en série : il y avait eu la période des bois brûlés. Au moment où je l’ai connu il travaillait avec des grillages et des fers à béton, toujours le chalumeau à la main. Cela les visiteurs ne l’ont jamais vu puisqu’il ne travaillait jamais pendant les visites (samedi et dimanche seulement).

Par la suite il a travaillé avec d’autres matériaux ; de la télévision, disait-il comme on dirait du bois ou de la brique. Quand il utilisait de la mousse de plastique il disait qu’il utilisait du coussin. Il avait fait pendant quelque temps des processions de religieuses se rendant aux vêpres avec quelques bouteilles en plastique bleu ayant contenu notamment de l’alcool à brûler. Il les chauffait au chalumeau et les déformait en les courbant plus ou moins et les tordant, puis les collait sur un socle (généralement une plaque de tôle, ou un plateau repas de fast-food). Et là il me racontait l’histoire de ces nonnes : les vieilles courbées qui ne pou-vaient presque plus marcher, restant à la traîne et encadrées par les plus jeunes, et ces deux là les bavardes qui pendant que la supérieure regardait ailleurs se racontaient des histoires à l’oreille… etc.

J’ai beaucoup fréquenté Chomo surtout après 1978, année où j’ai enfin appris à conduire. Dès cette époque je l’ai vu très souvent. Je lui amenais fréquemment des visiteurs. Il n’avait d’autres ressources que ces visites qu’on payait 5fr. Je crois que j’ai conduit plusieurs centaines de visiteurs au cours des années qui ont suivi 1978. Il ne recevait de visites que les samedis et surtout le dimanche. Je recevais souvent des coups de téléphone de gens divers qui me connaissaient peu ou prou surtout après les articles que Laurent Danchin avait écrits dans Libération. J’ai quelques souvenirs de certaines d’entre elles. Comme Michael Lonsdale.

Un jour j’ai conduit chez lui un groupe de jeunes artistes suisses qui étaient venus me voir. Il y avait une demi-douzaine de jeunes filles et deux ou trois garçons. Parmi les jeunes filles une noire superbe. En la voyant, Chomo s’est arrêté les yeux fixés sur elle. Il était médusé, puis il a dit d’une voix pleine d’admiration « Oh ! Quel bel objet ! ». Puis changeant de ton : « Quand tu reviendras dans ton village, tu diras à ton roi : si tu vois arriver des blancs, Pan ! Pan ! Tue les tous et n’en laisse pas repartir un seul ». La jeune fille qui était née à Genève et n’avait jamais quitté la Suisse en est restée sans voix. Puis la visite a commencé et une heure après, Chomo a appelé tout le monde à se rassembler autour d’elle, et lui mettant la main sur l’épaule a dit en montrant les arbres tout autour : « Elle, elle peut se mettre toute nue et courir dans les arbres, elle sera merveilleuse, tandis que vous Mesdemoiselles si vous essayez vous serez toutes ridicules ». Puis la visite a continué. Voilà comment Chomo vivait avec son temps.

Une autre fois je me souviens qu’il a reçu tout un groupe de trisomiques accompagnés d’éducateurs. Et je l’ai entendu dire avec aplomb à une femme adulte : « Tu sais pourquoi tu es comme ça… C’est parce que dans une autre vie tu as étouffé ton enfant ». Elle a continué à le regarder avec un sourire béat. Manifestement elle n’avait rien écouté. Heureusement.

Il se heurtait aussi à l’hostilité imbécile des voisins et parfois aux menaces. Un jour je l’ai trouvé effrayé. Des voyous avaient pénétré chez lui et l’avaient menacé de revenir la nuit suivante. J’ai alors appelé mon frère qui dirigeait l’école des motards de la Gendarmerie de Fontainebleau et demandant de veiller à faire envoyer des patrouilles dans le coin cette nuit là (Il craignait un peu les gendarmes qui, disait-il, étaient venus un jour lui demander de détruire ses « bâtiments », ses sculptures pour lesquelles il n’avait pas de permis de construire !). Mais cette nuit-là il était rassuré de les savoir tout près…

Je parlais tout à l’heure de l’inconfort de sa vie. Un jour d’hiver où il gelait fort, je lui ai rendu visite avec une bouteille de porto (il adorait ça). Il voulait me faire un café. Mais l’unique source d’eau dont il disposait était un robinet en plein air au dessus d’un bassin. L’eau avait gelé dans le robinet qui ne coulait plus, et il prenait de l’eau avec une cuvette dans le bassin en cassant la glace avec une pioche. Il vivait dans sa cuisine une pièce d’environ 3 mètres de long sur 1,60 mètre de large où un très vieux fourneau en fonte entretenait un peu de chaleur. Là, armé d’une écumoire rouillée il écumait son eau, prélevant de longues chevelures vertes mêlées de détritus de bois de feuilles ou des restes d’insectes. Il mettait ce bouillon dans une casserole bien culottée pour faire du café. En voyant cette préparation je lui ai dit que je préférais un porto, que ça nous réchaufferait mieux. Il a tout de suite été d’accord. En rentrant chez moi j’en ai parlé avec un ami qui aimait bien Chomo. Nous sommes allés ensemble acheter des bouteilles d’eau de Vittel ou d’Evian (4 ou 5 packs de six bouteilles d’un litre et demi) et nous les lui avons portés le lendemain. Il nous a remercié, nous avons bu un porto et deux mois plus tard au cours d’une autre visite dans sa cuisine j’ai retrouvé intacts et bien rangés sous la table les 5 packs de bouteilles. D’ailleurs un an après ils y étaient encore.

Mais bien avant ça nos relations étaient devenues des relations d’amitié et il ne me tenait plus de discours senten-cieux et il nous parlait de tout et de rien comme n’importe qui. Il me racontait des souvenirs de sa captivité en Allemagne – comme ses beaux-arts qu’il avait faits à Valenciennes avant de passer quelque temps aux beaux-arts de Paris. Il me parlait de ses enfants et des gens qu’il avait connus. Il parlait souvent d’Altagor(1). Il me disait que sa vie à Achères-la-Forêt avait parfois été très dure quand il faisait ses courses à Milly-la-Forêt avec un vieux landau trouvé à la décharge publique et avec lequel, avant de connaître Laurent Danchin, il allait collecter les objets et débris dans les dépôts d’ordures. Sa vie même avec une longue habitude et l’aide de Laurent Danchin était toujours dure. Je lui ai plusieurs fois proposé de l’emmener chez moi à Samois pour quelques jours. Il refusait toujours. Et un jour il m’a dit pourquoi. « Si je vais chez toi ce sera agréable et confortable et je n’aurai plus le courage de revenir ici dans ma solitude et ma vie de sauvage ». Sa vie était dure.

C’est vrai qu’il était un peu mégalo : il parlait de lui à la troisième personne comme un vulgaire Alain Delon. Mais c’était Chomo. C’était un homme à la fois inculte et très cultivé. Il lisait peu et seulement des ouvrages vieillots d’ésotérisme. Mais il travaillait en écoutant France-Culture – moi aussi – et je reconnaissais ses sources quand il parlait de musique ou de peinture. Il ne connaissait ni Mozart ni Beethoven. Mais il parlait de Pierre Henry ou de Xénakis parce qu’il écoutait les émissions sur la musique contem-poraine de Georges Léon. Un jour il m’a fait écouter de sa musique qu’il enregistrait sur un antique magnétophone trouvé dans une décharge. On entendait des chants d’oiseaux divers, des musiques de sa « Harpe Eolienne » : des barres de verre de 4cm ou 5cm de diamètre et de couleurs vives suspendues dans les arbres, de longueur et largeur différentes, résonnaient doucement et longuement quand la brise les faisait se heurter plus ou moins fort, très fort quand il les frappait avec une barre. Elles produisaient des sons très variés allant des graves à l’aigu en fonction de leur longueur et de leur diamètre.

Il jouait également sur les cordes du cadre d’un piano qu’il avait « désossé » et de bien d’autres instruments de fortune.

Un jour il m’a dit : « Je vais te faire entendre une basse comme t’en as jamais entendu ». Et effectivement un son particulièrement profond se fit entendre. « Tu sais comment je l’ai obtenu ? J’ai attrapé deux frelons et je les ai mis dans une bouteille puis j’ai mis le micro sur le goulet et j’ai enregistré leur colère ! ». Et il a ajouté ; « C’est pas Pierre Henry qui peut avoir des sons comme ça ! ». Je ne crois pas qu’il ait été réellement musicien, il ne composait pas. Il inventait et collectait de la matière sonore.

Cette histoire de frelons m’en rappelle une autre : un jour d’été nous déjeunions avec lui dans son chantier avec deux amis sculpteurs que nous avions invités. On avait mis des planches sur des tréteaux et d’autres sur des tonneaux pour faire des bancs et nous déballions le repas que Lisette (ma femme) avait préparé avec en particulier une sorte de ratatouille bien cuite avec de la viande hachée car il n’avait plus qu’une dent. Il était dans sa cuisine pour faire réchauffer le plat. Puis nous l’avons entendu frapper dans ses mains et nous l’avons vu apparaître sur le seuil et venir vers nous d’un pas vif les joues bizarrement gonflées.

Arrivé près de nous il a à nouveau frappé dans ses mains pour attirer notre attention et désignant ses joues il les a tapotées et entrouvrant la bouche il a libéré un énorme frelon qui mesurait bien 4 ou 5 cm de long. L’animal est sorti en vrombissant et s’est envolé tout droit. Alors Chomo a encore tapoté ses joues et rebelotte un autre frelon de même calibre est sorti de sa bouche et s’est envolé à son tour. Nous étions sidérés. Lui, affichait un faux air de modestie qui ne trompait personne. Moi je m’émerveillais une fois de plus devant la connivence qu’il entretenait avec son environnement.

CHOMO : collection François Germain

Chomo avait une vision du monde bien à lui et son interprétation de la réalité pouvait surprendre. Un jour quand nous sommes arrivés impromptu chez lui, un ami et moi, nous avons trouvé un Chomo tout excité qui nous dit : « vous savez pas ce que je viens de voir ? Je travaillais et j’entendais un drôle de bruit. Ca faisait pom – pom – pom – pom. Alors je suis allé voir vers la maison à côté, et vous allez pas me croire, j’ai vu deux hommes qui avaient au moins 40 ans, en culottes courtes qui jouaient à la raquette ! comme des petits garçons ». Il s’agissait de joueurs de tennis. Il ne savait pas ce que c’était et que ça existait !

Il avait entrepris la réalisation d’un film auquel il a réfléchi des années. Puis, un jour, il s’est procuré des rouleaux de pellicules, et comme il ne savait pas se servir d’une caméra, il a pris contact avec Clovis Prévost qui avait réalisé deux courts métrages sur lui. Il l’a en quelque sorte engagé comme opérateur pour qu’il tourne sous sa direction. Une nuit ma femme et moi sommes venus à sa demande assister au tournage. Il faisait tous ces tournages la nuit en éclairant seulement les scènes du moment.

Ce soir là on filmait dans un grand récipient plein d’huile de vidange noirâtre des figures blanchâtres qui se déployaient paresseusement quand il jetait dedans du plâtre liquide. Sous la lumière d’un fort projecteur. Et il faisait recommencer la prise deux ou trois fois.

Ensuite avec des petites barques en contreplaqué de 20 à 30 cm de long posées sur son bassin, il a improvisé une tempête cataclysmique avec un tuyau d’arrosage qui boule-versait ces minis embarcations multicolores et les envoyait par le fond. Son vieux magnétophone enregistrait tous les bruits. J’ai été émerveillé par la patience et l’honnêteté de Clovis Prévost qui ne faisait rien qui ne soit dicté par Chomo.

Il a été ainsi tourné 17 heures de prises de vue en trois ou quatre semaines. Et Chomo n’admettait aucun montage, aucune coupure, toutes les images avaient leurs raisons d’être, en ce lieu même, puisqu’il en avait eu l’inspiration dans le même instant. Quelque temps après au cours d’une manifestation de trois jours à Milly-la-Forêt organisée par Josette Rispal(2), nous avons visionné les cinq premières heures de cette œuvre. Les images étaient magiques mais juxtaposées sans intention réelle. Elles enchantaient et racon-taient surtout l’enfance comme le jardin d’Art Préludien.

(1)André Verrier, 1915- 1992, dit Altagor, inventeur en 1945 de la métapoésie, proche un temps des Lettristes.

(2)En 1991, Josette Rispal, sculpteur, a organisé une exposition de Chomo dans la ville de Milly-la-Forêt.

Lettres à Chomo

par Jean-Jaques Guéant

11 octobre 1966

Ce matin j’ai pensé à toi Chomo, l’ermite de la forêt de Fontainebleau.
Pieds nus sur le sable blond devant notre bivouac logé sous de gros blocs de rocher. Je m’étire dans l’air vif, saluant un bouquet de bouleaux frétillants qui semblent attendre tout aussi impatiemment que moi le lever de soleil.
Je viens de sortir, courbé et presque à genoux, de notre terrier de grès, encore tiède des braises somnolant dans l’âtre, son plafond ventru posé sur la platière.
Toi aussi tu es sans doute éveillé par cette aube qui allume les pignons alentours, ou bien par le chant de ton coq préféré. L’air semble se mettre en mouvement, doucement, signe d’une belle journée d’octobre, d’un week-end « indien ».
Mes compagnons d’escalade dorment encore dans leur duvet boudiné, sur un tapis de fougères, calés contre des blocs de pierre où l’écoulement de bougies fondues s’est figé en rides épaisses, témoin d’une veillée prolongée…
C’est vrai, hier soir, après avoir longé la platière, franchi des étroitures – sac au dos – nous avons remonté le sentier des Béorlots sous un clair de lune éblouissant qui nous troublait et nous excitait.
Comme chaque fin de semaine, tel un rituel, nous sommes venus de la capitale pour retrouver ce sentier sablonneux, sinueux qui conduit à notre bivouac préféré… Là, c’est une règle tacite, premier arrivé, premier locataire. La fumée qui s’élève de la cheminée camouflée donne tout de suite l’information aux bivouaqueurs du week-end d’aller chercher plus loin leur terrier d’une nuit. Ici que des locataires intérimaires, point de propriétaires…
Hier soir donc, cette sacrée lune – une de tes fidèles compa-gnes Chomo – dilatait notre espace familier, au point de nous croire en plein jour. Ou plus exactement comme dans un décor de « nuit américaine » avec la caméra de François Truffaut à l’affût derrière un bosquet de bouleaux.
Les ombres fraîches, laiteuses que nous traversions perturbaient nos repères habituels, et délicieusement à chaque bifurcation, le choix du chemin à prendre nous rendait tous hésitant pendant quelques secondes. Pendant ce court instant où le silence nous saisissait immobiles, les rochers coiffés d’une lumière crémeuse nous apparaissaient sous des formes inconnues, chaotiques ou fantastiques, qui nous laissaient croire que nous pouvions être… perdus. Définitivement.

18 octobre 1966

J’ai pensé à toi Chomo parce que je sais que tu bivouaques à 500 mètres de notre bivouac : à la limite d’Achères-la-Forêt.
Mais depuis combien d’années ? Je n’ai pas osé te poser la question l’autre jour en allant te rendre visite avec un petit groupe d’amis curieux de ton « train de vie ». Ton bivouac m’est apparu au milieu d’un fouillis surpeuplé. Pas de grimpeurs ou de randonneurs, rien que des silhouettes, des signes, des créatures étranges qui m’intimidaient. Je n’étais rassuré que par la terre battue, le sable battu que tu foules au fil des saisons, chaque jour de l’année, et par ces brandons de pin tordus et brûlés qui me rappelaient en miniature cette forêt des Trois Pignons que certains qualifient poétiquement de « forêt posée sur le sable » !

Ce matin, comme la semaine dernière, le soleil monte à présent et réchauffe les flancs des blocs de grès posés sur le sable blanc de notre bivouac. Est-ce que ton coq a fait le tour de ton ermitage Chomo ? Comme nous celui de notre bivouac ?
Le doux ronron du réchaud s’épand dans l’air, avec l’odeur du café matinal. Avec les copains on discute d’escalade, de montagne, et comme le temps ne nous presse pas, les rochers étant encore trop humides pour grimper, on reparle avec ardeur de l’autoroute A6 la scélérate qui traverse le massif des Trois Pignons comme une balafre honteuse…
Tu as bien dû connaître ce « big » chantier des années 1962 ou 1963 Chomo ? non ? Rappelle-toi c’est l’année où explose une bétonnière rouillée, en pleine nuit sur le chantier qui défigure la massif des Trois Pignons à quelques embardées d’Achères-la-Forêt. Résultat : dégâts matériels et quelques brefs articles réprobateurs dans les journaux de l’époque. Des fous de nature ? éco-guerriers ? terroristes voulant signer leur réprobation, comme ça, pour mémoire ? Dans le bulletin du Club-Alpin je crois bien avoir lu un article dont l’auteur, peu convaincu, peu convaincant, condamnait les irresponsables du bout des lèvres !

Et toi Chomo ? – qui te tiens éloigné il est vrai de tout vacarme mécanique, as-tu seulement visité ce chantier dévastateur lors de tes pérégrinations en forêt ? Tu ne m’en parles pas, et pourtant tu as l’ouïe fine, tu entends forcément le brouillage, le froissement incessant du silence par les inter-minables trains de camions trouant la nuit, lorsque le vent du nord souffle jusqu’à ton ermitage… ?
Pour calmer les impatiences de notre génération, chaque fois que nous abordons ce sujet entre copains, nous achevons nos discussions animées dans un consensus déclamatoire : « Que faire ? Oui ! végétalisons l’infâme corridor bétonné ! » Nous jurons tous en coeur que nos petits-enfants y pique-niqueront, et qu’au centre ne sera sauvegardé, pour hommage aux hardis terroristes, qu’un discret liseré de béton… dévolu à la circulation vélocipédique. Et bien visible à la place du radar automatique : une grande sculpture de pierre en forme … de bétonnière !

31 janvier 1975

C’était il y a deux ans, jour pour jour. Pourquoi te narrer à présent cette dérive hivernale Chomo ?
Parce que cet hiver là je crois bien avoir croisé tes traces dans le massif des Trois Pignons… Voici l’histoire Chomo :

Au cœur de l’hiver, soudain une envie de partir. Avec un ami, Dan, nous organisons nos sports d’hiver aux portes de Paris : pas de stations, pas de dameuses, mais de l’aventure, une “expé” à mini budget. Nous voulons rallier à pied Bois-le-Roi à Nemours (40km) en trois jours. Neige ou pas neige. Peu importe on part. Le train nous dépose tôt le matin dans la petite gare de Bois-le-Roi (-6°). Le couvercle gris de l’hiver sur nos têtes. Notre expédition commence : direction plein sud et deux bivouacs en perspective.
Avec Dan, mon copain, on s’élance sac au dos avec 3 jours d’autonomie pour traverser le massif de Fontainebleau du nord au sud. Le froid nous stimule et notre rythme de marche ne faiblit pas tandis que s’accumulent les nuages bombés de grésil ou de neige. Notre premier objectif c’est l’ermitage de Franchard où nous savons une petite auberge ouverte pouvant nous offrir un arrêt bienfaiteur.
Pour l’instant nous fonçons vers le Rocher Canon, gravis-sons le Mont-de-Fays pour redescendre vers le Cuvier Chatillon et traversons la N7 déjà recouverte d’une blanche pellicule de neige. Quelques rares voitures, phares allumés, traversent le silence ouaté. Timide d’abord, la neige devient abondante avec des averses obliques. Le vent s’est levé lorsque nous mettons le cap sur le Désert d’Apremont. Exaltés par notre randonnée quasi-nordique, nous marchons allègrement bonnet sur le front et guêtrés dans le sable mêlé de neige. A mesure que les flocons s’épaississent nous sourions sous nos anoraks piquetés de cristaux fondus.
Tout droit. Plein sud ? Mais où est le sud dans les tourbillons qui s’esquissent à présent autour de la platière ? Parfois nous reconnaissons au passage tel ou tel rocher, escaladé l’été en short léger (!) qui nous conforte dans notre itinéraire de plus en plus aléatoire.
Dans les gorges d’Apremont nous nous enfonçons à grandes enjambées dans une vallée qui blanchit à vue d’œil ainsi que les chênes au tronc crevassé. Les rochers s’encapu-chonnent peu à peu de grésil et de neige. Surpris par l’intensité des giboulées, nous nous arrêtons sous un auvent de pierre pour boire du thé. Où sommes-nous au fait ? Négligeant nos cartes – nous connaissons trop ce massif ! – nous improvisons notre chemin entre les blocs épars et méconnaissables. Croyant être sur le chemin de la Solitude, nous débouchons sur un carrefour à l’opposé de nos prévisions… Cette fois nous sommes perdus pour de bon. Enfin ! et nous rions de notre déconvenue secrètement souhaitée. On a en effet tourné en rond, comme les flocons et leur danse échevelée. On n’y voit point à plus de dix mètres dans le célèbre chaos labyrinthique d’Apremont et pas âme qui vive. Les récits de Jack London me reviennent à la mémoire… et si une aurore boréale sous nos yeux montait soudain au ciel ? Nous n’en serions point étonnés, tant le sentiment d’avoir quitté toute trace plausible de civilisation s’est emparé de nous depuis notre dérive arctique… !
Devant nous enfin une sorte de carrefour et des hêtres vénérables tenant la garde. Nous reconnaissons le carrefour de Bois d’Hyver – le bien nommé !- bien que la pancarte sur le tronc de l’un d’eux ressemble à un champignon de glace. Nous consultons nos montres, conscients que la durée du jour est limitée. La visibilité s’améliorant, nous nous hâtons vers les gorges de Franchard que nous atteignons au milieu de l’après-midi. L’auberge est effectivement ouverte, avec de rares clients venus là comme on se rend en Patagonie, au bout d’un chemin improbable, obstrué de congères. On se réchauffe dans la salle principale dont les baies donnent sur l’esplanade de l’ermitage. Alentour la neige s’est épaissie et nous éblouit presque. Encore un thé brûlant, de précieux biscuits grignotés au chaud et nous repartons plein sud vers les Trois Pignons que nous devons atteindre avant la nuit pour y bivouaquer.
Notre marche désormais nordique nous mène à la gorge aux Archers. Il ne neige plus et comme je ralentis quelque peu l’allure, mon copain s’en inquiète et m’interroge. Je boitille et j’ai mal à la jambe, on fera avec.
Bientôt la lumière du jour décline. Nous approchons des Cavachelins et des Trois Pignons, traversons l’autoroute sous ses voûtes de béton plongées dans un grand silence et parvenons à la Vallée Chaude. Sur la neige poudreuse des traces d’animaux croisent de plus en plus souvent les nôtres. Légers oiseaux, discrets mammifères. Il est manifeste que je traîne de plus en plus la patte et que je me surprends à grimacer avec certaines enjambées.
Le bivouac n’est plus très loin. On ne sort pas les lampes frontales mais ça ne saurait tarder. Tout à coup une ombre furtive au bout de la sente enneigée ? Le vent ayant cessé, un silence glacial s’empare du paysage. Intrigués, nous voulons aller voir. Ta frêle silhouette, Chomo, effleure une seconde mes pensées, mais je suis exténué, j’ai hâte de m’arrêter.
Enfin le bivouac salvateur. Sa réserve de bois sec à l’abri. Le feu pétille vite dans la cheminée et nous organisons notre couchage dans le premier Refuge de notre rando nordique.
D’ailleurs Chomo, c’est un Refuge proche du tien : 500 m précisément, comme tu sais !
Le lendemain le bilan est vite fait : là s’arrête mon aventure faute de jambes valides, tandis que mon courageux copain, Dan, poursuit seul l’itinéraire depuis longtemps concocté.
Dépité je rentre sur Paris grâce à un car pris à Achères-la-Forêt, tandis que Dan atteint Larchant, le second bivouac prévu, puis la gare de Nemours, étape ultime de “l’expé” entreprise… J’ai alors repensé à toi Chomo et à la sortie de ton bivouac pour aller marcher ce matin là, ébloui par la neige fraîchement éboulée.
Tu as raconté plus tard ces traces relevées, que tu as suivies par réflexe comme un chasseur fébrile, mais croyant avoir affaire à des escarpins de femme enfoncés dans la neige !
Ce matin là le soleil faisait resplendir la forêt de cristal, et ces traces échauffaient ton esprit. Là-bas au bout du sentier tout était possible : un mammifère, humain ou non humain ?
Escarpins féminins ou fins sabots de chevreuil ? Comment en décider ?
Ce matin là Chomo, ta dérive hivernale t’a emmené loin, loin de ton bivouac, au bout de tes forces, aux limites de ton imaginaire enflammé, pour donner corps à ce qui enveloppe, protège, crois-tu, ton « comté des sables » : la Déesse-Mère.
Puis tu es rentré essoufflé, suant, ruant dans la neige labourée de traces embrouillées. Ton expédition n’était pas plus réussie que la mienne. Mais une vision fulgurante t’avait mis en marche.
A propos Chomo, connais-tu Aldo Léopold ? Un des fonda-teurs de l’écologie moderne qui écrivait en 1948, vers la fin de sa vie, un « Almanach d’un Comté des sables » ? Il y consigne l’observation de la nature au fil des mois, et, dès le mois de janvier, scrute les traces de vie sur la neige :

“ La trace témoigne d’une indifférence aux affaires de ce monde qu’on trouve rarement en d’autres saisons ; elle file droit à travers champs, comme si son auteur avait attelé son chariot à une étoile et lâché les rênes. ”

Lâche les rênes Chomo, lorsque tu te mets en marche sur le chemin de la Déesse-Mère, et retourne-toi ! Vois alors tes traces s’effaçant à mesure que la terre remuée se referme derrière ton chariot Préludien…

Sculpture de CHOMO : collection François Germain – Photo Catherine Guéant

2 juin 1980

Chomo j’ai appris ce printemps que tu creusais dans ton « comté des sables » de longues et étroites tranchées pour y enfouir des totems et des statues… A vrai dire ton Art Préludien m’intrigue de plus en plus. Tu as de la chance avec ton bivouac posé sur les sables, tu peux explorer ton sous-sol sans danger, le fouiller tranquillement à la pelle, avec des souterrains comme si tu voulais te faire sanglier et t’y rouler dedans en grognant, ou bien planter des statues à l’entrée comme les égyptiens près de leurs chambres funéraires ?

Tu prétends aussi avoir dégagé, près de ton bivouac, un bloc de grès qui serait « un chameau sculpté sorti du désert paléolithique » (dixit). Toujours ce besoin d’explorer ? D’être à l’affût ?
Je me suis demandé ce qui peut inspirer ta Déesse-Mère. Certes les rotondités des roches gréseuses offrent un large éventail de vénus callipyges. Mais as-tu été lire les roches gravées qui se trouvent à un jet de pierre de ton bivouac ?
Moi si. Et j’ai aimé. Pas tout de suite. Faut s’habituer aux quadrillages, sillons, marelles, séries parallèles, aux cupules, rouelles… Du répétitif, pas emballant. Mais la Grotte Vibert elle, ne passe pas inaperçue : la géode est belle, perchée sur la crête du Pignon. Tes ancêtres chasseurs-cueilleurs, les miens aussi d’ailleurs, sont bien venus là il y a plus de 5000 ans. Et toi adepte de la réincarnation tu ne les aurais point vus ?

Déesse Mère – 14 cm
Grotte de Vibert – Trois Pignons

Peut-être que si : c’est ce que je me dis parfois en regardant tes statues arrachées à la Terra Mater qui parlent une langue bien étrange comme sorties directement de l’ombre d’une géode mésolithique !
Et puis je me souviens : j’ai rencontré J.C. Bédart un artiste singulier, dans les marges, un peu comme toi. Du « Brut » quoi. Il me disait tout le bien possible des 1000 géodes gravées, ou abris ornés de Fontainebleau et ses environs. Mais ornés de quoi ? Voilà bien le problème :
« Très rapidement, je m’aperçus que l’ensemble gravé de Fontainebleau articulait la préhistoire et l’histoire, couvrant plusieurs millénaires de juxtapositions de signes »
Les graveurs, selon lui, projetaient leur propre corps dans la géode gravée, car gravure = usure, érosion, acte symbolique de dématérialisation au profit du cosmos. L’humain s’empare du signe et s’approprie l’espace. Les tentatives d’explication des gravures pariétales passent à côté d’une évidence : à la fin du mésolithique, l’art pariétal jusque là figuratif, entre dans une nouvelle évolution, celle de l’abstraction, matrice de l’écriture à venir…

Ede Frédéric – Bulletin de la Société Préhistorique Française, T. IX, n°9, 1912, p.450

Encore une fois Chomo : as-tu été lire ces parois rupestres ? J’attends ta réponse toi qui te proclames Préludien, qui sans cesse vadrouilles du visible au lisible, prévoyant la décom-position fertile de toute œuvre…
Or samedi dernier j’ai repéré, oui ! ta signature elliptique dans un coin reculé de la grotte Vibert !!!
Oh Chomo sacrilège ! Pris en flagrant délit d’enfouissement au cœur de la mémoire paléolithique… !

Cette écriture appelée brute

par Pierre Dhainaut

« Les véritables poètes n’ont jamais cru que la poésie leur appartint en propre », affirmait Paul Eluard dans la préface d’une anthologie à laquelle on n’a pas accordé l’attention qu’elle mérite, Poésie involontaire et poésie intentionnelle (1942)(1). Il y juxtaposait des extraits de poèmes reconnus comme tels et, mêlés à des dictons ou des chansons, des extraits empruntés aux Annales médico-psychologiques, il citait également Hélène Smith, médium célèbre au début du siècle pour ses voyages « des Indes à la planète Mars », et le facteur Cheval dont le Palais n’attirait pas encore les touristes. La poésie, pour Eluard, pouvait apparaître là où d’ordinaire on n’allait pas la chercher, là surtout où l’on n’imaginait pas qu’elle se trouverait ; elle n’était la propriété de personne, le niveau d’instruction ne la définissait pas plus que la santé ou la maladie mentale.

En cela Eluard se montrait fidèle à l’une des leçons du surréalisme qui lui-même, d’ailleurs, en avait hérité de toute une tradition, née avec le romantisme, privilégiant ce que tour à tour on a appelé le naturel, le spontané, le primitif ou le naïf… Rompre avec l’académisme, renouveler les sources d’inspiration, tel fut le rôle des avant-gardes, et dans cette perspective, elles mirent en valeur l’imagerie populaire et la sculpture africaine, les dessins d’enfants et ceux des aliénés. A cet égard, l’almanach du Cavalier Bleu de Kandinsky, en 1912, est emblématique, ou dans les années 30 la revue Minotaure où Breton fit l’éloge des peintres et dessinateurs spirites. Mais en général, en ce qui concerne aliénés et spirites justement, leurs écrits restèrent enfouis dans des publications spécialisées.

Jean Dubuffet fut l’un des premiers à les en sortir. Quand par l’adjectif « brut » il désigna « les ouvrages exécutés par des personnes indemnes de toute culture artistique » (L’Art brut préféré aux art culturels, 1949), il n’établit aucune hiérarchie entre tableaux, dessins, sculptures, objets, broderies et « façons d’écrire ». Malgré la passion qu’il mit à les défendre, ces façons d’écrire, si nombreuses cependant, si variées, demeurent aujourd’hui peu connues. Si nous admettons l’importance des dessins de Wölfli (même si l’on croit nécessaire de spécifier qu’il s’agit de l’œuvre d’un schizophrène), que savons-nous de ses textes, dont la recherche est aussi remarquable ? Il suffit de visiter, sans préjugés, une exposition d’art brut pour nous en rendre compte, l’écriture y domine, elle a une qualité plastique évidente, mais nous sommes loin d’en être quittes avec les préjugés que Dubuffet dénonçait. Ce qui lui importait, quels que soient les ouvrages qu’il collectionna, quelles que soient les catégories où, pour nous rassurer, on voudrait placer leurs auteurs – tous les autodidactes pourtant ne sont pas des aliénés ou des spirites –, c’était leur pouvoir de création, un défi aux codes les mieux ancrés.

Pancarte de CHOMO : collection Denise et Daniel Abel

Les écrits bruts qui nous sont parvenus, sauvés quelquefois par hasard d’une destruction définitive, l’ont été sans exception de façon manuscrite. Ce qui nous frappe au premier contact, avant même de tenter une lecture, c’est leur présence visuelle, qui est très grande. Hodinos semble graver ses textes comme des inscriptions de médailles, alors que Jeanne Tripier obéit sans réserve, sans se soucier de construire, à la dictée intérieure. Les mots sont inséparables des images, et dans la relation qui s’établit entre eux les solutions les plus diverses sont envisagées : où qu’ils interviennent, dans un dessin ou autour, par l’altération des lettres, par leur dis-position qui ne dépend plus des lignes, par leurs couleurs, les mots font images. Cette présence visuelle, les supports la renforcent : papiers de toutes sortes récupérés n’importe où, collés ou cousus, qui deviendront des rouleaux interminables ou des livres aux dimensions démesurées. Comment ne pas admirer quand le pouvoir de création s’exprime en dépit des obstacles qu’on lui oppose ? L’artiste ou l’écrivain brut réinvente dans l’urgence intime dont il est à la fois la proie et le maître les moyens dont il a besoin comme il réinvente son langage. Et d’abord il transgresse la règle qui exige que l’on divise : ou bien la main dessine, ou bien la main écrit. La plupart des écrivains bruts sont des artistes, ils peuvent, certes, passer d’un mode d’expression à un autre, ils peuvent les employer en même temps, voire les confondre. Le geste est ici originel, aussi perdons-nous beaucoup lorsque nous lisons leurs textes dans une version imprimée(2), mais ils viennent d’une nécessité si profonde, irrépressible, qu’ils nous surprennent encore, nous bouleversent.

Les auteurs d’écrits bruts si démunis soient-ils, n’ignorent pas tout de leur portée, mais quand ils écrivent, leur intention n’est pas d’appartenir à une histoire pour la poursuivre ou la contester, ils n’ont ni maîtres ni rivaux. Ils ne cherchent pas davantage un public. C’est en ce sens qu’ils sont « indemnes », comme le disait Dubuffet, indépendants. Ce respect qui est le nôtre, qui limite jusqu’à nos audaces, ils ne le connaissent pas. Un certain nombre de traits les rapprochent, bien sûr, qui ne permettent pas néanmoins de définir une esthétique commune. L’intensité détermine les textes bruts, elle malmène ce à quoi nous tenons le plus, la langue, non seulement dans ses apparences, mais dans son vocabulaire et dans sa syntaxe. Sans doute utilisons-nous depuis longtemps les ressources des calembours, des mots-valises et des néologismes, mais avec Aimable Jayet comme avec Wölfli déjà ils abondent, leur fécondité semble inépuisable. Jayet interrogeait en permanence les rapports du masculin et du féminin : s’il existe un escargot, il doit exister pour lui une « escargosse ». Ce n’est là qu’un exemple parmi des centaines. Le vocabulaire ainsi mis en branle est d’autant plus actif que les liens de la syntaxe sont distendus à l’extrême. Hodinos dans ses descriptions et même dans ses récits énumère sans fin, les verbes sont rarement conjugués, les coordinations ont disparu, il dresse un univers où la vie s’est pétrifiée. Aloïse, elle, en se débarrassant des contraintes de la grammaire et de la ponctuation, s’abandonne à d’immenses coulées verbales extraordinairement animées, extatiques. Dans ce cas comme dans l’autre, l’excès domine. Prélever une citation serait arbitraire.

Nous ne supportons guère que la langue soit mise à mal et vacille dans ses fondements. Et c’est ce qui explique pour une large part notre méconnaissance des écrit bruts. Peut-être également avons-nous peur de ce qu’ils disent ou plutôt de ce qu’ils crient. Il n’y a rien de gratuit en eux, jamais. Ils protestent contre toute espèce d’enfermement, comment ne le feraient-ils pas avec violence ? Dans la moindre atteinte aux signes comme à leur ordre, notre monde se disloque.

Dubuffet entendait préserver l’art brut des intrusions indiscrètes, il le plaçait si haut qu’à ses yeux les autres formes d’art paraissaient insipides. Le message des écrivains bruts est assurément singulier, il n’est pas clos. Nous pouvons l’entendre. La poésie nous aide à l’entendre si du moins, comme Eluard le souhaitait, nous n’en faisons pas une activité séparée, si elle ne cesse de recréer la langue et la vie. L’art brut lui interdit de se restreindre à ce qu’elle découvre et de s’y complaire.

(1)Paul Eluard, Poésie involontaire et poésie intentionnelle, éditions Gallimard, coll. la Pléiade, Tome 1.

(2)Les Ecrits bruts, présentation de Michel Thévoz, en proposent un choix excellent (PUF, 1979)

Jean-Christophe Pages

1

– Serait-il possible que tu nous précises dans un petit texte liminaire les liens que tu fais entre tes textes envoyés et les écrits bruts ? Amitiés.

Je recherche « liminaire » dans le dictionnaire.
Peux-tu me préciser ta demande ? La petite note pour le 74 ? JCP

– Quel est le rapport de tes textes avec l’art brut ou les écrits bruts ? Amitiés. (27 août)

Il se peut que je sois idiot.

13/09 : Peux-tu me fixer une échéance pour ce texte liminaire ?

– Fin novembre si cela t’est possible. Cordialement.

On note que les amitiés se muent.

17/10 : Précisions : texte liminaire pour quoi ? introduire mes textes ? lesquels ? ou pour le N° de la revue ? merci JCP

– Nous nous demandions simplement comment relier les textes que tu nous a envoyés à l’art brut, tes précisions nous auraient été utiles et celles-ci auraient pu constituer un texte introductif à tes textes intéressants. Cordialement.

Je trouve :
« L’art brut, c’est l’art pratiqué par des personnes qui, pour une raison ou pour une autre, ont échappé au conditionnement culturel et au conformisme social : solitaires, inadaptés, pensionnaires d’hôpitaux psychiatriques, détenus, marginaux de toutes sortes. 

Ces auteurs ont produit pour eux-mêmes, en dehors du système des beaux-arts (écoles, galeries, musées, etc.), des œuvres issues de leur propre fonds, hautement originales par leur conception, leurs sujets, leurs procédés d’exécution, et sans allégeance aucune à la tradition ni à la mode. »
Hum.
Je relève que l’adjectif « intéressant », placé en fin de phrase, fonctionne mal. Un texte introductif (liminaire ?) intéressant à tes textes. Sauf à trouver mes 5 textes intéressants.

Claude, je ne cherche pas à faire diversion, me soustraire à ma mission. Fin novembre.

Comment j’écris

Je prends une matière préexistante (documents, archives, noms de rues, articles, faits divers découpés dans le journal local) et je fais un agencement, trouve un rythme et ça fait de la littérature.
Je m’amuse.

Une amie me rapporte à l’instant cette phrase de Jean-Paul Dubois : « L’écriture, c’est la maladie mentale socialisée. C’est vivre avec ses névroses et en tirer avantage. »
Je ne sais pas quoi en penser.

2

Claude,

Je suis un imposteur car je n’ai pas échappé au conditionnement culturel. On ne trouvera pas plus conforme socialement que moi. Je suis archi conforme. Je n’ai pas fait de prison.

Aucun de mes textes n’est un écrit brut. En dépit des apparences, tous sont extrêmement, minutieusement travaillés. Lus, relus, abandonnés, défaits, refaits, recollés dans d’autres textes, etc.
Mes personnages, en revanche, relèvent souvent de l’art brut. Ce sont eux les malades.

Je ne me prends pas assez au sérieux pour produire, en dehors du système, « des œuvres issues de mon propre fonds, hautement originales par leur conception, leurs sujets, leurs procédés d’exécution, et sans allégeance aucune à la tradition ni à la mode. »
Je lis beaucoup. Je recherche la mode. Je n’ai pas de fonds. Je manque souvent d’idées.
Dans la rosée appartient cependant à un autre registre. Il est inspiré de la réalité puis décalé, sans cesse, exagéré. Le narrateur finit par devenir un monstre ou un ogre.

J’écris en avançant. Je ne sais jamais où je vais ni quand ça va s’arrêter.
Ceci dit, je vois mon psychiatre une fois par mois. Qui me prescrit des anxiolytiques et somnifères.

Une anecdote rapportée par ma copine Gaëlle

Les Japonais brûlent les corps des morts, mais pas complètement. A la fin, il reste les os. Eh bien après, chaque proche, à l’aide de baguettes de cuisine, prend un os. Qu’en fait-il ? J’ai pas compris.

3

Anxiolytique de la famille des benzodiazépines contenant de l’Oxazépam + générique qui traite les troubles de l’endormissement.

C’est pour ça qu’à table, les Japonais ne se servent jamais en même temps. Sinon, ça rappelle ce rituel. On se sert chacun son tour.

Le délire herméneutique

Qu’ai-je donc à voir avec les écrits bruts ? Un soupçon de bricolage, l’autodidacte revendiqué, une sorte de bêtise, l’exagération ? La troisième rive du fleuve ? L’abus de coq-à-l’âne ?

Je ne sais pas ce que j’écris. Dire ce que c’est. En parler dans une revue littéraire. Ou à la télévision. D’ailleurs, est-ce seulement de la littérature ?

Je me félicite de ne point trop donner d’interviews.

Claude, tu veux combien de pages ?
« Déprise de ses procédés discursifs et de ces exigences communicationnelles habituels, l’écriture a besoin de l’assistance de la folie qui maintient l’œuvre dans un état de mobilité ou d’inachèvement et qui interdit par avance toute tentative de rationalisation. »
Il y a toujours quelque chose d’inachevé, de raté dans mes textes. Je suis peut-être trop pressé.

En terre & contre tous

Roman-feuilleton par Pascal Pietri

(Esther s’explique…)

Elle paye le resto.
– Ne discute pas. Tu me raccompagnes ? Ce n’est pas très loin.
Quelques amoureux vadrouillent sur la berge.
– Comment as-tu connu les frères ?
– Marcello, le copain d’Aricie, militait dans le même grou-puscule que moi. Je travaillais à l’époque comme toiletteuse pour chiens. On glissait des messages dans la muselière de son bouledogue. ça nous amusait.
Les frères adoraient leur petite sœur qu’ils surnommaient Miss Dynamite. La police française l’avait un jour soupçon-née du plasticage d’une antenne de relais de la télévision. Ils l’auraient défendue contre vents et marées.
Elle ralentit le pas et baisse curieusement la voix.
– Aricie l’a rencontré au Festival de Douarnenez où se croi-sait toute la fine fleur de sel des contestations minoritaires. Il travaillait dans le cinéma. Un beau gosse, une vraie binette de cinéma à la Marlon Brando.
– Et alors ?
– Marcello l’a transportée en Italie et lui a fait un enfant.
– Patricia…
– … de son vrai prénom, Lilith.
– Lilith, c’est un drôle de prénom…
– C’est la première femme, paraît-il, créée par dieu en même temps que l’homme, c’était aussi le titre d’une revue féminis-te de l’époque à laquelle sa mère collaborait. Aricie est deve-nue mon amie. Mais Marcello a été arrêté et le salaud a ba-lancé très rapidement à tort et à travers, son bouledogue s’est même retrouvé en fourrière.
– Tu étais dans la liste ?
– Antoine et Albert m’ont recueillie. Ce sont des avocats. J’ai eu de la chance. Ils m’ont hébergée quelques temps, j’ai obte-nu grâce à eux un droit d’asile et un permis de séjour. Je voulais m’installer à mon compte mais en France j’ai déve-loppé une allergie aux poils de chiens. J’ai trouvé au début quelques heures par-ci par là, dans l’enseignement. De toutes façons, je ne peux plus revenir en Italie.
– Et Aricie ?
– Quand Marcello s’est repenti, elle s’est immédiatement réfugiée en France avec sa fille.
– Lilith voit encore son père ?
– Elle a peur que ses anciens camarades le retrouvent pour lui tirer une balle dans la tête. Les frères les pressent actuelle-ment pour qu’ils viennent s’installer en France.
Elle s’arrête.
– Marcello se planque dans le Latium mais il ne peut plus travailler dans le cinéma.
– Lilith avait, quand je l’ai vue à Rome, une vilaine balafre sur la joue. C’est lié à cette histoire ?
– Pas du tout. En stage en Angleterre, juste après la mort d’Aricie, elle a eu un grave accident d’auto qui lui a abîmé le portrait.
– Elle n’arrivait pas à s’habituer à la conduite à gauche ?
– Très drôle… Le père et la fille vont passer très prochaine-ment sur le billard, Marcello va se faire modifier le portrait. Les frères voulaient le meilleur pour leur nièce qui voulait le meilleur pour son père. La clinique de Michael Jackson, plaisantent-ils à moitié, mais qui coûtait la peau des fesses.

Impasse de Russie. On est en bas de chez elle.
– Est-ce que tu m’en veux toujours ?
Est-ce que je lui en veux toujours ?
Elle a le triomphe assez modeste comme son nouvel apparte-ment mais elle attend pourtant que je sois bien calé dans un canapé
– Le temps de préparer un café.
qu’elle sert avec un spéculos et une pépite de chocolat noir.
– Comment écris-tu spéculos ? , me demande-t-elle.
Je fais semblant de réfléchir.
– Avec deux o, comme Waterloo. Je vais me laver les mains.
Sur le radiateur de la salle de bain toute une collection de petites culottes italiennes, verte pelouse brillante, couleur lait, rouge tomate, en train de sécher. Quand je regarde dans la glace, je les vois dans mon dos se gonfler légèrement comme des montgolfières prêtes à s’envoler. Madonna ! Je retourne illico presto au salon. Sur le canapé, Esther s’assoit à côté de moi, à deux millimètres, juste en dessous d’une myriade de petits rubans colorés où s’accrochent par de petites pinces à linge multicolores des cartes postales dont certaines, plutôt salées, de filles ligotées avec les pattes écartées, la chatte à l’air plutôt chinoise ou japonaise, c’est difficile à dire, et des bâtiments industriels, genre château d’eau, usine à gaz ou chevalet de mine avec des tas de tuyaux.
– Ma small press, me susurre-t-elle avec des yeux à la Cra-nach alors qu’estomaqué je leur jette un coup d’œil.
C’est brutal mais dans la légèreté ; je les vois trembler imperceptiblement sous le foehn imperceptible d’un radiateur invisible. La bibliothèque qui me fait face a ses rayons aussi saturés de livres que de miel les rayons d’une ruche. Sur le mur qui lui est perpendiculaire, au-dessus d’un bureau de verre sur lequel trône un grand compotier de poires, une horloge noire et ronde dont le verre est comme embué.
– Temps troublé, elle m’a été offert. Les poires sont goûtues, gorgées de sucre.
Goûtues ?
Pas le moment de me lever. Tout près de moi trônent trois dahlias irritants au milieu des jasmins agaçants. Elle me tend une pochette de disque.
– Je mets le Stabat mater de Pergolesi. Le soprano est un garçon.
Elle baisse le store électrique, la fenêtre donne sur une école maternelle, une espèce d’aquarium à moitié illuminé avec, peints sur ses grandes parois vitrées, des tournesols à lunettes, un éléphant, des souris bleus et une vachette sous le soleil dans une prairie verdâtre sur son transat en train de siroter une briquette de lait avec une paille en attendant le boucher. Pov’ mômes !
Début du Stabat. Elle revient s’asseoir à côté de moi.
– Où en étais-je ?
– Tu disais au restaurant « Le plus extraordinaire… ».
– J’y arrive, c’est une histoire qu’ils m’ont racontée cent fois. Après le cambriolage, Lilith regagne Rome par avion alors que son copain fait le trajet en voiture avec les assiettes dans le coffre. Les frères étaient inquiets, même s’ils ne disaient rien ouvertement. Un accident est toujours possible, de plus son copain est de Naples et ils se méfient des napolitains.
– Lilith habite où, à Rome ?
– Pas très loin du Janicule. Dans l’appartement de son père, dans le Trastevere, via della Luce, près de San Francesco a Ripa. Tu es passé pas loin en allant récupérer les assiettes.
Le week-end suivant son retour, elle va comme prévu à Na-ples chez les parents de son copain Erri. Le dimanche matin, ils se promènent dans le quartier espagnol. Alors qu’ils vont visiter le cloître de San Gregorio Armeno, deux lascars, le regard terreux, montent en courant la rampe d’accès au couvent en faisant le geste avec le pouce, en les croisant, de trancher une gorge. Ils battent comme plâtre à l’entrée une pocharde entre deux âges qui hurle.
Lilith et Erri se réfugient alors dans le jardin du cloître. Ils sont happés dans l’ombre d’une chapelle par une minuscule sœur bleue qui leur montre une pièce au-dessus de la nef de San Gregorio Armeno entièrement tapissée d’ex-voto en lai-ton, des seins, des cœurs, des jambes, des yeux… Elle leur parle dans un souffle de Santa Patrizia qui est enseveli dans l’église de San Gregorio Armeno, en contrebas.
ça sentait l’encens. Une prière murmurée, O prodigiosa Vergine Santa Patrizia, mia avvocata e Protettrice…, montait de l’église au travers d’un claustra.

Quae moerebat et dolebat

Les voix du Stabat s’enlacent et se délacent, se croisent et décroisent avec la voix sourde d’Esther.
– Lilith sort effarée. Elle ne se sent pas dans son assiette, elle est pâle, elle se réfugie pour s’asseoir dans le réfectoire où les petites sœurs servent à la louche une plâtrée de joue de bœuf aux flageolets aux vrais Napolitains qui se signent et s’as-soient. C’est le début de la cour des miracles ou du purgatoi-re. Une sœur glisse une portion devant eux. Elle la repousse et se sauve comme une voleuse, suivie d’Erri, son copain, alors que les autres la dévisagent les yeux ronds comme des hosties.
Le soir même la cicatrice de sa joue gonfle et se rouvre. Les saignements reprendront le jeudi suivant dans la nuit puis chaque jeudi des semaines suivantes.
– Comme des stigmates ?

Et flagellis subditum

– Les frères sont effondrés. Pourquoi maintenant ? C’est lui qui a proposé à Lilith de prendre dans cette affaire le nom de Patricia. « On ne joue pas impunément avec les noms, culpabilise-t-il. Ils sont tirés, il faut les boire. »
C’est à ce moment là qu’Antoine tombe de l’échelle.

Eja, Mater, fons amoris
Me sentire vim doloris
Fac, ut tecum lugeam

– Quant à moi, tient-elle à préciser, je n’aimais pas du tout mais alors pas du tout cette paléontologique histoire de mulier dolorosa.
Lilith a alors examiné à la loupe l’anatomie de la Belle Patricia sur l’assiette à la demande express des frères. Sou-vent les peintres en faïence dissimulent un défaut par un ajout décoratif, une fleur, un papillon, une feuille de laurier, un rocher… Le médaillon surmonté d’une guirlande lui faisait naturellement une espèce de nimbe. Pas plus. On était en plein délire.
– La fin des haricots, la revanche des Don Camillo, c’est n’importe quoi ! , fulminaient les frangins chaque jour un peu plus rouges. La blessure la fait souffrir. Au début le médecin ne l’a pas crue, mais le troisième jeudi, elle l’a appelé pour constater. Comme il est de la Démocratie Chrétienne, elle n’a pas insisté. Imagine qu’il alerte l’Osservatore Romano ou Radio Vatican !
– Pas très catholique !
– Che fare ? Nous serons plus à l’aise dans la chambre. De plus l’assurance ne voulait pas payer avant d’être certaine que les dessins soient du Léger. L’expert tardait…

Fac, ut ardeat cor meum…

Il pleut dehors, ça brasille sur les cailloux effervescents d’une terrasse ou d’un toit. Soudain une espèce de rideau de fer dé-gringole. Parfaitement net et sec. Le grésillement s’éteint. Un avion bourdonne dans le ciel. Elle me tend alors ses jambes déchirantes pour que je lui délace ses hauts talons. Elle a la voix de Jeanne d’Arc, des pieds troublants, les ongles nus les plus étonnamment beaux que je connaisse.

Inflammatus et accensus

On fait rôtir à petit feu ma chair de crétien sur un barbequiou alors que de pourpres diablotins violettent tout autour d’elle avec des fourchettes.
– Nous avons alors hésité pour le rendez-vous, me chuchote-t-elle dans l’oreille, entre la colline du Janicule où Giuseppe n’est pas en odeur de sainteté et le cloître de Sainte Sabine sur l’Aventin, retiré, à l’abri des regards indiscrets, mais aux horaires d’ouverture toujours problématiques. On était, en plus, pas sûr du bellâtre Marcello…

(à suivre)

Notes de lecture par Gérard Paris

Romain Verger, Grande Ourse

Editions Quidam

Venu d’un ailleurs paléolithique, Arcas, seul survivant de son clan , isolé parmi les glaces, se nourrit rapidement en suçant le bois et la pierre. Alors commence une errance blanche qui le conduira à la découverte des cadavres des membres de son clan puis à la fornication avec l’Ourse. Arcas traverse, au-delà de ce coït, le temps gelé.
Comme en écho, le récit de Mâchefer, employé à la Galerie d’anatomie du Jardin des Plantes : il garde le corps fossile ; il partage un pavillon avec une vieille folle Ana et a des relations amorales avec Mia qui accouche d’un garçon et l’abandonne là (et Mâchefer n’en est pas le père). Mâchefer, de par son alimentation très faible, finit par s’identifier aux fossiles qu’il garde.
Arcas et Mâchefer n’ont-ils pas en commun d’avoir conservé la mémoire des peurs ancestrales ?
Le poème de la création circulait en lui, en un flux continu de noms tirés par un puissant chariot. Et à chaque nom proféré, à chaque signe de la main, c’était un être qui brisait son armature de fer.

En revenant de l’expo

par Daniel Abel

« L’opéra fabuleux » de Jean de Maximy

Récemment à Samois, les 18 et 19 octobre 2008, un public nombreux a pu admirer une œuvre étonnante de Jean de Maximy, résultat de trente ans de travail, composée de plus de 120 panneaux, réalisée au marqueur noir à pointe fine. On pense à Rimbaud, à cet « opéra fabuleux » prôné par le poète.

Une symphonie prend naissance, se déploie, embrasse l’univers, participe des éléments, de l’air, de la terre, de l’eau, des arbres, aussi le feu avec l’évocation de l’implosion primitive, du bing bang, comme une énorme efflorescence, toujours en devenir.

Avec cette SUITE de dessins de plus de 80 mètres dans lesquels le fantastique se greffe au réel, nous entreprenons un fabuleux voyage, portés par le souffle créateur, vers un ailleurs de magie, les tableaux succédant aux tableaux, la magistrale évocation jamais ne s’inter-rompt, les séquences, s’enchaînent, dans une continuité parfaite.

La grotte, la caverne, le creux, la cavité… le paysage peut être en suspension, avec rupture de perspective, une autre réalité se superpose, un espace, un temps différents… Jean fait de l’arbre un veilleur, le dialogue se passe en silence, le regard est invité à s’aven-turer par un long périple intérieur, une mémoire d’avant naissance.
L’imaginaire s’emplit du grandiose, l’artiste «  tend des fils » d’étoile à étoile, incite à découvrir au-delà des apparences… Il élabore une architecture subtile, toute en résonances, avec des émergences, des ajours, des cônes, des labyrinthes. Une cité : celle des dieux, des hommes ?

Le paysage est hanté, sublimé, on participe de son élégance, sa fierté, sa force, sa respiration. On est confronté au grand mystère de la Création, de la Genèse, du Destin.
Des sphères, de quelle origine, quelle est leur véritable essence ? Avancée, dans l’atmosphère du rêve, sous une voûte perpétuellement changeante qui joue le rôle d’écran… Volutes, escaliers spiralés, arches, aqueducs, pont à travers le vide, des antennes interrogent le lointain, cherchant à capter une lumière sans frontières.

Jean de Maximy célèbre le grandiose, les lignes s’incurvent, hardiment se chevauchent, se conjuguent, se prolongent d’un panneau à un autre… A une parcelle de réel, passionnément étudiée jusqu’au moindre détail succède une vision d’envergure, une ouverture sur une démesure.

Le souffle, toujours maintenu, accompagne l’ampleur de l’inspiration, l’épopée sidérale, le réalisme fantastique… On pense au sort de l’homme, minuté, dans un univers en expansion, qui s’assombrit, se régénère. Jean s’est représenté, – à la fin, au seuil de l’aventure ? – face à un ajour de lumière, non pas de pureté immatérielle mais marquée d’un paysage qui lui est familier.

Exposée en lumière noire l’œuvre gagne une autre dimension, s’intègre aux sortilèges de la nuit, puise en cette dernière une féerie qui la rend sublime allée de nocturne marquée de signes sidéraux, d’empreintes de comètes, d’étoiles filantes…
Une fresque de toute beauté, une épopée graphique, un long ruban, sous nos yeux déroulé, de jour, de crépuscule, d’aurore… Le frisson est légende.

Un univers fabuleux de plus de 80 mètres, circonvolutions, orbes, ascendances, élans…
De l’issue revenir à l’origine interroger les traces, se laisser prendre au dépaysement, de l’au-delà de la vie, de l’invisible, de la radieuse renaissance, les cieux s’éclairent ils ne sont plus déchirure.
Une œuvre unique, de grandeur, de réalisme fantastique, exaltant – de quelle façon – notre quotidien autant que notre imaginaire.

Notes de lecture par Gérard Paris

Pierre Garnier, Adolescence

Éditions des Vanneaux, 64 rue de la vallée de Crème, 60480 Montreuil-sur-Breche

Comme André Hardellet (rappelons-nous Lourdes, lentes), Pierre Garnier est un amoureux de la femme dont il décrit l’anatomie intime avec beaucoup de pertinence.
Rattaché à la mer (et ses mouvements de houle) mais aussi à la terre (où l’on s’enfonce) les sexe de la femme tantôt coquillage, tantôt étoile de la Nativité, tantôt icône rouge, est examiné à la loupe et célébré comme le seul lieu de l’origine : origine du plaisir sexuel et de l’enfantement. Si Pierre Garnier évoque à la fois Madame de Pompadour ou Phèdre en gage de féminité, il y ajoute aussi un élément de sacré, la Vierge Marie.
Voyant et voyeur, Pierre Garnier marie tendresse et érotisme ; et en dernier lieu, il réussit à unir sexe et poème :
Alors tu ouvres les jambes
laisses mes doigts te pénétrer
te caresser profondément là
où commence le poème

Notes de lecture par Gérard Paris

Paul Sanda, Tribute to Patricia Barber

Editions Trident Neuf, 17 rue Saint Bernard, 31000 Toulouse

Patricia Barber cède de la beauté à la pénombre, la pénombre à l’acuité.
Ecrit en français et en anglais, illustré par des gouaches de Claude Bellegarde, ce recueil de Paul Sanda est postfacé par Marc Petit. Paul Sanda, dans ce texte parfois assez énigmatique, fonctionne par trilogies : d’abord la distance, la lumière (ou la pénombre), les objets (et leur densité) puis la chair, la note et le mot.
S’appuyant sur les sonorités de Miles, Parker, et surtout Thélionus Monk, Paul Sanda dresse l’éloge de l’univers musical et sensuel de Patricia Barber : Patricia Barber est à deux pas du désir, de l’écume, du savoir qui se décide.
Si la lumière disloque, diffracte la distance, la perception de la pénombre plonge dans la dérive, dans la volupté : Je caresse le point profond où meurent les notes, les chairs, les liquides dirigés vers l’épaisseur de l’objet. Je sais que je ne rêve pas la mort, ni la note.
Mais au-delà des perceptions de distance, de lumière, l’important n’est-il pas ce qui vient de soi, le fragmentaire, l’improvisé ?
Entre prière et chant, Paul Sanda nous emmène en lisière de la beauté, en proximité de Patricia Barber.

Notes de lecture par Gérard Paris

Jacques Ancet, La ligne de crête

Tertium éditions, Quercypôle, 46100 Cambes près Figeac

D’abord ce sont les perpétuelles métamorphoses de la montagne : front bombé, fissures, fractures de la pierre, houle obscure des forêts. S’appuyant sur les deux points d’aimantations constitués par Cézanne (et la montagne Sainte Victoire) et, en filigrane, par Daumal (et le Mont Analogue), Jacques Ancet entreprend son voyage face à la montagne, symbole de désir : Qu’est-ce qu’un paysage sinon cet échange. Cette pénétration du dedans par le dehors et l’inverse.
Déchiré entre la quête d’un sens évanescent et la fusion de l’homme avec la montagne, Jacques Ancet varie les perspectives dans l’espace et le temps et expérimente au fil des pages (au fil des pierres) la dépossession de l’espace, du temps et de soi-même : le lieu ne serait-il le lieu que par cet accent improbable qui en est le centre mouvant, insaisissable.